d u. IX* l=<
^130NVS01^
%J\ if
Jl Ig
^AavaarH^
^•LIBRARYQ^
JITVJJO^
CAIIFO/?^
^ÏOdlWD-JO^
^OF-CAlIFOfcfc
'OÀwaaii-ï^
o
<Tii30NVS01^
<\WE I'NIVERVa
.VVOS ANCELfj>
>n
^AINIHWV*
SANCELfjV
y0AaVaail#- <Tii3QNVS01^ ^AINfl^W^ ^AMIl^
<$UIBRARY0/
^OdllVDJO^
MIFOff^
*WE-UNr
<TiUONV-S01^
5JAE-UNI
<TJ130NVS01^
«At-UBRA!
^lOSANCELfj>
"%i3AIN(V3V\V
^•IIBRARYQ^ ^LIBRARYQ^
^OJIIVJ-JO^'
^OF-CALIFORfc
£s
4?
^OFCALIFO/?^
^lOSANCELfj>
Digitized by the Internet Archive
in 2009 with funding from
^UIBRAR'i Or
University of Ottawa
%Odl7V3JO^
^OF-CAlIFORto
^/OdlWDJO^
^Aavaain^7
vvlOS-ANCElfj>
<rjl3DNVS0^
^OFCAlIFOfi^ ^WE-UNIVER^
"%3AINfl-3WV
vvlOS-ANCELfx^
o
Wtf-UNIVERS//,
<TJ133NV-S01^
\WUNIVERtyv
<Tii3DNV-S01^
^•tlBRARYOc
^/OdlTVJJO^
^0F-CAIIF(%
*0mW£& <fil3DNVS01^ "%MAINIl-]«^ y0AHvaan^
^UNIVERS//,
<TJ13DNV-S01^
>^lOSANGEL£j>
-<
"^maino-^
^EUNIVER% ^lOS-ANGElfr^
^1-llBRARYOc -otfllBRARY^
%)dl!V3dO^ ^OdllVJdO^
^OFCAHFO/?^
^0FCALIF0%
^UNIVERS//,
^fjlMNY-SOl^
AWE-UNIVERS/a
http://www.archive.org/details/missionhostainsdOOollo
Jjujr<Y mji
■^adAINIHtt*
"o'Aavaaiii^"
^Aavaaiii^>
'JMNV-SOl^
^Aavaanï^
%j\ il
y<?AaVH3IH^
IZII
^E-UNIVERto
^lOSANCELfj>
o
<TJl]0NY-S01^
%a3AINfl-3UV
^■LiBRARYQ^ ^UIBRARY^
^OJITVDJO^
^fOJITCHO^
>-
oc
<
AVtf -UNIVERS/A
o
<TJ130NV-S01^
v>;lOSANGELfj>
^0KALIF(%
^OFCALIFO/?^
"%a3AiNn-3Wv* y0Aavaanï^ ^Aavaaiiï^
<^
5&UIBRARY0/- ^t-LIBRARYfl/
%0JI1V3-J0^
^fOJIlVJ-JO^
.^E-UNIVERS/a
<Til30NVS01^
AjcLOS-ANCElfj^
o
"^HAINIHïW*
S:0F-CALIF0% .^0FCALIF0% ,^E UNIVERS
^Aavaaii-^7 ^Aavaan-ï^
vj<L0S ANCELfj>
*?>" _m_ ^*
^HM-SOV^ %a3AINfl3WV
4C
*</
WtfUNIVERS//,
o
o^lOS ANGFLfj>
o
"%a3AINQ3WV>>
^•LIBRARY^ ^UIBRARY^
^aojnvD-jo^
3D
•^odnvDJO^
&:
\WEUNIVER%
^lOSANGElfj>
o
^OFCAIIFO/?^
^OFCAIIFO/?^
<rii]0Nvsoi^ "^ainih^ y<?Aavaan# y0AavaaiH^
>-
WHIBRARYQ^
& * - — £
^UIBRARYQ^
^OJIIVOJO^
AWE-UNIVER5//J
v>;lOSANCElfj>
^ÏOJIIVJ-JO^ <Tii30NVS0l^ %a3AIN03\\V
^OFCALIFO/?^
^OFCALIFO/?^
y0Aavaanï^ ^Aavaaiï^
\WE-UNIVER%
o
<TJl]3NV-S0l^
^lOSANGElfj>
"%HAINIV3l\V
4^
DE LA COTE D'IVOIRE
AU SOUDAN ET A LA GUINÉE
M. L ADMINISTRATEUR HOSTAINS. — M LE CAPITAINE DOLLONE.
MISSION HOSTAINS-DOLLONE
1898-1900
DE LA CÔTE D'IVOIRE
AU SOUDAN et a LA GUINÉE
PAR LE CAPITAINE D'OLLONE
DE L INFANTERIE
CONTENANT 00 ILLUSTRATIONS ET 2 CARTES TIRÉES HORS TEXTE
TROISIEME EDITION
LIBRAIRIE HACHETTE ET Gie
PARIS. BOULEVARD ST-GERMAIN, 79
1901
Droits de traduclion et de reproduction réservés.
r^7
AVANT -PROPOS
C'EST une redoutable tache que d'entreprendre le
récit d'une nouvelle exploration en Afrique.
Après la découverte et la création d'un immense empire
par Brazza, après les prestigieuses traversées de Binger,
de Monteil, de Marchand, après la sensationnelle jonction
des trois missions Gentil, Joalland et Foureau-Lamy ', il est
hardi d'espérer encore intéresser le lecteur.
Et cela d'autant plus que, fâcheuse circonstance, les pays
(pie nous avons explorés, quoique totalement inconnus,
n'ont jamais eu, comme le Tchad et bien d'autres régions,
!<' privilège de soulever d'avance dans le publie une ardente
curiosité.
On ne sait rien sur eux, et on croit en savoir assez.
La Vole d'Ivoire! Ce nom ignoré de la foule éveille chez
î Il C976
.1 VANT-PROPOS
les plus instruits ridée dune colonie tranquille et insigni-
fiante, où il ne se fait point d'expéditions brillantes, comme
au Soudan ou au Dahomey, qui n'a point su comme la
Guinée prendre un rapide essor économique, une contrée en
somme qui ne fait point parler d'elle, parce quiln'y arien
à en dire.
C'est cependant <lr cette région silencieuse et oubliée que
je vais surtout entretenir mes laieur*.
Peut-être, s'ils ont le courage de lire ce livre jusqu'au
bout, le fermeront-ils avec la conviction qu'aucune de nos
colonies n'es/ plus riche, plus facile à exploiter, plus
intéressante pur le caractère à part de ses habitants et dé
son sol. et qu'il nous appartient de lui assurer le plus bel
avenir.
Mais je ne me fais pus d'illusions : il me faudra, pour
bien luire comprendre et les situations et les moyens
employés et les résultats obtenus, entrer souvent dans des
détails qui paraîtront oiseux ù i/uelijues-uus. arides sans
doute à lu plupart .
Je crois bien que ces difficultés ont épouvanté mon ami
HostainS, /dus heure en face du dnnijer i/ue deru/lt un
rni rier. Et ''est pourquoi, pressé de retourner ù celte rie
active où l'appellent ses fonctions, il m'a délégué le soin
d'ennuyer le lecteur.
Veuille celui ci n'être pus trop sévère!
DE LA CÔTE D'IVOIRE
AU SOUDAN et a LA GUINÉE
CHAPITRE PREMIER
But de la Mission. — La Côte d'Ivoire. — Choix de la route et organisation.
— Samory. La mission du Chari.
La mission qui nous fut confiée par M. le Ministre des Colo-
nies était double : d'une part, établir la jonction de la Côte
d'Ivoire avec le Soudan ; d'autre part, étudier les régions
où devrait passer la frontière entre ces deux possessions fran-
çaises et la république de Libéria.
Relier le golfe de Guinée au Niger et à l'Atlantique,
rouvrir la route glorieuse de Binger, c'était, il faut l'avouer,
une tàcbe séduisante. Mais aussi combien basardeuse! Et nous
allions l'entreprendre en partant du golfe de Guinée : Binger
lui-même a expliqué combien la tâche est plus ardue de ce
côté que par le Soudan; Marchand, tentant cependant cette
route, après en avoir exposé à son tour les difficultés conclut :
« Voilà pourquoi Binger et tant d'autres ont dit et répété qu'une
mission partant de la côte de Guinée est fatalement condamnée
à un insuccès. Voilà pourquoi encore je voulais partir du
Sénégal, au lieu de débuter par là. » Et, de fait, il n'est point
passé. Recommencer Binger, réussir là où Marchand et après
lui Monteil ont rencontré des obstacles insurmontables, la
seule idée de ce parallèle avec les trois maîtres de l'explora-
tion était de nature à faire reculer des personnes raisonnables;
— 1 —
M I S s 1 0 X II 0 S TAINS-D'OL L 0 N E .
mais les explorateurs, chacun le sait, écoutent moins la raison
que leur ardeur, et ce qui devrait les épouvanter les enflamme.
Quelles sont donc, se demandera-t-on, ces difficultés extraor-
dinaires? Je vais tâcher de l'expliquer.
Sur toute la longueur du golfe de Guinée s'étend l'immense
forêt équatoriale. Elle commence non pas à quelques kilo-
mètres de la mer, mais sur la plage même, et elle s'avance au
Nord à plusieurs centaines de kilomètres. D'une densité de
végétation extraordinaire, fouillisinextricahle d'arhres immenses,
de buissons, de lianes enchevêtrées, cette foret est un obstacle
absolu à la marche; les fleuves qui la traversent n'étant pas
navigables, on ne peut y pénétrer qu'en utilisant les sentiers
déjà tracés par les indigènes.
Mais on doit compter avec ceux-ci. Ils ont pour eux la force :
à quoi servent nos armes perfectionnées dans ces fourrés impé-
nétrables? Il faut donc leur agrément.
Dans la partie Est de la Côte d'Ivoire, la présence de l'or
dans le sol a depuis longtemps engendré des rapports commer-
ciaux entre les indigènes; de là sont nés des groupements, sous
l'autorité de chefs qu'il était possible de se concilier par l'intérêt
ou par la crainte. Aussi cette région put-elle être traversée
en 1889 par le lieutenant Binger, venant du Soudan. Nommé
en 1803 gouverneur de la Côte d'Ivoire, Binger mit à profit
l'effet produit par son passage et étendit notre influence de ce
côté.
Au centre, la plaine soudanaise forme dans le bassin du Ban-
dama une pointe qui s'avance jusqu'à cent kilomètres environ
de la mer et qu'on appelle le triangle du Baoulé : c'est un véri-
table couloir vers le Soudan. La forêt n'est là qu'un faible
obstacle, le Bandama étant navigable presque jusqu'à la lisière,
et le capitaine Marchand put en 1803 explorer tout le
Baoulé.
Ainsi donc, au centre et à l'Est, la Côte d'Ivoire eût été
sans trop de peine reliée au Soudan, si, à l'époque même
où se faisaient les tentatives de jonction, Samory, reculant
EXPOSÉ DE EA SITUATION
devant nos colonnes du Niger, n'était venu s'établir sur le cours
supérieur du Bandama et du Gomoé, interceptant toute commu-
nication '.
Au contraire, à l'Ouest, où la forêt atteint sa plus grande
largeur, l'obstacle était encore accru par le caractère des habi-
tants. Ceux-ci ne sont pas, comme les gens de l'Est, des cher-
cheurs d'or et des commerçants. Ici, plus d'or dans le sol — du
moins ne l'y a-t-on pas trouvé — , plus de relations entre les
tribus, plus de chefs puissants avec qui ou puisse traiter : des
peuplades absolument sauvages, anthropophages même, jalouses
de leur indépendance au point de ne pouvoir supporter la
moindre autorité, et sans cesse en guerre.
Aussi toutes les tentatives furent-elles vaines: non seulement
les routes restèrent fermées, mais encore on ne parvint à
établir avec les indigènes aucune espèce de rapports. On ne
savait donc absolument rien de ce pays qui sur la carte formait
un blanc parfait. Cette ignorance avait empêché d'établir une
frontière entre la république de Libéria et nos possessions ;
on avait bien, en 1892, signé une convention, mais celle-ci,
basée sur des suppositions géographiques fort hasardées — et
en réalité parfaitement fausses — , se trouvait sans valeur.
Cette situation ne pouvait durer indéfiniment. Il fallait même
tout tenter pour y mettre un terme.
On l'avait compris depuis le voyage de Binger, et c'est pour
quoi les tentatives pour établir ces communications avaient été
ininterrompues : pendant l'année précédente seulement (1897)
il y en avait eu sept ; mais ni la douceur ni la force ne
réussirent : plusieurs missions furent massacrées, toutes durent
battre en retraite.
Cependant M. Hostains, administrateur du poste de Tabou,
près de l'embouchure du Cavally, avait réussi à remonter ce
fleuve, puis sa rive droite, jusqu'à 120 kilomètres environ de
1. Sa ruine même, en septembre 1S98, causa dans ces pays une effervescence
qui continua à paralyser nos efforts. Ce n'est qu'en 1900 que la réunion des
colonnes du Nord et du Sud a pu se faire.
M I S s 1 0 N II 0 S 7.1/ Y S-D'OLLO N E
la moi', et il avait rapporte" sur l'intérieur certains renseignements
à l'aide desquels le succès d'une nouvelle tentative lui parais-
sait moins improbable. A peine de retour de cette mission, il
demandait à la reprendre, avec des moyens très restreints, mais
rigoureusement appropriés au but : un officier comme adjoint,
une escorte de vingt tirailleurs, trente porteurs soudanais, et
six mille francs pour constituer une pacotille.
Sur ces entrefaites, Samory inquiété par nos colonnes souda-
naises avait voulu gagner l'hinterland libérien en suivant la
lisière de la forêt, mais son armée, barcelée de tous côtés par
les populations, s'était démoralisée et débandée: lui-même avec
40 000 personnes était tombé en notre pouvoir, le reste,
évalué à environ 60000 individus, était sans doute captif des
indigènes. Ces événements avaient dû bouleverser la forêt et y
donner aux Français un prestige immense.
L'occasion parut donc favorable, et les propositions si
modestes de M. Hostains furent adoptées de suite. J'eus l'honneur
d'être choisi pour lui être adjoint. En raison de notre faible
effectif et des obstacles certains, il nous fut promis que le
Soudan enverrait une colonne à notre rencontre pour nous
ouvrir la route et nous donner la main.
Notre embarquement eut lieu le 25 novembre 1898 à Mar-
seille. Bien que du jour où, venant des Canaries, nous aper-
çûmes la terre d'Afrique, jusqu'à Grand-I'assam, notre point
terminus, tous les pays longés eussent un rapport direct avec
notre mission, puisque c'est leur hinterland que nous allions
parcourir, je ne veux point recommencer une description de la
traversée que tous les voyageurs ont faite ou peuvent faire1.
Un mot cependant sur la République indépendante de Libéria,
1. Les Canaries, jadis diles Iles Fortunées, aujourd'hui complètement déboi-
nt bien un des séjours les plus désolés du monde. (Veuille Saint-Saëns,
citoyen d'élection de Las Palmas, me pardonner ce blasphème!) — En
revanche, Dakar. !>àti en étage yu-dessus de la mer. aveede larges boulevards
plantés de beaux arbres, est bien supérieur à -a réputation assez triste. Et
quant à Konakry, ile couverte d'une puissante végétation où sont enfouies de
Jolies villas, c'est un endroit tout à fait charmant.
LA RÉPUBLIQUE DE LIBÉRIA
K0NAK1IY VI DE LA MER.
dont nous étions plus spécialement chargés d'étudier l'arrière-
pays.
C'est un Etat célèbre en Afrique, où il fait la joie générale:
qu'on se figure un grand-duché de Gerolstein nègre. Les Améri-
cains, poussés à la fois par le désir de se débarrasser des noirs
qui les encombraient et par celui de recouvrir celte mesure
d'une apparence humanitaire, ont eu l'idée d'en transporter un
grand nombre dans le pays d'origine de leurs pères, mais non
plus comme esclaves, au contraire comme hommes libres et
comme apôtres de la civilisation; si bien que la Côte des
Esclaves est devenue Libéria1. Ces apôtres de la civilisation
1. La Cote des Esclaves proprement dite n'a formé que le Togo, le Dahomey
et le Bénin, niais la Cote des Graines qui a formé Libéria fournissait tout
autanl d'esclaves, et le nom de Libéria indique bien que l'antitlièse a été voulue.
MISSI01S HOSTA INS-D'OLLONE
LA BARRE A GRAND RASSAM. (VOIR PAGE 8.
l'ont en effet établie d'un seul coup : ils ont élu une Chambre,
un Sénat, un Président de la République, des ministres, des
généraux. Chacun a un grade ou un titre ; rien ne manque, si
ce n'est administrés et soldats. Puis, comme en leur donnant
ce pays on a négligé de consulter les habitants, et que ceux-
ci sont des anthropophages peu commodes, les bons Libé-
riens se sont groupés en quelques villages au bord de la mer
et se gardent bien d'en sortir, de peur d'être mangés. C'est à
cet Etat puissant que l'on a reconnu 400 kilomètres de côtes
entre le Sierra-Leone anglais et la Côte d'Ivoire française, et
un hinterland profond.
Enfin, au Cap des Palmes, le bateau stoppe devant Blieron,
premier village de la Côte d'Ivoire, à l'embouchure du
Cavally. Ce fleuve mystérieux qui, presque seul à la surface
du globe garde encore jalousement ses secrets, va-t-il enfin
nous les livrer, ou ses flots seront-ils le tombeau de notre mis-
sion, du moins de nos espérances? Nous descendons, Hostains
0 —
PREMIÈRES DIFFICVL TÉS
LA MISSION HOUDA1LLE. IVOIR PAL.K S.J
et moi, pour nous renseigner sur la situation actuelle du pays.
Elle n'est pas brillante. Les Tépos, puissante tribu qui s'e'tend
le long de la rive française du Cavally, se montrent tout à fait
hostiles, et même provocants. Déjà, dans sa précédente explora-
tion, ils ont attaqué Hostains qui passait en pirogue et qui par
un feu bien dirigé sut les mettre en déroute. Maintenant ils
menacent les villages voisins du poste de Tabou, dont l'admi-
nistrateur demande des renforts.
Aucune nouvelle ne pourrait être pour nous plus mauvaise.
L'hostilité des Tépos ne nous permettra pas de remonter le
Cavally sans combat ; or, si on débute par des coups de fusils,
adieu tout projet pacifique ! Les tribus de l'intérieur, nous voyant
arriver en guerriers, seront affermies dans l'idée que les blancs
veulent les réduire en esclavage, et ce sera contre nous une
croisade générale qui ne nous laissera aucune chance de succès.
— 7 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
Tout le long de la Côte d'Ivoire, chaque poste où l'on stoppe
nous procure des renseignements sur les dispositions des indi-
gènes, partout aussi mauvaises, sauf en un seul point.
Enfin, le 1<> décembre au matin, nous arrivons à Grand- lîassam.
Sitôt le débarquement opéré malgré les difficultés de la barre1,
nous nous rendons chez le gouverneur, M. Bonhoure; avec
nous y vont le capitaine du génie Houdaille, envoyé par le
Ministre pour étudier le tracé d'un chemin de fer de pénétra-
tion, et les officiers de sa mission, avec qui nous avons eu le
plaisir de faire la traversée2. Il faut lire dans le spirituel récit
du commandant Toutée l'exposé des difficultés que toute mission
doit s'attendre à éprouver de la part des gouverneurs. Mais
M. Bonhoure veut bien nous les épargner, autant qu'il est en son
pouvoir : il prend les mesures nécessaires pour nous procurer
porteurs et escorte, et il nous communique les rapports faits sur
les dernières tentatives de pénétration par la côte.
Sur la Sassandra et le San Pedro, les administrateurs Tho-
mann et Gendre ont été arrêtés par les indigènes; la voie
du Cavally est fermée par l'hostilité des Tépos. Au contraire
M. Maurice, administrateur de Béréby, poste situé sur la côte
entre le Cavally et le San Pedro, a poussé une reconnais-
sance à quelques jours de la mer et n'a pas été mal accueilli.
Précisément, d'après tous les renseignements recueillis par
nous, les indigènes de l'intéreur apportent à Béréby une assez
grande quantité d'ivoire et paraissent très désireux d'acquérir
les marchandises européennes.
De tout cela paraît ressortir qu'il y a là, entre Cavally et San
1. Ce phénomène cent fois décrit et expliqué, se présente sous la forme d'une
vague énorme qui se dresse comme un mur de plusieurs mètres de haut sur le
rivage. 11 est produit par le brusque relèvement du fond de la nier: les pro-
fondes lames venues du large se relèvent avec lui et s'avancent ainsi jusqu'à
ce qu'elles s'écroulent subitement sur la berge, chavirant et brisant 1rs embar-
cations. Les Ki'inmen sont extrêmement habiles à franchir la barre, et chaque
maison de coininerce en possède une équipe; cependant les accidents sont
innombrables.
2 Les capitaines Crosson-Duplessis et Tliomassct, le lieutenant Macaire, l'ad-
joint du génie Borne et le docteur Lam\ .
PLAN DE CAMPAGNE
MUOSSOU, PRES DE GRANU-BASSAM.
Pedro, une sorte de couloir ouvert aux produits de la civilisa-
tion, et par lequel nous pourrons nous introduire, si nous savons
nous y prendre. Nous nous décidons donc à partir de Béréby par
voie de terre. Nous perdrons ainsi l'agrément de nous transporter
vite et sans difficulté jusqu'aux premiers rapides des fleuves, à
environ 60 kilomètres de la côle. Mais précisément ce sera un
avantage. Nous ferons progressivement connaissance avec les
populations de l'intérieur, au lieu d'arriver chez elles tout d'un
coup, et celles qui nous auront bien reçus pourront témoigner
aux suivantes que nous ne venons pas faire la guerre et qu'on ne
perd rien à nous faire bon accueil. Quand nous rencontrerons
une opposition déclarée, nous nous arrêterons, construirons un
poste et nous y installerons : nous parviendrons bien à nouer
des relations avec l'une des tribus réfractaires et à lui per-
suader de nous recevoir. Si plus loin nous sommes encore
arrêtés, nous procéderons de même.
M I s S 1 0 Y HOSTAINS-D'OLL 0 NE
Peut-être ainsi éviterons-nous le sort des autres missions
dont la marche rapide et inattendue, affolant les populations,
faisait partir les fusils tout seuls. Il n'est rien de tel que de se
connaître pour s'entendre, et rien ne se fait vite chez les noirs.
A un tel événement, la venue des blancs, il faut une patiente
préparation. « Allez lentement, » ne cessait de nous répéter
Binger avant notre départ.
Le Gouverneur approuve notre plan, il promet de l'aire
occuper le poste que nous créerons, de manière à nous soutenir,
et 'lésignepourle commander son propre secrétaire, M.Bruneau,
commis des affaires indigènes, qu'il détache immédiatement à La
mission.
En attendant l'arrivée de notre personnel, nous visitons la
partie exploitée de la colonie.
Ce n'est pas long : le pays n'est en aucune façon soumis.
J'ai dit quelles difficultés la forêt présente à la pénétration, en
revanche quelles richesses elle offre sur le rivage môme.
Binger et les gouverneurs qui l'ont suivi ont jugé qu'avant de
faire une conquête coûteuse et pénible, il convenait d'attirer,
avec l'attention, les colons et les capitaux français. Grâce à un
vaste système de lagunes qui permet aux petits vapeurs de
fréquenter une étendue considérable de côtes, les commerçants
peuvent sans danger, au besoin sans quitter leur embarcation,
acheter aux riverains l'huile de palme, l'acajou, le caoutchouc.
On s'est donc borné à établir de loin en loin sur la côle quelques
postes, destinés à assurer le payement des droits de douane et
le fonctionnement d'une ligne télégraphique. Des postes ont
été aussi créés dans la plaine du Baoulé et dans la région
aurifère de l'Indénié explorée par Binger, mais ils ne font que
jalonner notre future occupation, sans exercer encore d'action
sur les populations.
Les résultats de ce système ont été excellents. Dès la cin-
quième année (1898), les recettes douanières sont montées à
douze cent mille francs, et la prospérité des factoreries
établies sur la plage, encore peu nombreuses, mais irapor-
— 10 —
SITUATION DE LA COTE D'IVOIRE
LE FORT DE DABOU.
tantes, indique quel avenir est réservé à la colonie. Pour
développer le champ d'exploitation, la conquête va se faire
progressivement1.
Mais en attendant qu'elle soit faite, l'Européen n'a d'autre
1. Quatre mois avant notre arrivée, il n'y avait pas un soldat à la Côte
d'Ivoire. A ce moment il fallut appeler 2 compagnies du Sénégal ; en 1900, il y a
4 compagnies de Sénégalais et 2 de garde-frontières soudanais, sans compter
les miliciens, c'est-à-dire que, de toutes nos colonies, c'est la Côte d'Ivoire
qui proportionnellement renferme le plus de troupes.
— 11 —
MISS ION II OSTAINS-D'OL L ONE.
domaine que les flots et c'est sur le cours inférieur des fleuves
et sur les trois lagunes de Grand-Lahou, d'Assinie et de Grand-
Bassam qu'est concentré le commerce. La dernière surtout est un
lac magnifique, profond souvent de 10 mètres, long de 120 kilo-
mètres, et qui s'enfonce jusqu'à 40 kilomètres dans les terres
par la lagune Potou et jusqu'à 50 par le Bas-Comoé. Pressé
d'arriver aux régions qui sont notre domaine propre, je men-
tionne brièvement Dabou, le seul fort en pierre de la Côte
d'Ivoire, dominant la lagune et une plaine herbeuse presque
unique aussi dans cette immense forêt, Jackville, village de
noirs qui font directement un gros commerce avec l'Europe,
Petit- Massa m où va être percé dans la langue de terre séparant
la mer de la lagune un canal qui fera de celle-ci un bassin
merveilleux, Abidjan, futur port et tête de ligne d'une voie
ferrée dans l'intérieur. La mission Houdaille étudie les projets
de canal et de chemin de fer qui transformeront à bref délai le
pays.
Nos porteurs arrivèrent en janvier 1809. C'étaient, suivant
les indications d'Hostains, des Dioulas et des Sénoufos réfugiés
dans le Baoulé en fuyant devant Samory1. Hostains avait fait
là une heureuse application de ce principe : prendre, si pos-
sible, des porteurs dans le pays qu'on veut atteindre. Les
nôtres, ignorant la langue de la forêt, se sentiraient perdus
s'ils ne nous obéissaient aveuglément; déplus, à mesure que
nous enfoncerions dans l'intérieur, leur confiance et leur
ardeur, loin de diminuer, iraient en augmentant, puisqu'ils se
rapprocheraient du Soudan, leur patrie.
Ils avaient pour chef un jeune garçon de vingt-deux ans,
Sirabana Ouattara, qui se présenta à nous avec une aisance res-
pectueuse, mais affectueuse et confiante, comme à d'anciens amis
de sa famille : « Père moi y en a fait bon pour Binger quand
lui venir Djimini, » nous dit-il. C'était vrai; il était fils de Domba
1. Les Dioulas élaient les habitants du pays .le Kong avant la destruction
de cette ville par Samory; ils avaient pacifiquement conquis le Djimini, habité
par les Sénoufos.
12
ORGANISATION.
Ouattara, chef du Djimini, qui reçut très bien Binger lors de
ses deux missions. Et vraiment cette confiance était touchante :
nul doute que nous ne rendions au fils l'amitié montrée par le
VUE DU HAUT DU FORT DE DAHOU.
père envers un blanc, notre frère. Il parlait bien français — on
a pu en juger! — était intelligent, vigoureux, actif, très brave :
nous ne pouvions mieux tomber.
En revanche, ses hommes comptaient au nombre des nègres
les plus inférieurs que j'aie vus : inintelligents, maladroits,
médiocrement forts; par contre, soumis et contents de peu.
Les vingt moins mauvais furent armés de fusils Gras et reçurent
un rudiment d'instruction militaire, de manière que notre convoi
pût se protéger lui-même, mais j'avoue que j'avais peu confiance
en de tels soldats.
Les tirailleurs n'arrivèrent que le 1er février. Ils venaient de
faire depuis six mois une longue et pénible campagne contre les
tribus hostiles de l'Indénié qu'on commençait à occuper, et s'y
étaient merveilleusement conduits, mais ils étaient très fati-
gués. Néanmoins, quand je demandai vingt volontaires, je
n'eus qu'à choisir.
— 13 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
J'avais cependant posé une condition fort pénible pour eux et
qui en avait arrêté beaucoup, celle de laisser leurs femmes. On
sait que les tirailleurs sénégalais ont l'habitude, qui est admise,
d'emmener leurs femmes en campagne : elles portent les cll'ets
de leur mari, font sa cuisine, le soignent: l'homme n'en est que
plus dispos et plus frais pour l'action. Mais c'eût été des
bouches de plus à nourrir.
Malheureusement aucun gradé ne se présenta volontairement.
On me désigna d'office un sergent et un caporal qui ne rendi-
rent jamais aucun service, et les autres hommes ne savaient
guère le français !
Ainsi parés, nous attendîmes un bateau qui voulût bien nous
transporter à Béréby. Aucun paquebot français n'étant signalé,
il fallut en prendre un anglais ', qui nous chargea à son bord le
13 février 1809.
Le même jour arrivèrent à Grand-Bassam les capitaines
Robillot, de Lamothe et de Cointet, se rendant au Congo pour
gagner le Tchad, sous la direction de Gentil, à la rencontre des
missions Foureau-Lamy et Voulet-Chanoine.
Après une journée passée ensemble, le moment du départ étant
venu, j'accompagnai mes camarades à bord de leur navire :
celui-ci transportait au Congo Samory, sa femme Saranké, son
fils Sarankéni Mory, son griot et conseiller Morifing Dian, et
je désirais voir ces personnages, qui tous quatre avaient joué
un si grand rôle dans l'histoire des vingt dernières années du
Soudan.
Ils occupaient une cabine de seconde, dont un tirailleur
gardait la porte. Tous étaient étendus sur les couchettes,
lisant le Coran ou rêvant. Samory me demanda où j'allais, et
sur ma réponse que c'était à Bissandougou, son ancienne
capitale, où nous devions effectivement arriver plus tard, il me
tint un petit discours dans sa langue. Je crus qu'il me parlait
de sa patrie perdue. Mais non : « Il dit qu'on lui a volé son pan-
talon », expliqua le tirailleur.
1. 11 passe par mois deux bateaux français et de quinze à vingt anglais.
— 14 —
UNE VISITE A SAMORYr.
Et, de fait, le vieil almamy n'en avait pas ; cet homme qui
avait possédé un empire en était réduit à pleurer son pantalon.
0 décadence! Mais il avait sur la conscience trop d'hommes
décapités et de femmes éventrées pour m'inspirer une bien
vive pitié.
Tel fut l'intéressant interview que j'obtins de Samory.
Cependant la nuit tombait. Je pris congé de mes camarades;
nous échangeâmes avec confiance nos vœux de réussite, et je
rejoignis Hostains sur notre bateau; les deux navires levèrent
l'ancre, s'éloignèrent en sens opposés et bientôt se perdirent
dans l'obscurité.
Ils n'ont point fait mauvaise besogne, mes amis : Rabah
vaincu à Kouno, puis écrasé et tué à Kousseri, les trois mis-
sions réunies et, par elles, l'Algérie, le Soudan, le Congo, voilà
leur œuvre ! Mais il fallait qu'elle fût scellée de leur sang : le
capitaine de Cointet ne reviendra pas...
CHAPITRE II
Hostilité des Tépos. — La forêt. — Kapé Vékirc.
Les villages de Grand-Béréby, de Ros-Béréby et de Béréby-
Mani sont situés au fond de trois petits golfes '. Entre les
deux derniers est bâti le poste français, où réside un adminis-
trateur assisté d'un douanier et d'un télégraphiste, avec une
quinzaine de miliciens sénégalais. L'autorité de l'administrateur
s'étend juste jusqu'à la palissade qui entoure sa maison. Il est
dans l'absolue incapacité de faire exécuter un ordre quelconque
à n'importe qui : aussi n'en donne-t- il point. Et même, il ne fau-
drait pas se hasarder bien loin de la plage, on courrait risque
de ne point revenir : l'administrateur a donc l'ordre de ne pas
bouger.
Il n'y ;i ici nulle critique : j'ai déjà expliqué qu'on a voulu
implanter le commerce sur la côte avant de songer à occuper
l'intérieur, et notre mission avait précisément pour but de préparer
la future conquête. Mais j'ai dû exposer cette situation pour
montrer comment les difficultés commençaient pour nous au
rivage même.
1. CV-t une notion très généralement admise, mais parfaitement fausse, que
toute la côte du golfe de Guinée est plate et droite, sans un golfe, ni un cap.
Rien n'est plus mouvementé au contraire que le rivage entre Fresco, un pou
avant l'embouchure de la Sassandra, el San Pedro. I>r< chaînes de collines
chargées de palmiers à huile arrivent jusque dans la mer, formant de nombreux
promontoires terminés par des falaises rouges contre lesquels se brisent les
Ilots. I»'' San Pedro h Talion, la côte esl généralement |>ln^ basse, niais toujours
découpée, el à peu de distance s'élèvent des collines. Que le rivage soil plal ou
escarpé, la forêl recouvre toul uniformément.
— 16 -
LE POSTE DE BERÉBY
UN COIN DU POSTE DE BEIIEIiY.
Nous étions donc à pied d'œuvre. Avant de pénétrer chez
ces populations anthropophages et féroces, il fallait nous assurer
un boa accueil de la première tribu. En questionnant les
indigènes, nous apprîmes que toutes les peuplades jusqu'au
Cavally formaient une confédération appelée les Tabétouos ';Ie
chef le plus influent, parce que le plus vieux, était Kapé Yékiré,
chef de Diutou, village à un jour de marche de la mer.
Cette circonstance nous était très favorable, car, si voi-
sins de la côte, les gens de Diutou craindraient, en nous
recevant mal, de briser leurs rapports avec les factoreries de
Béréby et de ne pouvoir échapper au châtiment; de plus en
gagnant l'amitié de Kapé Yékiré on s'assurait le passage chez
tous les Tabétouos. Or justement un des fils du vieux chef,
nommé lui-même Kapé, se trouvait à Béréby-Mani ; il avait
servi sur plusieurs bateaux et parlait un peu français-. Trop
1. Ce renseignement de la plus grande importance était tout à fait ignoré jus-
que-là; le nom même était inconnu.
2. Toute la cote depuis la frontière du Sierra Leone jusqu'au San Pedro
- 10 —
M I S s 10 X 110 S/M A S -DO L L 0 N E .
souvent, la chose est connue, les Ki'oumen, dociles et doux en
dehors de chez eux, redeviennent intraitables dès qu'il s'agit
de pénétrer dans leur pays. Mais Kapé, moyennant honnête
récompense, adopta franchement nos intérêts : il se chargea
d'aller décider son père, non seulement à nous recevoir, mais
à nous « ouvrir les routes », c'est-à-dire, d'abord à nous laisser
passer, ensuite à nous fournir tout ce qui nous serait nécessaire,
guides, porteurs, vivres, et surtout à envoyer en avant de nous
des hommes chargés de nous recommander aux populations.
Gomme interprète, nous ne pûmes trouver dans tout le pays
qu'un seul homme qui consentît à nous accompagner dans l'in-
térieur. Il portait le nom anglais de Tom, parlait et écrivait,
également mal, le français et l'anglais.
N'ayant que trente porteurs réguliers, il nous fallait quatre-
vingt-dix auxiliaires pour transporter nos cent vingt charges.
Nous comptions obtenir dans chaque village qu'on nous les
fournît, moyennant payement, pour aller jusqu'au village sui-
vant : une corvée d'un jour s'obtient assez facilement du noir,
le travail régulier seul lui déplaît. Nous irions ainsi jusqu'au
point où nous établirions notre fort, ce qui ne serait jamais très
loin ; au besoin, si les indigènes refusaient, nous ferions plu-
sieurs voyages avec nos seuls hommes. Certes, nous nous
attendions à des difficultés quotidiennes et énervantes, mais tout
valait mieux que d'augmenter le nombre de nos porteurs régu-
liers, d'ailleurs inutiles à mesure que notre pacotille s'épuiserait.
Cependant quatre-vingt-dix hommes, c'était beaucoup. Si les
gens de la côte se louent comme travailleurs aux paquebots
qui passent, ce n'est pas par goût qu'ils le font. 11 y a chez eux
une sorte de conscription : les chefs de famille désignent les
fournit, sous les noms de Vaï et de Kroumen, des hommes qui attendent le
passage des navires pour s'engager comme hommes d'équipage, les matelots
blancs ne pouvant résister à la chaleur sous ces climats, ou comme travailleurs
dans un pays quelconque. Le bateau qui en a besoin stoppe, sillle; les
Kroumen, embrigadés à l'avance sous des chefs reconnus par eux, arrivent en
pirogue, on en prend le nombre nécessaire el on repart. De toutes les cuir- ,r \-
frique, c'est le seul point où on trouve 'les mors désireux de travailler et s'or-
ganisant pour cela.
— 20 —
POR TE URS A UX IL IA IRES
PORTEUSES.
jeunes gens qui doivent aller travailler au loin, et ceux-ci rap-
portent à la fin de leur engagement tout l'argent gagné, grâce
auquel vivent dans une parfaite oisiveté ceux qui restent au
pays. Ils se croiraient déshonorés en travaillant chez eux.
Néanmoins le chef de Béréby-Mani se laissa persuader :
quatre jours après notre débarquement, vêtu d'un magnifique
habit brodé d'or et d'un chapeau à plumes, cadeaux de l'admi-
nistrateur, il arrivait triomphalement avec quatre-vingt-dix...
porteuses!
Toutes les fois que, depuis notre retour nous avons raconté
ceci, chacun de s'exclamer et de plaindre ces pauvres créatures
traitées en bêLes de somme. Voilà bien de nos sensibleries! Il
n'y avait là rien que de très ordinaire, et même que de tout à
fait naturel. En tout pays primitif, comme autrefois chez nous,
l'homme est le protecteur, le guerrier : il veille à la sécurité
de sa famille et marche les armes à la main. La femme, elle,
21
UISSIO V UOSTA I VS-D'OLLONE.
est chargée du ménage; chargée est bien le mot, car elle le
porte sur sa tête : provisions, marmites et calebasses, effets
de toutes sortes, avec en plus, son dernier-né derrière le dos.
Cela ne la fatigue guère, elle y est habituée : ne lui faut-il pas
chaque jour, rien que pour préparer le repas, aller chercher de
lourdes charges de bois, do riz ou de manioc, celles-ci dans
les plantations qui sont loin des villages? A ce régime, elle
devient très robuste et dix heures de marche, avec trente kilos
sur la tête et un enfant de quatre ans sur le dos, ne l'épouvan-
tent pas. Maintenant, qu'elle y acquière des formes sculpturales
et un port de déesse, voilà ce que je n'oserai prétendre, et je ne
conseillerai pas ce genre de sport aux Françaises soucieuses de
l'élégance de leur démarche.
Mais que les âmes compatissantes se rassurent : les femmes
sont loin d'être maltraitées. Au contraire, elles ont beaucoup
d'autorité dans leur intérieur, et même souvent, nous leverrons,
d'influence sur les affaires publiques...
Le 19 février, tout étant prêt, nous nous mettons en route. La
mission au complet comprend trois blancs, M. Hostains,
M. Bruneau et moi, vingt tirailleurs, trente porteurs, plus leur
chef Sirabana et sa femme — il l'avait amenée de son lointain
pays, nous avions bien été forcés de la garder , l'interprète
Tom, un cuisinier sénégalais et trois boys ', en tout soixante
membres réguliers ; plus quatre-vingt-dix auxiliaires à rem-
placer chaque jour.
Nous couchons à lloc-Béréby, village d'où part notre route
vers l'intérieur. Il doit son nom à un beau rocher, situé en face
de lui dans la mer. Le lendemain, notre ami Kapé nous ayant
apporté l'assurance que nous serions bien reçus, nous obtenons
du chef des porteuses de rechange, et nous faisons partir tous
nos auxiliaires pour Diutou : nous-mêmes, obligés de rester pour
régler divers achats, nous partirons demain.
I. Ce mol anglais garçon » r-i adopté partout aux colonies pour désigner
les sei \ iteurs, ordinairement de jeunes garçons. Les nôtres étaient trois porteurs
trop faibles pour marcher constamment chargés et qui servaient à remplacer
des hommes malades ou manquants.
MAUVAISES NOUVELLES.
Mais le soir un courrier nous apporte une dépêche de
M. Penel, nouveau gouverneur intérimaire. Il nous annonce
que les Tépos viennent de piller un village ami, à 15 kilomètres
du poste de Tabou, et demande si nous pouvons provisoirement
nous détourner de notre route et aller les repousser.
La chose est grave. Hostains connaît à fond les Tépos, il les
sait nombreux et armés de fusils à tir rapide vendus par les
Libériens : avec nos vingt tirailleurs nous ne pourrons rien et
notre missions sera fort compromise. Cent hommes pour le moins
seraient indispensables — et on verra par la suite qu'il en fallut
trois fois plus.
Le lendemain Hostains retourne au poste pour correspondre
par télégraphe avec le gouverneur. Pendant ce temps, comme
nous sommes attendus à Diutou, je m'y rends.
Je pars sans escorte, afin de bien prouver notre confiance et
nos bonnes intentions. Ayant, pour faire en un jour le trajet
d'aller et retour, une étape très forte, et nos porteurs étant inoc-
cupés , j'essaye de me faire porter en hamac II faut y
renoncer dès les premiers pas.
Il est difficile à qui ne l'a pas vu de se faire une idée d'un
sentier à. la Côte d'Ivoire. « La route, dit le capitaine Mar-
chand, est taillée en plein fourré, dans le lacis des lianes
géantes, et des troncs renversés, se tordant en méandres com-
pliqués dans le taillis épineux autour de grands arbres dont
l'épais feuillage ne laisse arriver qu'une lumière vague et trom-
peuse sur un sol d'humus tremblant, amoncelé par des siècles
de pourriture : le sentier ne permet presque jamais la marche
debout et souvent impose la position rampante. Parfois il se perd
complètement, et les heures se passent à ouvrir, à creuser
à coups de hache ou de sabre, parmi les tiges vigoureuses et
les troncs vermoulus, un chemin de quelques mètres dans une
demi- obscurité plus énervante que l'absence complète de
lumière. » {Rapport officiel 1895 .) Et Marcel Monnier, membre
de la seconde mission Binger : « Dans cette ombre, supposez
un entrelacement inouï de racines, d'arbres écroulés, de brous-
— 25 —
MISSION HOSTAINS-D'OL LONE.
sailles épineuses; dans le pli de chaque vallon, un marigot
aux eaux dormantes, où l'on s'enlize jusqu'à mi-jambes ; des
haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des
monceaux de bois mort, de tous les détritus végétaux en décom-
position; ajoutez les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle
à tout cela sa puanteur de charnier, et vous aurez une idée
bien faible encore de cette jungle africaine, lui réalité, elle est
indescriptible. Décrit-on un cauchemar ? » (France Noire.)
Après cela, je ne crois pas qu'on puisse me taxer d'exagéra-
tion si je dis que la marche était difficile.
Au bout de quatre heures nous arrivons à lùutou. C'est un
village de vingt-cinq cases, bâti sur une sorte de promontoire ;
un flanc du coteau est déboisé, et c'est une joie pour l'œil
privé depuis le départ de lumière et d'espace, de promener son
regard sur les collines voisines. Les cases sont disposées autour
d'une place où se trouvent un hangar couvert servant de lieu
de réunion et abritant les tam-tam assez curieusement travaillés
qui servent à convoquer toute la tribu, et un arbre-fétiche au
pied duquel sont entassés les crânes des gros animaux tués par
les habitants.
Kapé me conduit dans une case vraiment magnifique. Comme
les autres, elle est ronde, toute en bois avec un revêtement
intérieur en terre et un toit en feuilles de palmier ; elle ne forme
qu'une seule pièce, mais ses dimensions sont exceptionnelles:
dix mètres de diamètre. Elle est construite avec soin, les lattes
formant la paroi sont bien ajustées, de gros piliers d'acajou
supportent le toit, le plafond est fait de petites lamelles de
bambou agencées avec beaucoup d'art, formant une décoration
véritable; et, ce qui donne à tout cela un cachet spécial, la
fumée du feu qui brûle constamment sans cheminée dépose
partout une sorte de vernis gris laqué : le plafond a l'air d'être
en acier finement ciselé.
On m'apporte une belle chaise d'acajou, les indigènes s'as-
soient en face de moi sur de toutes petites chaises sculptées,
et le chef Kapé Yékiré fait son entrée.
- 2G —
LE CHEF KAPÉ YEKIRÉ.
Qu'on se figure une sorte de nain courbé en deux, à peine haut
d'un mètre, avec une tête vénérable toute blanche1, et une barbe
immense qui traînerait à terre si elle n'était nouée en grosses
tresses comme l'est souvent la queue de nos chevaux ; il marche
avec peine,
s' appuyant
sur une crosse
plus haute que
lui; un bonnet
bizarre le cou-
ronne. Il sem-
ble un être
fantastique,
un gnome.
Je vais à lui
et lui serre la
main , en di-
sant que je
suis content de
le voir parce
qu'il a bien
reçu M. Mau-
rice et qu'il
est le plus
grand chef du
pays. Ce fai-
sant, je man-
quais grave-
ment sans le savoir au protocole indigène qui eût exigé que
j'attendisse la bienveuue du chef ou une question sur mes
projets. Le vieillard, d'abord surpris, paraît flatté de cette cor-
dialité et me répond par des paroles d'amitié; je lui explique nos
ARBRE FETICHE.
1. Ou plutôt toute jaune, car telle esl la couleur que prennent les cheveux et
abarbe des noirs en vieillissant.
- 27
MISSION //Os T. I I.\s-D OLL ONE .
intentions, et il promet de nous assurer un bon accueil auprès
de toutes les tribus Tabétouos '.
Pendant notre entretien, arrive avec son petit garçon un des
fils de Kapé Yékiré, qui babite assez loin. L'enfant va mettre
un genou en terre devant son grand-père, dont il porte la main
à son front ou à ses lèvres; le vieillard le prend alors affec-
tueusement sur ses genoux. Le respect des vieillards, la ten-
dresse de ceux-ci pour leurs enfants, que cette scène indiquait
de façon touchante, sont la base de l'organisation sociale dans
ce pays, ainsi que je l'expliquerai.
Je manifeste le désir de manger : on m'apporte du riz et du
poulet. J'étais stupéfait d'être ainsi traité dans ce village où,
sauf M. Maurice, aucun blanc n'était jamais venu, et dont les
babitants étaient déjà considérés comme des antbropopbages
irréductibles, opinion si bien admise que le bruit courut à Grand-
Bassam qu'au premier village nous avions été attaqués et rejetés
à la côte : nous avons reçu des lettres de condoléances !
Cependant tout cela avait été très long, comme toute chose
en pays noir, et quand je songeai à l'heure, il était quatre
heures et demie : je repartis en hâte pour Béréb}'. A six heures
la nuit nous prit; heureusement, il faisait pleine lune, et le sen-
tier n'était pas trop difficile à suivre, à condition d'aller très
lentement 2.
Le spectacle était étrange et merveilleux : dans les ténèbres
épaisses, les filets de lumière argentée qui coulaient de la voûte
faisaient surgir des formes fantastiques ; des bruits étouffés nous
1. A un certain moment, le vieux Kapé dit quelques mots en souriant à ses
voisins, et tous de rire aussi; je demande pourquoi, « II dit, m'explique l'in-
terprète, que tu as une ligure bien propre et agréable à voir... », compliment
dont la dernière partie tout au moins n'eu! pas laissé de me Qatler agréable-
ment sur certaines jolies bouches en d'aulres contrées. Pourquoi n'en faut-il
recevoir de tels que d'un pauvre vieux roi nègre presque aveugle?
2. Chose paradoxale, avec la moindre lumière il est plus facile de suivre un
sentier la nuit dans ces terribles fourrés que dans une foret plus claire ou en
terrain découvert : ici, en effet, on est tout le temps exposé à sortir du chemin
sans s'en apercevoir, tandis que dans la forêt vierge on est au premier pas de
côté arrêté parles lianes, le sentier seul est libre.
— 28 —
LE CHEF KAPE YEKIRE — DESSIN DE .MADAME PAL LE CRAMPE L
D'APKÈS DES PHOTOGRAPHIES.
DÉPART POUR L'INTÉRIEUR.
enveloppaient de toutes parts ; d'innombrables lucioles volti-
geaient autour de nous, comme pour nous éclairer. Et, heureux
de ma journée, songeant au bon vieux gnome, gardien des pays
mystérieux et inaccessibles, qui consentait à nous en ouvrir la
porte, je me figurais que toute cette fantasmagorie était son
œuvre et qu'il s'amusait à m'y promener pour me montrer son
pouvoir.
Vers neuf heures, nous atteignions un hameau où nous trou-
vions un abri et des aliments. JN'importe, j'avais été très impru-
dent en me risquant ainsi la nuit en forêt, ce que les indigènes
n'osent avec raison jamais faire.
Le lendemain de bonne heure j'étais à Roc-Béréby. Iîostains
n'y arriva que le soir; après échange de plusieurs dépèches,
le gouverneur n'ayant pas disponibles les cent hommes deman-
dés, nous rendait notre liberté. Nous pouvions donc partir,
mais il faudrait prendre garde aux Tépos dont nous allions
longer le territoire.
Le 23 février, nous disions un adieu définitif au golfe de
Guinée pour marcher vers l'Atlantique : plus d'un an allait
s'écouler avant que nous ne l'atteignions !
CHAPITRE III
Traversée des pays Tabétouos. Menaces desTépos. — Arrivée sur le Cavally.
K\ i ■ r. Yékiré nous accueillit fort bien : il avait fait préparer
pour nous sa belle case, trois autres étaient destinées à
nos hommes, et il nous offrit un mouton, des poules et du riz.
En retour, il reçut des cadeaux généreux : ce sera toujours
notre méthode de ne jamais l'aire de cadeaux les premiers,
pour ne pas sembler payer un tribut, mais de rendre avec usure
ceux qu'on nous aura faits, et la renommée ira partout établir
cette étiquette.
La confiance montrée par moi en venant seul et sans arme
avait produit son effet : les hommes que j'avais trouvés la pre-
mière fois assis devant leur porte, le fusil entre les jambes,
l'air fermé et méfiant, vinrent nous serrer la main, et les fusils
restèrent au crochet, — car on les suspend au-dessus de la
porte, comme dans les campagnes de chez nous au-dessus de la
cheminée.
L'attitude de tous les Tabétouos, et par suite celle des tribus
suivantes, devant dépendre de l'accueil de Diutou, nous dési-
rions tenir un grand palabre, afin d'expliquer solennellement
nos intentions et de dissiper toute prévention hostile. Kapé
Yékiré convoqua donc pour le lendemain tous les membres de
la tribu des Nénés qui lui obéit.
Tout de suite se présentait une question qui allait être pen-
dant toute notre mission une préoccupation continuelle, celle
des vivres. On l'a dit depuis longtemps : le grand art pour
— 32 —
RA VITAILLEMENT.
l'explorateur est de savoir manger, boire et dormir. Il n'en est
point de lui comme des gens civilisés qui font cela sans s'en
douter, à la façon de M. Jourdain : vivre est le grand problème,
le reste se fait par surcroît. Ordinairement on emmène de
grands convois ou on crée des magasins successifs au moyen de
va-et-vient; la première solution exige une armée de porteurs,
qui eût effrayé les populations et amené infailliblement des
hostilités, la deuxième une réelle sécurité, que nous n'aurions
jamais, pour les échelons séparés. Hostains les avait sagement
rejetées toutes deux : nous vivrions sur le pays, uniquement, en
achetant ce qu'on voudrait bien nous vendre. Nous n'avions
donc rien emporté, pas plus pour nous que pour nos hommes,
sauf deux jours de conserves que chacun portait sur soi, réserve
pour le cas d'absolue détresse : c'était tout.
Gomme pour toutes choses, notre premier marché devait
servir d'exemple aux peuplades suivantes, et il s'agissait de
bien débuter. Nous appelons successivement les notables, et,
moyennant un cadeau, nous décidons chacun à accepter nos prix
et à persuader aux autres de les accepter. Ainsi nous obtenons,
pour le riz et les poulets qui seront dorénavant notre nourriture
à peu près unique, des tarifs raisonnables qui se maintiendront
durant tout le cours de notre mission, les gens d'un village les
indiquante l'autre1.
Partout la première chose à faire est de gagner les gens
influents.
Qu'on ne croie point cependant que le marché fut jamais
facile : je prie le lecteur de vouloir bien songer que les habitants
ne cultivent que juste ce qui leur est nécessaire; qu'ils devaient,
avant de nous le vendre, décortirquer leur riz en le pilant dans
un mortier, opération longue et pénible; que, n ayant de leur vie
1. En réalité, les prix se bonifieront pour nous à mesure que nous avance-
rons, car. subrepticement, nous substituerons à la boite de eonsprve qui sert a
mesurer le riz une autre plus grande, puis une autre encore, et à la lin nous
aurons pour le mrme prix le double île riz. Et ce sera parfaitement honnête :
nos marchandises doivent augmenter de valeur à mesure que nous nous éloU
gnons de la cote.
— 33 —
M I s s I o N II < > S T. UNS-D'OLLO NE .
jamais rien vendu1, ils éprouvaient à chaque poignée de riz
échangée l'appréhension d'être dupés que ressentent de hons
paysans transportés subitement à Paris: qu'enfin ils n'ont en
réalité besoin de rien, puisqu'ils sont habitués à se passer de
tout. Aussi l'achat des vivres sera-t-il une chose terrible,
exigeant une diplomatie et une patience inlassables, et qui nous
mettra souvent dans la situation de gens qui ont faim, qui sont
forts, et auxquels le boulanger ferme sa porte: peut-être ont-ils
quelque mérite à ne pas casser les vitres.
La seule chose dont les indigènes eussent un peu envie,
c'étaient les étoffes. Non qu'ils en usent beaucoup, certes, mais
enfin, pour peu que ce soit, il leur en faut : si les enfants ne
portent rien et les femmes peu de chose, une petite bande
d'étoffe autour des reins ou bien passant entre les jambes et
maintenue devant et derrière par un cordon formant ceinture,
les hommes ont une sorte de caleçon tout à fait pareil à celui
des Égyptiens antiques, et les vieillards drapent autour de leur
taille une pièce d'étoile assez ample retombant jusqu'aux
pieds, à la grecque. Ce sont, chose inattendue, les étoffes noires,
bleu foncé ou blanches qu'ils veulent; seuls les femmes et les
jeunes gens acceptent les couleurs voyantes.
Le lendemain a lieu le palabre. Devant tous les hommes des
environs, nous offrons solennellement à Kapé Yékiréun superbe
chapeau d'amiral, comme au plus grand chef du pays. Hostains
explique ensuite notre but : nos frères blancs, qui ont capturé
Samory pour le punir d'avoir tué tant de monde dans la forêt, ne
sont pas très loin au Nord ; nous allons les rejoindre.
Nous ne sommes pas longtemps à nous apercevoir qu'on nous
écoute avec une ironie marquée, comme des gens qui veulent
faire croire des fables par trop absurdes. Nous nous étions
figurés, comme tout le monde, que le passage et la prise de
Samory avaient produit dans la forêt une sensation énorme. Or
ici non seulement on n'a jamais entendu parler de Samory ni
I. Sauf quelques objets déterminés et de valeur fixe dont je parlerai plus
tard.
— 34 —
RENSEWXEMENTS.
de ses guerres, mais même on ignore absolument qu'il y a
des blancs au Nord. Et comme nous nous récrions, on nous
dit qu'il est inutile de tant inventer d'histoires : chacun sait
bien, comme nous-mêmes, que la forêt n'a point de fin; per-
sonne d'ailleurs ne peut y aller voir, à cause de grands cailloux
qui se dressent au Nord comme un mur, ne laissant qu'un
étroit passage où se trouve un village de neuf femmes,
lesquelles sont sorcières et tuent les hommes après les avoir
charmés !
Impossible de les sortir de là, de leurs grands cailloux et de
leurs noires sirènes. Finalement, nous nous contentons d'expo-
ser que nous voulons aller jusqu'au Gavally, pour décider les
Panions à envoyer à la côte leurs dents d'éléphants, commerce
qui fera beaucoup gagner d'argent aux Tabétouos. C'était juste
ce qu'il fallait dire et tout le monde est content : la route sera
ouverte.
Au fond, nous jugions une telle ignorance inadmissible : sans
doute elle était feinte, pour éviter de nous fournir des rensei-
gnements et nous empêcher d'aller bien loin. Cependant, nous
l'avions constatée chez tous les indigènes interrogés en
d'autres points de la Côte d'Ivoire. Si elle était réelle, cela
nous promettait des difficultés encore plus grandes que nous
ne l'avions pensé: ou bien le Soudan était beaucoup plus loin
qu'on ne croyait, ou bien des obstacles inconnus s'élevaient
entre lui et la mer pour cacher ainsi son existence aux popula-
tions côtières.
Le lendemain matin nous partions pour le village de Blé.
Les quatre-vingt-dix porteurs nécessaires ne se trouvèrent pas
facilement : on nous avait d'abord fourni les femmes et les
jeunes gens; comme il restait des colis, les vieillards désignaient
les hommes de plus en plus âgés, mais ceux-ci étaient peu
disposés à subir cette corvée; alors les fils du vieux Kapé
emmenaient chaque récalcitrant derrière une case et le ser-
monnaient vigoureusement, au besoin à l'aide d'arguments
frappants.
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
Voilà en somme comment l'autorité s'exerce, et le chef est
obéi quand il est le plus fort.
Tout de suite, au bas du village, comme des rats dans leur
trou, nous rentrons dans la forêt vierge. Une voûte immense
et impénétrable, supportée par des piliers gigantesques et
répandant une ombre mystérieuse, des lianes pareilles à
d Y normes cordages tombant du sommet jusqu'à terre ou for-
mant d'un arbre à l'autre des guirlandes chargées de fleurs
prodigieuses, des troupes de singes bondissant sur ces ponts
aériens, au milieu d'oiseaux de toutes couleurs que guettent de
monstrueux serpents, voilà ce qu'évoque ce mot prestigieux de
forêt vierge. La réalité est beaucoup moins admirable. Sans
doute toutes ces choses merveilleuses s'y trouvent, mais on
ne voit ni la voûte, ni les arbres gigantesques, ni les grandes
lianes, ni les fleurs : on ne voit rien. D'innombrables petites
lianes à feuilles semblables à des ficelles entrelacées, filet où le
regard se prend comme les membres, forment un épais rideau
que double un mur de buissons et d'arbustes et cachent herméti-
quement au voyageur les secrets de cette retraite inviolable.
Dans l'étroit sentier on s'avance entre deux parois compactes de
verdure, et, de toute cette végétation splendide, on n'a à
contempler que les basses branches qui vous fouettent le
visage, les lianes traîtresses où se prennent vos pieds, et les
énormes troncs tombés en travers qu'il faut escalader pénible-
ment.
Le chemin, étonnamment sinueux, ne permet même pas
de jouir de la percée qu'il ouvre : on va, tels les animaux
souterrains, sans rien voir jamais. Quelques rares fleurs
consolent parfois cependant : des liserons, des sortes de
muguets, des orchidées. Pas un singe, pas un oiseau, pas
même un serpent : comme toutes les autres bêtes qui, peut-être,
sont là tout près, ils se taisent et se cachent, et le silence vous
accompagne avec l'obscurité. Comment dire l'horreur de cette
Forêt sans Murmures ?
La seule chose qui mette une note d'éclat et de vie dans cette
— 36 —
FORTIFICATIONS,
PORTE D UN VILLAGE FORTIFIE.
immobilité sombre, ce sont les papillons : ils pullulent tous
plus beaux les uns que les autres, et, fleurs animées, accom-
pagnent volontiers le passant de leur vol capricieux.
Après des heures de telle marche, on comprend quelle joie
c'est d'arriver à un village. L'approche en est annoncée par
quelques sentiers qui rejoignent le vôtre, puis les palmiers à
huiles, qui ne se trouvent qu'auprès des lieux habités, repa-
raissent. Enfin à un détour la lumière brille, et tout de suite on
est dans le village : il n'y a point de clairière autour, les cases
touchent la forêt.
Vers deux heures nous entrons à Blé. Le village est entouré
d'une palissade assez forte et intelligemment organisée : à côté
de chaque porte s'élève sur pilotis une petite logette qui
permet de battre le sentier par-dessus l'enceinte, des jardinets
— 37 —
M I s s I ON II 0STA1 Y S-D'0 1. L 0 N E .
(où poussent du tabac ' et quelques autres plantes précieuses
comme remèdes ou condiments) sont entourés d'une seconde
palissade qui fait un double rempart et en munie temps flanque
le chemin d'accès. Presque tous les villages de la forêt sont
défendus de pareille façon; cependant les Tabélouos ayant
renoncé aux guerres intestines, plusieurs de leurs villages
sont ouverts, protégés seulement par un arceau fétiche sous
lequel passe le chemin, et qui frappe de mort quiconque vient
dans de mauvais desseins : ingénieux système de fortification
que n'avait point prévu Vauban.
Je ne fatiguerai pas le lecteur du détail de notre réception
dans chaque village; qu'il me suffise de dire que si la recom-
mandation de Kapé Yékiré et l'exemple des femmes de Béréby
et de Diutou nous valut partout un accueil sans hostilité, "la
vente de vivres, et l'aide de porteurs des deux sexes, ce ne fut
pas cependant sans des palabres interminables et des difficultés
qui risquaient à tout instant d'amener des conflits irréparables.
C'était une situation de paix armée très délicate, un mélange
de protestations d'amitié et de précautions militaires, qui
exigeait beaucoup de patience et une grande discipline de la
part de nos hommes : la moindre brusquerie de leur part eût
mis le feu aux poudres.
Autour de chaque village sont plusieurs hameaux vassaux :
tout chef de famille veut avoir sa résidence propre, cependant,
tant qu'il n'a pas assez d'hommes pour garantir son indépen-
dance, il s'installe près d'un chef important qui le protège. Les
cultures sont toujours assez loin, souvent à plusieurs kilo-
mètres : les habitants ne veulent pas autour d'eux de clairières
qui favoriseraient l'attaque du village; puis, ne fumant pas les
terres, ils sont obligés de changer chaque année de terrain.
Elles leur demandent beaucoup de travail pour défricher la
1. Les indigènes cultivent un tabac assez agréable. Ils fument soil dans des
pipes enterre venues de la côte, suit dans d'énormes |>i|>c> en b"i> faites par
eux. Il> prisent de singulière façon : le tabac réduil en poudre est délayé dans
de l'eau, et ce liquide conservé dans une grosse coquille d'escargot rouge est
introduit dans le nez par aspiration.
— 38 —
ROUTE AQUATIQUE. — DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPE L, D APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
ANIMAL INCONNU.
forêt : on jette bas les grands arbres en en brûlant le pied et ils
restent sur le sol; la petite ve'gétation est coupe'e et brûlée. Le
riz seul est communément cultivé, le manioc et les patates sont
plus rares.
Les crânes entassés au pied de l'arbre fétiche nous permettent
de connaître la faune du pays : ce sont des buffles, diverses
sortes d'antilopes, des sangliers à poil fauve et à défenses très
courtes, et enfin des hippopotames de Libéria. Ce dernier animal,
qui n'existe que sur ce point du monde, le seul précisément
inexploré, est un hippopotame d'une toute petite espèce, de la
taille d'un sanglier.
Dans une case nous voyons la peau d'un animal inconnu, que
les indigènes appellent blé comme le village autour duquel il est
assez commun. Cette peau d'un gris-brun, à poil court assez
rude, ressemble à celle d'un grand blaireau: malheureusement la
tète et les pattes manquent. Les gens nous donnent sur le blé
les détails les plus extraordinaires. Je vais les répéter, parce
qu'ils nous ont été fournis identiquement pareils en divers
endroits, et on verra combien il est difficile de démêler la vérité
dans les histoires indigènes.
Le blé est d'une bravoure et d'une force extrêmes. 11 attaque
et tue tous les animaux qu'il rencontre, même la panthère,
l'éléphant (!) et l'homme. Voici son procédé de combat : arrivé
près de son adversaire, il lui lance — pas avec sa bouche — un
jet deliquide corrosif qui l'aveugle ou lui cause des démangeai-
sons intolérables; alors il se dresse sur ses pattes de derrière,
et, avec celles de devant qui sont comme des mains et con-
tiennent une sorte d'excroissance dure, il l'assomme pendant
qu'il se gratte! Mais voici le plus joli. Il n'est point Carnivore;
une fois son ennemi tué, il le dépouille de sa peau dont il se
revêt, et s'en va déguisé de la sorte; seulement cette peau lui
couvrant la tête, il n'y voit plus, et c'est ainsi que plusieurs ont
pu être tués même par des femmes !
En faisant la part de l'imagination, on trouve là quelques
traits qui rappellent le putois (jet de liquide), l'ours et le kan-
— 41 —
MISSION IIOSTA INS-D'OLLONE.
gourou (combat debout avec les pattes de devant). Peut-être y
aura-t-il là un nouveau sujet d'études pour les naturalistes : la
faune de ce pays est reconnue comme tout à fait spéciale et
réserve bien des surprises.
L'étape très forte entre Blé et Gui nous fait suivre la ligne
de hauteurs qui séparent les bassins des deux petits fleuves
côtiers Nono et Dodo '. Nous passons plusieurs petites rivières
qui coulent limpides sur un fond de sable fin, avec de jolies
cascades 2. Elles sont si charmantes que des indig'ines ne rêvent
point de meilleurs sentiers : une trouée toute faite dans la forêt,
un sol doux, une eau rafraîchissante pour la bouche et les
pieds, quelle aubaine! Et c'est le ruisseau qui sert de chemin
aussi longtemps qu'il ne lui plaît pas de changer trop brus-
quement de direction.
Pour un Européen les cours d'eau sont fort agréables en tant
que « chemins qui marchent», mais non comme chemins où
l'on marche. Quand il a plu on y a facilement de l'eau
jusqu'aux épaules. Et cependant ces sentiers aquatiques ont une
qualité inappréciable : ils sont ravissants. La rivière ouvre une
percée large de quelques mètres qui, sous la voûte plus haute,
semble l'allée de quelque merveilleux jardin d'hiver, fouillis
de palmiers-bambous semblables à de prodigieuses fougères. Ce
sont les seuls endroits où la beauté de la végétation se laisse
entrevoir.
Les différentes variétés, très nombreuses, de l'espèce des
palmiers ne se rencontrent du reste que dans les fonds où
l'humidité est constante^; partout ailleurs ce sont des arbres
presque tous inconnus, mais peu différents en apparence des
nôtres, sauf les géants, caïlcédras, fromagers, etc. Ceux-ci
1. Que si le lecteur distrait, auquel je parle de Nénés, deNoao, de Dodo, croit
que je l'entrelieas d'une nourrice berçanl son petit — il ne manque que le Lolo
— il veuille bien m'eveuser: rv n'esl pas moi qui ai inventé ces uoms ridicules.
2. Le sol depuis le dépari os( une argile silico-ferrugineuse recouvrant du
granil .
3. Sauf le palmier à huile qui préfère les terrains relativemenl secs et ne
vient d'ailleurs que là où il est planté.
— 42 —
CABINET DE TOILETTE.
CABINET DE TOILETTE.
atteignent des tailles stupéfiantes, GO et même 80 mètres de
hauteur; leur tronc, s'arc-boutant sur des contreforts qui
s'étendent de tous les côtés à plusieurs mètres, s'élève d'un seul
jet, sans une branche, sans un nœud, jusqu'à une hauteur de
50 mètres; là seulement commence l'arbre, en quelque sorte,
et il est encore immense. Le bois de presque tous ces arbres
est de l'acajou de plus ou moins belle qualité; quelques-uns,
de couleur jaune vif ou gris d'argent, seraient aussi d'excellent
usage en ébénisterie. Plusieurs produisent de la gomme kopal;
enfin beaucoup d'autres et une foule de lianes donnent du caout-
chouc. Que de richesses en cette forêt, richesses perdues, hélas!
puisque nul ne l'exploite.
Gui est à la fois le nom du village où nous arrivons et celui
du chef: chaque village, en principe, a trois noms, le sien, celui
de son fondateur et celui du chef actuel; quand l'un est très
connu, il fait oublier les autres.
Tout autour des cases sont de petites cabines, assez pareilles
à celles qu'on voit aux bains de mer : c'est là que ces messieurs
43 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE .
et ces dames de la localité vont prendre leur tub à l'eau chaude !
Ceci n'est point une plaisanterie. Les gens de la forêt sont
extrêmement propres : outre leur toilette du matin et du soir,
après tout travail fatigant ils se lavent à l'eau chaude et se
frottent avec du jus de citron, puis avec un peu d'huile de
palme, pour se rendre la peau souple et douce. Aussi n'ont-ils
nullement l'odeur qu'on croit communément caractéristique du
nègre, et qui ne l'est que du nègre sale1.
N'y étant pas mêlés, nous pouvons librement observer un
palabre entre les gens de Gui et de Blé. Ils se sont assis de
chaque côté de la place, formant deux camps qui ont chacun
leur orateur. L'un de ceux-ci prend une sorte de verge qui
appartient au chef, symbole de sa puissance. Il commence par
saluer l'assemblée, en disant trois fois : « Badio »; l'assistance
lui répond chaque fois en disant : « Ao. » Puis il parle; chaque
membre de phrase est ponctué en mesure par les auditeurs
de « hum » ou «. mm » indiquant qu'on a bien compris; quand il
a fini, il salue de nouveau et pose la verge à terre. Un
homme sonne dans une trompe en bois dont il tire des sons
variés en bouchant l'ouverture avec sa main, et impose de
nouveau le silence. L'orateur adverse se lève et procède de
même. Si un autre homme veut parler, il prend à son tour la
verge, mais il n'a pas l'autorité des leaders désignés, et souvent
il est forcé de se taire par les moqueries du public. Tous les
palabres dans la forêt se tiennent suivant ce cérémonial, avec
de légères variantes.
Les femmes du village ont la gracieuseté de nous offrir une
soirée musicale. Elles sont assises sur plusieurs rangs dans
une case; l'une d'elle chante, en agitant en mesure une son-
nette, un couplet qui est ensuite repris en chœur, avec accom-
pagnement d'une sorte de crécelle : c'est une boite sonore en
l. Quoique les Soudanais, plus vêtus, soient moins propres, l'usage de l'eau
chaude esl aussi répandu au Soudan. Cette remarque n'est d'ailleurs pas nou-
velle, on la trouve déjà dans René Caillé. — Les cabinets de toilette n'existent
que dans quelques tribus.
UN AUXILIAIRE INATTENDU.
bois, très plate, pleine de graines dures qu'on agite de façon
rythmique (instrument que j'ai vu aussi à Madagascar).
Le 1er mars nous sommes à Bayi, hameau dont le chef est
renommé comme chasseur de panthères. Chaque chasseur a sa
spécialité, c'est-à-dire qu'il possède des fétiches qui doivent lui
faire tuer une bête spéciale ; en réalité, croyant à leur vertu, il
s'applique surtout à la poursuite de cette bête, y devient habile
et y réussit, de sorte que le fétiche paraît excellent et l'est effec-
tivement.
Le soir, nous avons la surprise d'entendre un étranger qui
vient d'arriver nous adresser la parole en français : c'est un
homme de Béréby qui a servi sur des paquebots. 11 prétend
être allé assez loin dans l'intérieur et s'offre à nous y accom-
pagner. Nous nous informons, et nous apprenons que c'est un
homme remarquable qui s'est distingué dans les guerres passées
et jouit d'une grande réputation. Ainsi nous trouvons en pleine
forêt inconnue l'interprète intelligent et hardi que nous avions
vainement cherché sur la côte. Nous l'engageons sur-le-champ
à notre service. Dès le premier jour il se révèle extrêmement
habile, comprenant tout ce que nous voulons faire, nous en
indiquant les moyens et les employant de lui-même. C'est
l'homme qu'il faut à une mission pour réussir sans violence
chez des populations sauvages, mais nullement dépourvues de
sens politique. La Pi'ovidence l'a mis sur notre chemin.
L'étape du lendemain, presque entière dans l'eau et la boue,
nous conduit dans le bassin du Cavally : nous suivons le lit de
divers ruisseaux, puis nous franchissons par deux cents mètres
d'altitude la ligne de partage des eaux.
Niépa est un joli village entouré de collines qui, ici, élar-
gissent au lieu de le fermer l'horizon ordinairement limité par
les premiers arbres. A l'annonce de notre arrivée tous les
habitants pris de peur se sont sauvés, malgré nos envoyés ;
cependant, quand ils nous voient paisiblement installés,
sans avoir tué personne, ni rien brûlé, il reviennent petit à
petit.
.1/ / S S / 0 X H0STA1 X s-irOLLO X E .
Nous avons assez de peine à nous procurer le riz néces-
saire, car, en signe de deuil à cause de la mort de Niépa, le
fondateur du village, ses proches n'ont pas fait de cultures cette
année. En revanche, il y a beaucoup de poules, de canards, de
cabris, de moutons, et neuf bœufs qui sont les premiers que
nous voyions depuis la côte : ils sont petits, avec des cornes
courtes, leur poil est noir, blanc et café au lait. Les gens
de la forêt ne mangent jamais leurs bœufs, excepté quand
ceux-ci meurent, ou dans certaines réjouissances tout à fait
extraordinaires : c'est pour eux une monnaie qui sert aux
échanges.
Nous négocions pour avoir des porteurs jusqu'au village de
Youkou. C'est un voyage de trois jours, il faut coucher en route
au hameau de Néka, puis dans la brousse: personne ne veut
venir, à moins d'un prix exorbitant.
Cependant, un frère du chef, Hamné, qui s'est distingué par
son opposition, vient nous trouver à part et nous promet que, si
nous lui donnons un fort cadeau, il saura bien décider la foule
à subir nos conditions. Hélas ! le pot-de-vin est donc connu
jusque chez ces hommes simples! Nous acceptons sans scru-
pule cette pro position déshonnête, et le lendemain en effet, après
une nouvelle discussion pour la forme, llamné cède et entraîne
tout le monde.
Peu avant le départ, nous entendons de violentes clameurs et
la foule en tumulte se précipite chez nous : il nous faut retourner
à la côte, tout de suite, sinon nous allons être massacrés. Un
peu de calme obtenu non sans peine, nous apprenons que les
Tépos, ayant su notre marche, ont résolu de nous attaquer : ils
sont en grand nombre près d'un village voisin et vont s'embus-
quer sur notre passage.
La nouvelle est grave, car, je l'ai déjà dit, si nous commen-
çons à nous battre, nous ne cesserons plus. Néanmoins, sans
rien laisser paraître : « La route de Youkou passe-t-elle en
pays Tépo? » demandons-nous. On répond que non. « Eh
bien, les Tépos ne peuvent venir nous attaquer chez les Tabé-
— 4G —
PASSAGE DE LA RIVIERE LA NEKA, LA NUIT.
DESSIN DE MADAME PAULE CRVMPEL, DAPRÈS UN CROQUIS.
ALERTE.
touos, car ce serait un acte d'hostilité envers ceux-ci. » En
effet, une incursion armée d'une tribu sur le territoire d'une
autre équivaut à une déclaration de guerre. Les indigènes,
frappés de cette tranquilité et admirant que nous connaissions
leurs lois, sont ravis de notre confiance en leur honneur. Ils
jurent qu'ils nous défendront, qu'ils viendront tous avec nous,
qu'ils se moquent des Tépos : c'est un véritable enthou-
siasme!
Plusieurs hommes vont prévenir les Tépos d'avoir à rentier
chez eux.
Notre départ est fixé à deux heures, l'étape étant courte jus-
qu'à Néka; mais les porteurs auxiliaires n'arrivent que l'un
après l'autre, et c'est à quatre heures seulement que nous pou-
vons partir.
Divers incidents retardent la marche , la nuit tombe, et
bientôt l'obscurité devient absolue : il faut renoncer à faire
un pas.
Tous les indigènes ont pris les devants, nous sommes seuls :
ne nous aurait-on pas à dessein égarés pour nous livrer aux
Tépos embusqués ?
Par bonheur, l'homme qui porte la cantine où sont nos photo-
phores ' se trouve à côté d'Hostains, celui-ci les fait allumer et,
grâce à leur lumière, il part en avant. Une heure après, il
revient avec tous les gens de Xéka portant des torches, et nous
pouvons, avec mille peines, atteindre le village : nos inquié-
tudes étaient vaines, nulle embûche ne nous avait été tendue.
Malheur cependant aux gens surpris par une nuit sans lune dans
cette forêt ! Impossible de faire un mouvement; il n'y a qu'à
s'étendre par terre là où l'on se trouve. Et cette surprise sepro-
duit facilement, car les arbres cachent le soleil et on ne s'aper-
çoit pas que le jour baisse.
Cet incident nous permet d'observer un phénomène curieux de
phosphorescence : de nombreuses feuilles mortes mettent sur le
1. Sorte de Lanterne à pied très pratique, universellement employée aux
colonies,
— 49 —
UISSIO \ HOSTA I \ S D'OLLO VE.
sol des taches lumineuses, des lianes semblent des serpents de
feu '.
A Néka, nous trouvons des arachides ainsi que des kolas et
des oranges amères ; chaque village a quelques arbres fruitiers,
rares sauf les bananiers. Sur la place, un piquet garni d'un bou-
quet de feuilles de palmiers, en forme de parapluie à demi-fermé,
sert d'abri à une foule d'hirondelles pareilles aux nôtres 2.
Des enfants jouent du gréi, grossier rudiment du balafon
soudanais : six lamelles de bois, de longueur différente, posées
sur deux planchettes parallèles; on frappe ces lamelles avec
des baguettes, et cela donne à peu près : do, ré, ré, d'ù-ze, mi,
fa dièze, sol.
L'instrument de musique le plus en faveur, c'est une petite
cithare à six cordes, montée sur une calebasse sonore, appelée
bouo. rsous en avons trouvé d'accordées de diverses façons;
j'ai noté celle-ci : do, ré bémol, ré, mi bémol, mi, fa, et : do,
ré, mi bémol, fa, sol, la. La main gauche racle toutes les cordes
à la fois, pendant que la main droite étouffe trois cordes alter-
nées, puis les trois autres, de sorte que les trois cordes libres
sonnent en arpège, donnant do, ré, mi et ré bémol, mi bémol, fa
ou bien do, mi bémol, sol et ré, fa la. Le rythme, assez curieux,
donne quelque intérêt à cette monotone répétition. Une seule
fois j'ai vu employer assez joliment en tierces le second mode
d'accord qui donne une gamme grecque.
Nous avons vu aussi des guitares (dougou), mais rarement et
jamais en bon état.
Les tirailleurs, auxquels je suis forcé d'imposer une sévère
discipline, et qui ne voient pas venir la guerre et ses aventures,
mais des marches et des privations, témoignent leur mécontente-
ment par une grève spéciale, prélude d'actes plus graves : ils
refusent de manger et laissent au milieu de la place les vivres
1. Il a plu la veille; L'humidité produite a-t-elle un rapport avec ce phéno-
mène que nous n'avons observé que deux l'ois, malgré les nombreuses nuits
dehors par tous les temps ?
1. Il y a aussi des hirondelles Meues plus rares.
— 50 —
LE MONT KEDIO.
distribués, sous prétexte qu'ils n'ont point de sel. Il est en effet
impossible de leur en donner, car dans le pays il n'y en a qu'une
infime quantité, apportée de la côte : les indigènes ne s'en ser-
vent guère que comme friandise, ils le remplacentpar du piment.
Encore peu connu de mes hommes, ayant beaucoup à leur
demander, je ne crois pas prudent d'user de rigueur : ils sont
les maîtres de la situation, car il suffirait qu'ils commettent un
acte de violence quelconque envers les indigènes pour que nous
soyons attaqués et la route fermée. Et puis, je trouve qu'en effet
ils sont plus privés que de raison, menant une vie très dure, et
n'ayant rien pour se procurer la moindre douceur, car la solde
ne leur sera payée qu'au Soudan. Gomme cependant je ne veux
pas paraître céder en leur achetant du sel, je leur annonce, après
avoir exigé qu'ils acceptent la distribution refusée, que chaque
homme recevra chaque jour une feuille de tabac prélevée sur
notre pacotille et avec laquelle il achètera ce qu'il voudra. Cette
solution imprévue les enchante '.
Si je raconte cet incident, c'est qu'on aurait tort de croire que
la fidélité et le dévouement des Sénégalais, maintes fois célébrés
avecraison, sont tout naturellement acquis à leurs officiers. Non,
le prestige du chef est personnel, il faut qu'il se fasse apprécier
et aimer de ses hommes. Et on verra plus loin ces tirailleurs,
prêts à se révolter parce qu'ils manquent de sel, accepter gaie-
ment des privations infiniment plus dures et même, chose extraor-
dinaire, prendre volontairement la charged'un porteur manquant
ou malade.
L'étape du lendemain nous fait franchir, par trois cents mètres
d'altitude, le mont Kédio, massif important où commence le ter-
ritoire des Krépos, dernière tribu tabétouo. La brousse est si
épaisse que même de cette hauteur on n'a aucune vue.
Nous marchons en prenant toutes nos précautions contre une
1. C'est un moyen presque infaillible : dans les cas difficiles, ne pas céder sur
le point liligieuv pour ne pas paraître reconnaître sa faiblesse ou ses torts, mais
accorder spontanément autre chose. L'esprit mobile du noir oublie son grief
pour se réjouir de l'avantage inattendu, et L'autorité du blanc est sauve!
— 51 —
MISSIO V UOSTA INS-D'OLLONE.
attaque possible des Tépos. Le soir, notre camp est établi sur
un petit plateau à pentes raides. Il est défendu à l'aide d'un dis-
positif spécial : une double rangée de fils de fer, qu'un seul
homme porte enroulés sur unebobine et qui peuvent être déroulés
en cinq minutes, forme une enceinte de trente mètres de diamètre
destinée à empêcher une irruption violente : on attache à ces fils
des sonnettes qui donneront l'alarme. A dix mètres, en dehors,
un autre fil de fer placé à vingt centimètres de terre forme une
seconde enceinte également munie de sonnettes, et doit faire tré-
bucher les assaillants ; entre les deux, les bois abattus s'oppose-
ront encore à leur marche. Cela ne serait pas très sérieux le
jour, mais la nuit ce sera un réel obstacle et un avertisseur
automatique '. Les indigènes qui campent à quelque distance
sous des abris de feuillage ont été invités à ne pas approcher,
crainte de méprise; d'ailleurs ils n'en ont guère envie, ils nous
ont vu organiser des défenses avec des objets inconnus, et cela
les a frappés de respect : les blancs ont tant de secrets! Tout
le monde saura dorénavant qu'on ne peut nous approcher la nuit
à cause de nos fétiches.
Une panthère gronde aux alentours du camp, une tornade nous
transperce, mais deTépos, point.
Le lendemain nous arrivons à Toukou. Depuis une demi-heure
nous sommes sortis à la fois de la montagne et de la forêt :
toute la vallée n'est qu'une suite de culture et d'anciens champs
où la brousse est encore basse, et on marche enfin à ciel décou-
vert, ce qui malgré le chaud soleil nous est une grande joie.
Le village, le plus gros que nous ayons rencontré depuis la
mer, a 30 cases. Le chef, nommé aussi Youkou, est un homme
de 50 ans : une pièce d'étoffe drapée autour des reins et des
jambes, le torse nu avec une chlamyde sur l'épaule, la têtepuis-
1. J'avais également emporté un système de cordons porte-feu, destinés à
allumer '1rs feux luut préparés à cent mètres au dehors, de façon à éclairer par
derrière les agresseurs tout en nous laissant dans l'ombre. Mais l'humidité esl
telle dans la forêl que nous n'avons pu les utiliser. Dans les pays secs comme
le Soudan septentrional et le Sahara, ce procédé i rrait, je crois, rendre de
grands services.
a —
CHEZ LES K REPOS.
LE CHEF YOUKOU.
santé et rusée, il a un aspect antique et fait penser à l'artificieux
Ulysse. Il nous reçoit affablement et très dignement : nos cases
sont prêtes, et il nous offre un mouton et du riz, ainsi que des
bananes, quelques oranges, papayes, ananas, de la canne à sucre
et du miel '.
Youkou est à environ 12 kilomètres du Cavally. Sur l'autre
rive du fleuve s'étendent les Panions, réputés pour des sauvages
intraitables. Leur première tribu, les Graoros, commence cepen-
dant depuis peu à s'apprivoiser, et un certain nombre de jeunes
gens ont été envoyés à la côte pour travailler et acquérir les
objets de première nécessité, fusils, poudre et étoffes. Les Krépos
sont en assez bons termes avec les Graoros, et ils promettent
de nous mettre en rapport avec eux, mais il faudra du temps :
y aller maintenant nous vaudrait un accueil à coups de fusil.
1. L'ananas n'existe pas à l'état sauvage dans la région <lu Cavally; les habi-
tants en ont dans quelques villages. Les papayes, qui tiennent à la fois de la
courge et du melon, sont moins rares, au contraire la canne à sucre est tout à
fait exceptionnelle.
53 —
1/ / S SI01S HOS T. I INS-D'OLL ONE.
Nous voici donc arrivésà la limiledespays que notre heureux
début chez Kapé Yékiré nous a ouverts : conformément à notre
plan, il faut maintenant construire un fort et nous assurer par
une nouvelle préparation un bon accueil sur un nouveau par-
cours.
Ce but détermine l'emplacement du poste : ce sera à l'entrée
même des pays interdits, afin que les relations soient plus faciles
à engager. Les renseignements recueillis nous en indiquent un
parfait, un ancien village abandonné nommé Béléto, sur le
Cavally, au point où la route qui mène chez les Graorostraverse
le fleuve; de l'autre côté , un petit village vassal des Krépos
possède des pirogues pour le passage et servira d'intermédiaire
auprès des Graoros.
Mais voici qu'un courrier J nous apporte une grave nouvelle:
les Tépos se montrant de plus en plus provocants près du poste
de Tabou, un officier est envoyé avec 60 hommes pour les
repousser; il débarquera le 10 mars — nous sommes le 9 — et
se portera de suite en avant.
Ainsi dès demain nos troupes vont attaquer la tribu voisine !
Quoique les deux peuplades ne soient pas en très bons termes,
cela risque fort d'inquiéter nos hôtes, en leur faisant croire qu'il
va un lien entre les opérations des deux colonnes et que nous
dissimulons des projets belliqueux. Nous tenons un palabre pour
exposer les torts des Tépos et prévenir les faux bruits qu'ils
vont certainement lancer : la conduite des blancs est approuvée
et les Tépos universellement blâmés. Néanmoins il est urgent
que nous soyons en sécurité, et Hostains et moi partons avec
quelques hommes du pays reconnaître l'emplacement du fort.
C'est avec une certaine émotion qu'à un détour du sentier nous
nous trouvons subitement sur les bords du Cavally. Ainsi, en
dépit des Tépos, qui paraissaient un obstacle invincible, nous
voici parvenus à 150 kilomètres de son embouchure : puissions-
] . Ce fui très difficile de trouver des courriers, les gens de l'intérieur craignant
d'aller à la côte, el ceux de la côte dans l'intérieur; il fallu! payer des prix
considérables, de 25 à 10 francs par voyage.
LE CAVALLY.
LE CAVALLY.
nous aussi facilement tourner tous les obstacles que nous ren-
contrerons encore sur son cours!
Le fleuve est magnifique : il se forme sous nos yeux par la
réunion de deux grands cours d'eau, aux noms même inconnus,
le Douo large de 100 mètres, et la Hana large de 60, puis tout
de suite il s'étend en une nappe large de 500 mètres et se sépare
en une foule de bras au milieu d'un dédale d'îles. De grands
rochers noirs sortent de son sein et donnent au paysage un
cachet étrange.
Quant on vient de marcher pendant tant dejours comme dans
une caverne, à travers un chaos interminable de collines abruptes
et de ravins marécageux dont on ne voit que la place où pose le
pied, où, sous l'immense voile qui recouvre et cache la
terre, tout est secret, immobile, impénétrable et semble encore
dans les ténèbres de la non-vie, on est saisi de trouver tout à
coup ce grand fleuve. Au milieu de cette végétation exubérante
MIS S ION II OS T. 1 INS-D'OL I. ONE .
qui le borde comme pour le cacher, qui sur chaque îlot sort de
sou sein comme pour lereeouvrir, ses flots rapides, souslesoleil
éclatant, sont une révélation du mouvement et delà vie. C'est une
force qui marche, se riant des fourrés et de leurs obstacles; rien
ne l'arrête, il connaît et suit son chemin. Et ce chemin c'est le
notre! Il va à la mer, le domaine des blancs, il vient du Soudan,
notre empire, il nous rattache à notre pays et nous indique le
but : la route que nous voulons ouvrir, il la parcourt sai.- se
lasser, depuis toujours !
Après avoir reconnu les abords, nous passons le fleuve. Mais
il va être midi : nous nous faisons déposer sur un des rochers
au milieu de l'eau, le théodolite est installé, je prends le point,
Hostains observe l'heure. Les indigènes contemplent avec stu-
peur cette cérémonie incompréhensible; nous les rassurons en
leur déclarant que c'est un fétiche indispensable pour obtenir un
séjour heureux près du fleuve.
Baoué, petit village sur l'autre rive, est habité par les survi-
vants de la tribu éteinte des Sampahins ; très habilement, ils se
sont affiliés à la confédération den Tabétouos tout en demeurant
sur la rive Graoro, de sorte qu'ils ont à la fois sécurité et indé-
pendance. Ils tiennent l'un des deux passages par lesquels on
franchit le Cavally pour aller chez les Graoros ; l'autre est à un
jour en aval, et hors ces deux points, séparés pardes rapides, on
ne trouve aucune pirogue. En amont, pendant trois jours, il n'y
a point de village.
A la nuit tombante, nous étions de retour à Youkou ; nos
guides portaient sept singes tués par nous, ce qui excita des
transports d'enthousiasme augmentés par les récits des témoins
sur la portée de nos fusils. Il nous fallut dès le lendemain
montrer la puissance de nos armes, tout à fait insoupçonnée des
indigènes, sur d'énormes troncs d'arbres qui furent naturelle-
ment traversés. L'effet produit nous engagea à recommencer
dorénavant, dans chaque village, cette démonstration qui, sans
doute, nous évita souvent d'en faire une plus meurtrière.
Sitôt notre résolution prise de nous établir chez les Krépos,
— 50 —
ARRIVEE DU NOUAN. — DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
LE CHEF NOUAN.
nous avions prié Youkou de convoquer tous les chefs importants,
pour que notre installation dans le pays fut solennellement
acceptée. Mais cette réunion n'allait pas sans difficulté: le grand
chef des Krépos, Nouan, qui habitait le village deMeno, à une
très forte journée de marche de Youkou, étaitun vieillard presque
impotent qui ne se déplaçait jamais. Il y avait déjà cinq jours
que nous étions là, et il n'arrivait pas ; cependant Youkou nous
rassurait en annonçant toujours pour le lendemain sa venue, à
laquelle il paraissait tenir encore plus que nous.
Le soir du cinquième jour, nous entendons des clameurs et
un bruit de sonnettes, et nous voyons s'avancerun cortège impo-
sant. Un gi and vieillard est au centre, suivi de plusieurs guer-
riers ; il a une sorte de diadème, formé d'un bonnet que ceint
un bandeau de peau de panthère, avec une dent pointant au-
dessus du front ; il s'appuie en marchant sur un spectre figuré
par une longue tige de cuivre, jadis humble tringle à rideaux ; à
sa ceinture pend une clochette qui ne laisse ignorer aucun des
mouvements d'un homme si illustre. Devant lui marchent quatre
pages : le premier porte son immense pipe, le second son
tabouret sculpté, le troisième un sac de cuir, sans doute son
nécessaire de toilette, le quatrième, comme dans la chanson, ne
porte rien. C'est Nouan lui-même.
La grande assemblée a lieu le lendemain. Youkou, qui a
compris que notre installation sous ses auspices et dans son
voisinage ne pourrait qu'augmenter son prestige, a su préparer
les esprits : tous se déclarent contents de notre établissement
dans le pays et promettent de nous fournir les vivres néces-
saires.
Le 15 mars, avec l'aide des Krépos, nous gagnons l'empla-
cement de notre futur poste et y dressons nos tentes : notre pre-
mière étape vers le Soudan est terminée.
CHAPITRE IV
Création de Fort-Binger. — Reconnaissances.— Hostains se rend à la Côlc.
S [tôt arrivés, tout le monde se met à débroussailler. Le
plateau est escarpé du côté du fleuve, en pente douce de
l'autre; il est un peu trop grand, vu notre faible effectif, pour
être tout entier compris dans l'enceinte du fort; néanmoins la
position, une fois les abords dégagés, sera facile à défendre.
Nous faisons mettre le feu à un monceau de décombres pro-
venant d'une vieille case, où les gens de Baoué nous assurent
qu'babite un énorme serpent. Le feu brûle très lentement, car
une foule de plantes vertes et même du coton ' ont poussé sur
les ruines.
Vers quatre heures du soir des cris s'élèvent et nous voyons
sortir du feu un boa qui se dirige vers nous. Tout le inonde à la
fois se précipite sur lui : affolé par la vue de tant d'assaillants,
le monstre tente à peine de se défendre et se fait stupidement
tuer à coups de baïonnettes. Il a 4 mètres 50 de longueur et est
gros comme la cuisse. C'est une femelle, elle s'est laissé forte-
ment brûler avant de se décider à sortir; nos hommes fouillent
aussitôt les décombres fumants et y trouvent cinquante œufs,
qui sont cuits à point : c'est un régal pour les porteurs. La mort
du boa cause une allégresse générale, que Sirabana nous
explique : « Village comme ça, y a trop bon », car les serpents,
L. Nous en avons parfois trouvé quelques plants près (\>:> villages; nous
n'av< ris pu savoir s'ils étaient naturels ou importés. Lr> indigènes n'en tirent
aucun parti.
— 60 —
CONSTRUCTION DE F0RT-B1NGER,
CONSTRUCTION DE LA PALISSADE.
gens d'esprit qui « gagné bon tête », ne demeurent que dans
des endroits tout à fait bien choisis, et pour que le boa ait tant
tardé à sortir, il faut que celui-ci soit excellent.
Le défrichement fut excessivement long et pénible : chaque
jour il pleuvait, tout était imprégné d'eau, et il était difficile de
brûler le bois coupé, par conséquent de déblayer le terrain ;
nous vivions dans un fouillis d'abattis, au milieu desquels les
progrès d'installation étaient fort lents. Au bout de trois
semaines cependant, le fort, composé de dix cases en bambou
entourées d'une palissade bastionnée, était achevé.
Il n'avait rien de formidable, néanmoins, contre des adver-
saires sans discipline et armés de fusils à pierre, il offrait une
sécurité suffisante. C'était nécessaire, car les esprits commen-
çaient à s'agiter par suite de la guerre avec les Tépos, dont le
début était peu heureux pour nos armes : le lieutenant Laïrle,
après plusieurs combats, avait dû rétrograder sur Tabou ; le
lieutenant Boutard, envoyé à son secours, avait enlevé brillam-
63 —
MIS S I <> V // OS /'. 1 INS - />" OL L ON E .
ment le village de Blidouba, mais les deux officiers et 24 hommes
étaient blessés, et la colonne arrêtée en attendant l'arrivée d'une
nouvelle compagnie demandée au Sénégal. On conçoit l'elfet
que ces événements, dénaturés par les Tépos, devaient produire
dans la contrée, et il nous fallait redoubler d'assurance et de
calme pour en imposer aux indigènes '.
Tandis que les travaux avançaient, notre grande préoccupa-
tion était de nous procurer des vivres. Nous avions espéré
trouver dans le fleuve un surcroit considérable de nourriture et,
dès notre arrivée, des lignes avaient été posées par Hostains,
pêcheur et chasseur émérite. Mais notre espérance fut complète-
ment déçue : toujours les lignes étaient retrouvées cassées, de
gros poissons ou des caïmans ayant emporté les hameçons.
Bref, si de temps à autre un poisson vint varier notre ordinaire,
jamais nous ne trouvâmes là une ressource pour l'alimentation
de nos hommes 2.
La chasse nous donna les mêmes mécomptes : dans ces
fourrés impénétrables à la vue, comment apercevoir môme le
plus gros animal ? Les indigènes arrivent de loin en loin à tirer
une pièce, car, marchant en rampant sans aucun bruit, ils
peuvent parfois, d'après ses traces, approcher une bête endor-
mie, mais un Européen c'est impossible. 11 n'y a point de
passages favoris, l'eau se trouvant partout et l'herbe nulle part.
D'ailleurs, s'il y a de nombreuses espèces, les représentants
sont rares, faute de pâturages. Tout est si bien invisible, que
nous n'avons jamais rencontré un serpent, bien qu'ils pullulent.
Il a fallu le feu pour faire sortir le boa que nous avons tué;
quelques autres serpents, tous venimeux, ont été trouvés surles
arbres coupés et même dans les toits de nos cases, mais, sans
des circonstances exceptionnelles, jamais ont ne les eût vus.
1. Notre situation parut si dangereuse que deux fois le ministre télégraphia
de nous rappeler; ce ne fut que grâce à La confiance que montra en nous le
Gouverneur, M. Penel, el sur sa ferme insistance, que le ministre revint sur
-.i décision. Je -uis heureux de pouvoir en remercier ici M. Penel.
2. Quelques-uns de ces poissons sonl fort singuliers : ils n'onl poinl de
bouche, mais une sorte de trompe très courte.
— 04 —
LES SINGES.
Et puisque je parle animaux, dirai-je qu'il n'y a pas de mous-
tiques ? C'est une chose tout à fait extraordinaire que dans ce
pays de marécages continus on n'en soit pas dévoré, mais le fait
est là : nulle part nous n'en avons trouvé. L'absence de mous-
tiques est un bienfait inappréciable, car cela permet de reposer.
Doit-on aussi bien lui attribuer que nous n'avons jamais eu la
fièvre, ou très rare-
ment, malgré des fati"
gués extrêmes? Voilà
qui confirme singuliè-
rement la théorie d'a-
près laquelle c'est le
moustique qui l'ino-
cule.
En fait de chasse,
il fallut nous conten-
ter de tuer des singes,
les seuls animaux
qu'il soit possible d'a-
percevoir. Qu'on ne
croie pas qu'ils se
montrent volontiers :
un Européen non exercé pourrait marcher éternellement sans
en voir un seul. Mais les indigènes sont excessivement habiles
à entendre de loin une sorte de grognement qu'ils poussent
en mangeant, et ils nous guidaient vers eux en frayant un
passage dans le fourré. Nos porteurs, auxquels nous ne pou-
vions procurer d'autre viande, étaient trop heureux d'en man-
ger, et chaque jour Hostains ou moi devions faire plusieurs
heures de marche pour leur en tuer.
Mais quand au riz, base de notre nourriture, et aux poulets
nécessaires pour nous et les tirailleurs, lesquels, tous musul-
mans, ne mangent pas de singe, la difficulté d'en trouver
augmentait chaque jour. Baoué et quelques hameaux voisins
furent vite épuisés, les Graoros, malgré nos efforts, ne se
JEUNE CHIMPANZE ET SINGE NOIR
A CRINIÈRE ET OUEUE BLANCHES.
05
MIS S I ON IIOS /'- UNS- D'OL I. ONE.
montraient pas. Il devint bientôt ('vident qu'en dépit de leurs
promesses, les Krépos des villages éloignés n'allaient pas faire
MÎTI M: 1 OIIT-BINGER.
plusieurs heures de marche avec 30 kilog. de riz sur la tùte
pour notre plaisir, ni môme pour le bénéfice que cela leur
rapporterait. Il fallait trouver un motif de les attirer.
Nous eûmes tôt fait de découvrir qu'il existait une rivalité
ardente entre Youkou et un autre chef, Sa. Ce fut le ressort
que nous finies jouer pour mettre en mouvement tous les
Krépos. Notre agent Hyné fut merveilleux : allant successive-
ment de Sa à Youkou, de Youkou à Sa, il persuada à chacun
d'eux qu'il devait prouver sa supériorité en se montrant, mieux
que son rival, à même de nous fournir des vivres. Dès lors
ce fut une lutte épique, Sa arrivant avec quinze porteurs de
riz, Youkou aussitôt nous en envoyant vingt, Sa amenant un
nouveau convoi, Youkou venant alors s'installer au fort en nous
apportant deux moutons, Sa accourant cette fois avec un bœuf.
Les deux rivaux étaient donc ensemble chez nous, gardant
une réserve très digne quand ils étaient en présence, mais,
sitôt seuls avec nous, assurant chacun que c'était lui qui
— 66 —
BAPTÊME DE FORT-BIXGER
BAPTEME DE l'ORT-BINGER
avait le bras le plus long de tous les Krépos. Nous profitâmes
de leur réunion pour célébrer l'inauguration et le baptême de
notre fort : il était complètement achevé, et au dehors un
certain espace était défriché et ensemencé en riz, maïs, patates.
Le 24 avril, en présence des plus importants chefs Krépos, le
pavillon français fut solennellement hissé à l'entrée du poste,
qui reçut le nom de Fort-Binger, en souvenir de notre illustre
prédécesseur.
Nous n'avions pas assez de cartouches pour saluer le
drapeau par les salves réglementaires, mais nous pouvions
en employer quelques-unes à frapper l'esprit des indigènes :
cela nous dispenserait peut-être d'utiliser plus sérieusement les
autres. Quelques salves furent donc faites jusqu'à 800 mètres
sur le Cavally, que des bancs de rochers divisent en une série
— 67
M I s SIO Y HOSTAINS-D'OLLO N K .
de bassins. Le résultat surpassa tout ce que les Krépos pouvaient
imaginer, et chacun vint nous serrer les mains avec enthousiasme
pour nous féliciter d'un tour de force si remarquable.
Le reste de la journée fut consacré à des danses exé-
cutées, le jour par les femmes du pays, le soir par nos
tirailleurs — division fort morale destinée à empêcher une trop
grande intimité, agréable sans doute sur le moment, mais
source de difficultés fâcheuses. — Baoué avait apporté ses tam-
tam, nous avions prêté tous les flageolets et sonnettes de la
pacotille : ce fut un beau charivari. L'abattage du bœuf, une
distribution de tabac et du vin de palme complétèrent les
réjouissances.
Tout en dirigeant les travaux du poste et en nous occupant
du ravitaillement, nous avions poussé la préparation de la-route
et les reconnaissances dans le pays.
Le Douo se sépare en aval de Fort-Binger en une foule de
bras. Ceux qui longent les rives étant bientôt coupés de rapides
et impraticables, je voulus reconnaître les bras centraux. Parti
en pirogue avec deux tirailleurs, je comptais me servir des îles
pour m'avancer le plus loin possible, en laissant au besoin la
pirogue, retenue par une corde, descendre à vide les rapides.
Tout à coup, dans un bras qui paraissait calme, nous sommes
à un tournant emportés avec une violence irrésistible. Les tirail-
leurs pagaient vers la rive : cela n'a d'autre effet que de placer
la pirogue en travers au moment même où elle est précipitée
dans un rapide. Une seconde après elle était brisée, et nous à la
nage au milieu des tourbillons.
Heureusement, nous pûmes nous raccrocher à un roc. La
situation n'était pas fort gaie sur ce caillou : j'étais incapable
de gagner la rive à la nage au milieu d'un courant si violent ;
il n'y avait aucun secours à espérer, et, l'eau recouvrant le
rocher de 20 centimètres, nul moyen de s'étendre, ni même de
s'asseoir. J'étais plongé dans des réflexions moitié moroses,
moitié plaisantes, car enfin nous n'étions pas encore morts, et
puis il y avait quelque chose de comique à se trouver dans
— 68 —
FUITE DE L'INTERPRÈTE.
une situation si complètement fâcheuse et apparemment sans
issue, à un kilomètre seulement du fort, lorsqu'un de mes
tirailleurs poussa une exclamation de joie : en sondant le fleuve,
il venait de trouver sous l'eau un tronc d'arbre qui allait vers
une petite île. Il n'y avait plus qu'à suivre ce pont submergé :
ce n'était pas facile à cause du courant, mais, en faisant la
chaîne, il nous fut possible d'atteindre une branche hors de
l'eau, puis une autre; un moment après, nous étions dans l'île,
non sans soulagement, car il y a des caïmans dans le fleuve et
j'ai rapporté de Madagascar une déplorable opinion de ces
sauriens ' . Nous n'étions pas au bout de nos peines, il fallut
encore passer un petit bras à la nage, en franchir un autre dans
les airs sur des branches d'arbres. Enfin, parvenus à une île
hors des rapides, nous pûmes par des appels désespérés nous
faire entendre : on arriva en pirogue à notre secours, et le
sauvetage se termina près d'un bon feu.
Maintenant, c'était au tour d'Hostains de chavirer. Il voulut le
faire en amont, puisque j'avais choisi l'aval, et il emmena un
indigène et quatre bons rameurs, avec de quoi vivre quelques
jours. En même temps que lui partit Hyné, autorisé à aller à la
côte chercher sa femme et ses fils. Une heure après, ayant
besoin de l'interprète Tom, je l'appelai. On le chercha en vain :
il s'était sauvé ! Le misérable n'avait pu surmonter sa terreur,
qu'il nous exprimait sans cesse, de s'enfoncer dans detelspays.
Ainsi nos deux interprètes Hyné et Tom disparaissaient à la
fois, nous laissant sans moyens de communication possible avec
qui que ce fût ! Dès lors impossible de rien faire, et si Hyné
nous avait trompés et était parti pour toujours, c'était la fin de
la mission. Quels infimes personnages nous tenaient à leur
merci !
1. A tort, je m'empresse de le dire : autant les caïmans de Madagascar sont
dangereux, autant ceux de la forêt sont inoffensifs. Nous en avons pris à la
ligne (grâce à certains procédés), et même deux, dont l'un s échappa, au Qlel !
mais nous avons eu beau passer notre vie dans l'eau, non seulement nous
a'avons jamais été attaqués, mais nous n'en avons jamais vu un seul en
liberté.
— 69 —
MISSIO V HOS 'TA INS-D'OLLONE .
Au bout de trois jours assez mélancoliques, j'eus la joie de
voir arriver un certain Tamhoui, le seul homme du pays
connaissant quelques mots de charabia anglais : nous sachant
sans interprètes , il venait offrir ses services, et je fus trop
heureux de les accepter.
Peu après revint Hostains. 11 avait remonté le Douo pendant
deux jours; plusieurs petits rapides avaient été franchis sans
trop de difficultés. Il s'était arrêté au delà de Gléoulo, ancien
village abandonné, au pied de rapides plus importants. Le Douo
n'a aucun habitant sur ses bords jusqu'à Tasra, village
Graoro, à un jour plus loin; il fait beaucoup de détours, et il
ressortait de cette reconnaissance qu'il n'y aurait pour nous
que des difficultés à le remonter.
Cependant, par un courrier arrivé le 1 i avril, le Gouverneur
nous apprenait la nouvelle la plus importante : conformément
aux promesses faites avant notre départ de Paris, une colonne
de 100 tirailleurs commandée par le lieutenant Woelffel était
envoyée du Soudan à notre rencontre. Elle avait dû partir de
Beyla le 20 mars, gagner Nzo, près des sources du Diougou, et
de là longer cette rivière qu'on supposait être le Cavally. Mais
une dépèche du 27 mars annonçait que cette mission s'était
mise en relation avec le village de Man qui est assez loin à
l'Est du Diougou, ce qui ne s'accordait pas avec le premier ren-
seignement.
L'envoi de cette colonne était pour nous un fait capital. Nul
doute que le lieutenant Woelffel, qui s'était illustré l'année
précédente en capturant à Tiaféso, près de Nzo, la moitié de
l'armée de Samory, n'avançât rapidement : avec 100 tirailleurs,
il n'aurait pas besoin de procéder avec la prudente lenteur qui
nous était nécessaire. Notre tâche allait donc être singulière-
ment abrégée et facilitée.
Mais encore, pour aller au-devant de lui, fallait-il savoir d'où
il venait, de Nzo ou de Man, et comment les indigènes l'accueil-
laient, car, s'il y avait lutte, nous devrions être prêts à en
prendre notre part.
— 70 —
LES MÉPOS.
Précisément arrivèrent au poste ceux qui pouvaient le mieux
nous renseigner, les fils de Dia.
Dia est le chef des Niépos, tribu considérable de l'intérieur;
CAUSERIE AVEC LES INDIGENES.
il jouit d'une grande réputation, et Hostains en avait entendu
parler au cours de sa première mission. Gomme il est toujours
plus facile de s'entendre avec un grand chef qu'avec beaucoup
de petits, nous avions eu dès le début le projet de nous rendre
chez lui, et, à peine arrivés à Youkou, nous lui avions envoyé
des émissaires pour annoncer notre venue et connaître ses
intentions. Dia n'avait rien répondu, mais il avait envoyé ses
fils, Doubassé et Fagouo, faire une enquête sur nous, et, à
notre prière, Sa les amena à Fort-Binger, malgré leurs appré-
hensions.
Or non seulement ils ne nous apprirent rien sur AVoelffel,
mais ils parurent stupéfaits de nos questions sur les blancs du
Nord, sur Samory, sur la fin de la forêt, et ils nous répétèrent
le plus fermement du monde toutes les sornettes habituelles :
le mur de grands cailloux, l'étroit défilé, les neuf enchante-
resses perfides. Ils y ajoutèrent des détails circonstanciés sur
— 71 —
MISSI01\ HOSTAINS-D'OLLONE.
dos hommes à queue qui habitent ces régions ensorcelées : cette
queue les gênanl pour s'asseoir, ils font un petit trou en terre
pour la mettre. Tout cela nous était dit sérieusement, au milieu
d'indications évidemment exactes.
Du reste, nous n'avons jamais recueilli de renseignements qui
ne fussent mêlés de fables plus ou moins ridicules ; mais qu'on
se garde on pareil cas de hausser les épaules, presque toute
fable a un sens caché.
Ici on pouvait vraisemblablement admettre que les montagnes
rocheuses, par lesquelles, en L897, le lieutenant Blondiaux était
arrivé à Man, devenaient au Sud encore plus difficilement fran-
chissables ; elles créaient donc un mur de cailloux. Il est naturel
à l'homme, par tous pays, de placer là où il n'ose aller des
choses fantastiques, et il est à remarquer que, dans ce cas,
l'homme à queue est une de ses inventions les plus communes1.
Divers officiers du Soudan en avaient entendu parler comme
existant au Sud ; puisqu'à nous on les donnait comme se trouvant
au Nord, c'était l'indice que les populations du Nord et du Sud
n'ont entre elles aucune communication.
Et quoi qu'il en fût au fond, il y avait un parti à tirer de ces
renseignements, et nous n'avons jamais manqué par la suite de
nous informer très soigneusement et des grands cailloux, et
des sorcières, et des hommes à queue : tantôt nous en appro-
chions, tantôt nous leur tournions le dos, c'étaient d'admirables
points de repère connus de tous, et ils nous ont été des plus
utiles pour orienter notre marche.
En même temps qu'avec les Niépos, nous négociions avec
Ouoro, chef des Graoros. Mais celui-ci nous fit prier de ne
pas venir chez lui, sous prétexte que les provisions de l'année
1. Ceux qui ont essayé de pénétrer dans l'Afrique Centrale, vers les grands
lacs, un ont entendu parler tant qu'ils n'j sont pas parvenus. (Voir Living-
stone, Schweinfurth, le marquis de Compiègnc. etc.). Dans VAlmanach de
Gotha il<' 1783, Jus tus Perthes les signale au fond de l'île 'I'' Mindoro, où
nul no pouvait pénétrer. El mi sait que deux expéditions scientifiques se
dirigent en ce moment vers le centre inexploré de Java, ou ne peut manquer
de se trouver le pitbecantropus vainement cherché dans tous 1rs pays connus,
cl proche parent de l'homme à queue !
VILLAGES DE CULTURE.
étaient épuisées et que nous ne trouverions pas à manger. Cette
réponse était rien moins que satisfaisante, et nous savions que
les Graoros, dont aucun ne venait à Fort-Binger, n'avaient
nulle envie de nous voir. Il fut donc décidé d'aller à Meno,
village de Nouan et de Sa, situé sur la route des Niépos, d'y
acheter tous les vivres disponibles, et d'y préparer définitive-
ment notre départ pour chez Dia.
Le 3 mai, nous partions. Hostains avec deux pirogues sur la
rivière Hana, moi longeant la rive droite; M. Bruneau gardait
Fort-Binger. Nous espérions atteindre Meno dans la journée :
c'était compter sans les rapides. Les premiers, que nous connai-
sions, furent assez facilement franchis, mais après un assez
long bief tranquille, commença une série de chutes de plus d'un
kilomètre de long. Les tirailleurs, tous à l'eau, s'arc-boutant
sur les roches, halaient et poussaient les pirogues : elles
passèrent, mais un quart d'heure plus loin il fallut recommen-
cer. Bref, à six heures du soir, après une journée terrible, nous
n'étions qu'à mi-chemin.
Heureusement nous nous trouvions en face du petit hameau de
Boli, et nous y allâmes passer la nuit. C'est une ferme comme
en possèdent tous les hommes importants. Elles sont dissi-
mulées dans des endroits retirés; un pauvre diable, client du
propriétaire, y entretient pour lui des cultures et garde son
bétail. Car tout homme qui possède a grand soin de disperser
tout ce qu'il a, à la fois pour le cacher et pour éviter qu'en cas
de guerre ou d'épidémie tout ne soit détruit d'un coup. Ce qui
n'est pas placé dans une ferme est confié à un habitant d'un autre
village. Ainsi, règle générale, tout ce qui est dans un village
n'appartient pas aux habitants, et tout ce qui leur appartient ne
s'y trouve pas : c'est très simple.
Comme dans tous les hameaux du même genre, les cases de
Boli sont, non pas rondes, mais rectangulaires et non revêtues
de terre : c'est le caractère des constructions provisoires.
La journée du lendemain est encore dure ; cependant à deux
heures de l'après-midi nous atteignons le confluent des rivières
— 73 —
MJSSIOA II OS TAINS D OLLONE.
Hana el Mono, entre lesquelles sont les villages de Meno. Nouan
nous reçoit cordialement. Sa accourt aussitôt de son village,
Diaoudi, situé à un quart d'heure de là, puis successivement les
gens de tout le pays : tous sont émerveillés de nous voir arri-
ver avec des pirogues, car aucune n'a jamais pu remonter la
rivière Hana.
Nous installons de suite le marché, mais sans heaucoup
de succès : les provisions de l'année sont presque épuisées,
on exige des prix fous pour la moindre poignée de riz. Les jours
se passent à discuter interminahlement.
C'est à peine si au crépuscule nous trouvons un moment de
liberté. Nous en profitons pour aller visiter les nombreux vil-
lages et hameaux voisins. Partout on nous offre a, l'apéritif».
L'apéritif, ici, c'est le vin de palme ' : un jeune garçon part le
chercher à la cave, c'est-à dire au sommet d'un palmier; du
tonneau, un vaste récipient qui se remplit constamment, il tire
une pleine calebasse ; assis en cercle sur de petites chaises, nous
buvons ce Champagne dans des coupes de bois. Le soir tombe
doucement, nous échangeons des paroles rares et simples : une
grande paix nous enveloppe, et nous nous sentons tout à fait en
famille !
L'illustre Kianido, la gloire des Krépos, nous raconte ses
exploits : c'est le plus illustre chasseur d'éléphants du pays, il
en a tué quatorze. Il part avec plusieurs tireurs et des por-
teurs de vivres. Quand on a découvert une trace d'éléphant,
on la suit jusqu'à ce qu'on atteigne la bète ; c'est facile, car
elle brise tout sur son passage, mais c'est souvent long. Si on
réussit à l'approcher sans être éventé, on lui tire à bout portant
un coup de fusil chargé avec une sorte de javelot, et on se sauve ;
la bête blessée prend sa course, on la suit, et on recommence
jusqu'à ce qu'elle tombe. Une chasse dure ainsi souvent un
1. Le \in de palme n'est autre chose que la sève de tous les arbres de l'espèce
des palmiers. Il suffit pour le recueillir de faire une incision au cœur de l'arbre
à la naissance des palmes. C'est un liquide sucré, laiteux el mousseux, en
somme agréable.
— 7i —
LE MONT NIÉNOKOUÉ.
mois. Nous recueillons beaucoup de renseignements, car des
gens de nombreuses tribus viennent nous voir : Meno, dernier
village de la confe'dération Tabétouo, est le terminus des com-
munications avec la mer, et c'est là que les tribus de l'intérieur
viennent faire leurs achats. Le San Pedro, appelé Hé ou Yé,
prend sa source non loin d'ici au mont Gao, qui se rattache au
Niénokoué, puissant massif dont on nous parle depuis longtemps
comme de la plus haute montagne du monde. Nous en sommes
tout près, et cous mourons d'envie de le voir et de le gravir,
mais l'un ou l'autre sont impossibles : le Mont Blanc lui-même
serait caché par les arbres voisins dontla cime borne notre hori-
zon, et on refuse de nous y conduire, car c'est une montagne
fétiche. Rien à dire à cela, nous n'avons pas envie de com-
mettre un sacrilège et de soulever une guerre de religion.
Ce mot Niénokoué a une légende curieuse par son analogie
avec celles qu'on trouve à l'origine de presque tous les peuples.
Autrefois il n'y avait pas de montagne, et le pays était très
peuplé. Un jour que tous les habitants étaient réunis pour célé-
brer la mort d'un éléphant, en dévorant ce succulent gibier,
une vieille femme inconnue s'approcha et voulut prendre part
au festin; tout le monde la repoussa, sauf un homme, Ouoro, qui
lui donna un morceau de viande. Quand la nuit fut venue, elle
tira Ouoro à part et lui dit : « Je suis la maîtresse de ce pays,
prends avec toi toute ta famille et pars de suite, a Ouoro, réunit
les siens, et dès le matin s'éloigna : il s'en alla de l'autre côté du
Douo, et fut la souche de la tribu des Craoros. Aussitôt qu'il fut
parti, une pluie de pierres tomba et ensevelit tous les habitants :
ce sont ces rocs amoncelés qui forment le Niénokoué.
On retrouve là, arrangée à la manière noire, l'histoire de la
destruction de Sodome après que l'hospitalité eut été refusée
aux anges, celle du déluge de Deucalion, la légende de Phi-
lémon et Baucis et mille autres. Pluie de feu, pluie d'eau, pluie
de pierres, le châtiment et la morale sont toujours pareils, et
cela est bien digne de remarque.
Cependant nous n'avançons pas. Au bout de cinq jours,
to
M I s S / O \ // OS TAl Y S Doi.l. 0 \ E .
nous avons acheté tout le riz disponible dans le pays, et cela ne
nous assure que la ration de quinze jours ! Sous des prétextes
divers, les Niépos ne veulent pas nous conduire chez Dia en
ce moment, et nous mûmes voyons une raison majeure à dif-
férer le départ : puisque le riz se fait si rare, nous ne trouverons
plus à en acheter avant la nouvelle récolte, et nous ne pourrons
que choisir entre ces deux partis : prendre les vivres de force,
et ce sera la guerre, ou mourir de faim. Nous allons tâcher d'en
trouver un troisième.
Le 9 mai au matin, nous repartons pour Fort-Binger, les
pirogues chargées de riz. Mais presque aussitôt Hostains doit
aborder, en hâte et avec la plus grande peine : il a plu toute la
veille, et les eaux ont colossalement monté, il y a un courant
de foudre, et déjà les pirogues ont failli dix fois couler. On les
allège complètement et elles repartent, mais l'eau recouvre
maintenant tous les rochers qui émergeaient, et le nombre des
rapides et des écueils a décuplé ainsi que le danger. Aussi
n'est-ce point une navigation, mais une natation : à chaque
instant les pirogues chavirent, et tout le monde est à l'eau ;
heureusement Hostains et les tirailleurs nagent comme des pois-
sons, et les pirogues sont insubmersibles. Mais une vraie chute
se présente : une des pirogues est précipitée entre deux rochers
et y reste prise sous l'eau ; l'autre a vu le péril à temps et
accoste. On l'abandonne amarrée à un arbre.
Nous revenons tous à pied, avec la confusion du marin qui a
perdu son navire et beaucoup moins fiers que lors de notre
triomphale arrivée à Meno. Cependant les tirailleurs ont montré
une intrépidité et une énergie incroyables, tous sont blessés par
les écueils contre lesquels ils ont été lancés par le courant, et
c'est merveille qu'il n'y ait pas eu d'accident sérieux.
Nous avons la joie de retrouver à Fort-Binger Ifyné qui est
arrivé avec sa femme et ses deux petits garçons. Peut-être ne
serait-il pas revenu, mais Hostains lui ayant envoyé notre
canne, il n'a pu résister à une telle manifestation de notre vo-
lonté : connaissant l'usage, suivant lequel le bâton ou la verge
— 76 —
DÉPART D'HOSTAINS.
du chef sont censés le représenter, nous avions une superbe
canne de tambour-major qui montrait tout de suite que nos
envoyés parlaient au nom de puissants princes !
Mais la présence dllyné ne nous donne pas à manger. Les
Niépos ne sont pas encore disposés à nous recevoir, les Graoros
non plus ; d'ailleurs nous n'avons plus reçu de nouvelles de
la mission Woelffel, et nous ne pouvons nous exposer à la
manquer en choisissant un itinéraire différent.
Tout ceci bien pesé, il en résulte la détermination suivante :
nous attendrons à Fort-Binger le commencement de la récolte ;
Hostains va partir de suite pour Béréby, il y achètera les vivres
nécessaires à ce séjour, et correspondra télégraphiquement avec
le Gouverneur, pour obtenir des nouvelles de Woelffel et con-
venir de l'occupation de Fort-Binger pendant notre marche, ainsi
que cela nous a été promis ; pour moi, je continuerai à préparer
le route des Niépos et tâcherai d'ouvrir celles des Graoros, afin
que, suivant les nouvelles de Woelffel, nous puissions choisir
l'une ou l'autre.
Le 13 mai, Hostains quittait Fort-Binger avec dix tirailleurs
et vingt porteurs, je gardais dix tirailleurs et dix porteurs, tous
malades ou blessés.
Hostains ramenait à la Côte M. Bruneau qui, fatigué, avait
demandé à rentrer.
CHAPITRE V
Mœurs des indigènes. - La famille. — Les captifs. Justice. — Religion. —
Commerce. — La tribu. — Les Tabétouos. — Histoire el légendes.
J'étais donc seul à Fort-Binger. Qu'on n'aille pas croire que
j'eus le temps de m'y ennuyer une minute. Je passe rapide-
ment sur les besognes multiples qui m'incombaient : visite et
pansement des malades1, achats de vivres, distributions, entre-
tien de la plantation, création d'un potager, etc.. Quand l'exis-
tence de vingt hommes dépend, dans ses plus petits détails, d'un
seul, celui-ci ne manque pas d'ouvrage.
Mais ce qui prit tous les moments libres que je pouvais
trouver, ce fut, avec la préparation de notre future route, l'étude
des populations chez lesquelles nous nous trouvions. Grâce à
Ilyné, qui était vraiment un noir d'espèce supérieure, j'arrivai
à connaître le sens et l'origine d'une foule de coutumes. Je vais
résumer ici ce qui me paraît le plus intéressant '-.
A proprement parler, il n'y a point de société, mais des
1. Tous les hommes qui me restaient étaient malades de fièvre, diarrhée
dysenterie, bronchite, ou blessés, dans ce pays, comme dans toutes les con-
trées tropicales humides, les plaies s'em enimaienl rapidement el devenaient très
graves, prenant la forme d'ulcère qu'au Tonkin on appelle plaie anamite, a
Madagascar plaie malgache.
2. Toui ce que ]>■ vais dire a été contrôlé par nous de mille façons, <>n doit
donc 1'' tenir pour \ rai jusqu'à preuve du contraire, ri preui e bien certaine, car
ce sonl chosi is qui ne se révèlent point sans une sérieuse étude. Cela n'empêchera
sans doute pas les gens qui n'ont jamais quitté le rivage de prochmer que ce
sont des fables : il est tellement plus simple de traiter les noirs de brutes que de
cherche! à les comprendre '■
LA FAMILLE
^v %
-~~-~,
. ~ ~ '
FEMMES ALLANT A LEAL.
familles isolées. Le chef de famille est seul propriétaire, tout
ce que peuvent acquérir ses frères, enfants et femmes lui appar-
tient. Tous dépendent donc de lui el, par suite, lui obéissent,
mais l'autorité, comme l'obéissance, se mesure aux besoins de
chacun et ne s'exerce qu'avec ménagement. Le chef doit pour-
voir de tout ce qui leur est nécessaire, et notamment de femmesr
ses frères et ses fils. Et comme, étant vieux, il a autant besoin
des jeunes gens que ceux-ci de lui, il n'agit presque jamais
qu'avec le consentement général : c'est le règne du suffrage
universel.
S'il meurt, tout ce qu'il a passe au membre le plus âgé de la
famille, frère ou fils, ou, en cas d'incapacité ou de méchanceté,
au suivant. Comme presque toujours le chef a un frère, les en-
fants sont donc déshérités. Ceci est d'une psychologie avisée :
la mort de leur père les privant de leur situation privilégiée^
ils ont tout intérêt à prolonger sa vie en écartant de lui le
70
MISSION I10STAINS D'OLLONE.
poison qui joue un grand rôle dans ces pays; si l'héritage
devait passer au fils, celui-ci serait trop souvent tenté d'en
hâter l'échéance. -Morale : pour s'assurer l'affection de ses en-
fants, le mieux est de les déshériter.
Un homme a autant de femmes qu'il peut en acheter. — Le
mot acheter n'est pas exact, car elles ne sont nullement cap-
tives, c'est en quelque sorte une dot qui est payée par l'époux
aux parents de sa femme. — Chacune possède une case dès
qu'elle a des enfants, et dispose d'une partie de la récolte ; la
première épousée a le pas sur les autres, et généralement elles
s'entendent hien entre elles. Elles ont heaucoup d'influence sur
leur mari, qui leur montre souvent une réelle affection Si
l'usage des culottes était connu, je pourrais dire que dans hien
des familles ce sont les femmes qui les portent, et le « Monsieur,
je retourne chez ma mère » est une menace fréquemment
employée dans les scènes de ménage, et assez souvent exécutée.
Dans ce dernier cas, les notables des deux villages tiennent
palabre pour décider si tout ou partie de la dot doit être rendue,
suivant que le divorce est prononcé aux torts du mari ou de la
femme.
Les rapports des parents avec leurs enfants sont très affec-
tueux. Jusque vers l'âge de quatre ans, une femme porte
sans cesse son enfant à califourchon sur son dos, maintenu dans
une sorte de hotte quand il est tout petit. Plus tard, on voit sou-
vent le père se promener avec l'enfant perché sur ses épaules ou
sur sa tête. Quand les fils deviennent grands, le père les met en
ménage en leur achetant une femme. Les filles sont souvent
mariée bien avant que d'être nubiles, surtout par les parents
pauvres pressés de recevoir la dot. Les enfants qu'un homme a
d'une captive ou que ses femmes ont d'un autre homme sont
considérés comme bâtards ; on les élève comme les autres, mais ils
n'héritent pas, à moins que leur mérite ne rachète leur naissance.
Il y a très peu de captifs. On ne peut en faire dans le pays,
car ils trouveraient facilement le moyen de s'échapper et de
rentrer chez eux, on ne peut donc garder que des captif de race
— 80 —
MORALE.
soudanaise, qui seraient repris au premier village. Pour des
raisons que nous verrons plus tard, il n'arrive que peu de ces
captifs, et presque tous sont ache-
tés par les habitants du littoral,
plus riches ' .
Les captifs ne sont pas mal-
traités, on a trop peur qu'ils ne
s'enfuient, quitte à changer de
maîtres. Quand ils sont depuis
longtemps chez un homme, ils sont
considérés comme de la famille,
ont une case, une femme, un fusil,
souvent un champ dont les pro-
duits leur appartiennent en partie.
Nous en avons vu un, chez les
Krépos, qui s'était acquis une
grande renommée à la guerre et
avait le commandement de tous
les guerriers; il voyageait à sa
guise, et nous l'avions pris pour
un chef puissant.
On voit que les mœurs sont très douces. Elles sont aussi très
faciles. Les jeunes filles ont toute liberté, à condition de n'ac-
corder leurs faveurs qu'aux gens du village; si un étranger en
bénéficie, tous les hommes ont le droit, dont ils usent, de venir
lui réclamer un cadeau comme dommage-intérêt : elles sont,
somme toute, propriété communale. Les femmes, elles, sont
propriété privée : c'est au mari qu'il faut payer le dégât II a
tout droit sur le délinquant, mais cela se termine toujours par
une indemnité proportionnée à la fortune de celui-ci : c'est le
plus souvent un mouton, dont la femme coupable prépare un
1 . Aucun des très rares captifs que nous avons rencontrés n'a pu nous donner
le moindre renseignement : ne connaissant pas encore la langue de leurs mai Ires.
— tous provenaient delà déroute deSamory — ils n'avaient rien pu apprendre
sur le pays traversé, et ayant marché sans cesse en faisant mille détours, ils
nous assuraient qu'il fallait un an pour atteindre la limite de la forêt.
TYPE D EM'ANT.
— 81
UISSIO V I/Os TA INS-DOLLONE.
festin auquel prend part tout le village, y compris son heureux
ou malheureux complice. Détail piquant, c'est généralement la
femme qui va confesser ses torts à son mari : elle se lave ainsi
de toute faute, en lui permettant de revendiquer ses droits contre
le séducteur '.
Cependant, quand l'époux a des soupçons et qu'il n'ohtientpas
de preuves ou d'aveux, il recourt au jugement de Dieu. C'est le
grand moyen pour découvrir tous les crimes, notamment, quand
quelqu'un meurt, pour trouver qui l'a empoisonné ou envoûté,
car il se trouve toujours quelque honne âme pour insinuer que
la mort n'a pas été naturelle.
L'épreuve consiste dans l'absorption d'une décoction de cer-
tain bois rouge. L'accusateur indique comment Dieu manifestera
le forfait : ou bien l'inculpé mourra, ou bien il rendralepoison,
soit par en haut, soit par en bas (je n'ai pas besoin de mieux
préciser). En présence de tout le village, l'accusé boit le breu-
vage : il est reconnu coupable, si l'effet est conforme au vœu de
l'accusateur; dans le cas contraire, on s'empresse par tous les
moyens de lui faire rendre le poison. L'accusateur est tenu
alors, en guise de réparation, à un cadeau dont la valeur varie
selon qu'il a souhaité la mort ou seulement un lavage intérieur
un peu brusque.
Il est bien entendu que le préparateur du poison n'opère pas
de la même façon si l'accusé est de ses ennemis ou de ses amis,
et que dans ce dernier cas il lui fait avaler à l'avance un anti-
dote ou un vomitif; aussi les résultats de l'épreuve sont-ils très
variables. Il n'y a presque pas d'individu qui n'ait dû, au moins
une fois en sa vie, boire le bois rouge pour se justifier do quel-
que méfait, et ils ne s'en portent pas plus mal, bien que ce soit
un poison très dangereux.
Quand l'accusé est reconnu coupable, ou bien il paie une forte
amende, ou bien même il est vendu comme captif — c'estle seul
1. Ce Irait de mœurs singulier se retrouve chez toutes les rares qui habitent
la forêt, chez les Agnis comme au Congo. Beaucoup d'autres traits encore sont
communs, telle l'épreuve du poison dans tous ses détails.
— 82 —
RELIGION.
cas où un homme de la forêt puisse le devenir : il n'a alors nulle
possibilité de s'échapper, puisqu'il n'a point de refuge à espérer
dans sa tribu — ; la peine de mort n'existe pas.
Il faut noter le procédé original employé pour empêcher de
s'enfuir quelqu'un dont on veut momentanément s'assurer la
présence: comme il n'y a aucune case fermant solidement, si
on ne veut pas le faire souffrir en le ligottant, on se contente
de lui attacher dans le dos, verticalement, une longue perche à
laquelle sont maintenues liées sa tête et une de ses mains. Il
peut alors aller et venir librement dans le village, mais il lui
est impossible de se sauver, car la perche s'accrocherait dans le
fourré et l'arrêterait.
La religion de ces peuples est une des choses les plus surpre-
nantes : alors qu'on pourrait s'attendre à un grossier fétichisme,
ce sont des croyances presque pareilles aux dogmes du christia-
nisme.
Il y a un Dieu, Nieusoi, et un mauvais esprit, Hyné, qui lui
est inférieur; chacun d'eux a, auprès de tout homme, un envoyé
invisible qui lui suggère des pensées contraires. Après leur
mort les hommes bons vont auprès de Nieusoi, les méchants
dans le feu où Hyné les torture '.
En fait, ces dogmes ne se traduisent par aucun culte : il n'y
a pas deprêtres, et on ne célèbre aucune cérémonie enl'honneur
de Dieu. Cependant chaque fois qu'un homme boit du vin de
palme, breuvage précieux, il en verse à terre quelques gouttes en
disant ((Nieusoi y (Dieu), libation semblable à celles des Anciens.
Mais le fétichisme ne perd pas ses droits : au dessous des Etres
1. Je nie permets de répéter que tout cela ne nous a pas seulement été dit
par Hyné et par nos autres interprètes qui auraient pu pendant leurs voyages
acquérir quelques éléments de notre religion ; les nombreuses questions posées
à d'autres indigènes de façon à les embarrasser n'ont jamais provoqué la moindre
contradiction. D'où viennent de telles croyances? 11 y a eu autrefois des mis-
sionnaires espagnols et portugais sur ces côtes; quoiqu'ils n'aient guère quitté
le rivage, leur enseignement s'est-il répandu? ou bien des indigènesqui avaient
servi sur les bateaux, ont-ils rapporté les principes du christianisme? Ces deux
hypothèses sont bien peu admissibles, puisque 1rs différentes tribus ne pénè-
trent pas.
— 83 —
MISSION HOS TA INS-D'OLLONE.
Suprêmes il y a une foule d'esprits bons ou mauvais, qui se
mê lent de tout se cachent partout, et qu'il importe de se con-
cilier. Aussi les choses, les plus imprévues sont-elles fétiches,
c'est-à-dire douées d'un pouvoir surnaturel et sacrées : ici un
oiseau, là un arbre, ailleurs un serpent, etc.. Une des premières
choses à faire en arrivant dans un village est de s'informer des
fétiches, car on s'exposerait à commettre de véritables
sacrilèges.
Il n'y a pas plus de sorciers en titre que de prêtres, mais
chaque homme possède certains secrets, qui lui ont été révélés
par des vieillards et qui se transmettent ainsi éternellement.
Ceux qui ont été heureux dans leurs actes ou dans leur prédic-
tions sont réputés avoir des fétiches merveilleux, et tout le
monde vient les consulter; eux mêmes le croient et ne font rien
avant d'avoir interrogé le destin. Il est vrai que, si le sort leur
annonce le contraire de ce qu'ils désirent, ils recommencent un
peu plus tard jusqu'à ce qu'ils aient la solution espérée, et ils
ne manquent pas de bonnes raisons pour expliquer le change-
ment. Presque tous les vieillards, par le fait même qu'ils ont
réussi à vivre longtemps, sont réputés grands féticheurs.
Je signalerai encore chez ces gens une croyance curieuse :
c'est celle à la téléphatic. Non seulement ils pratiquent des
envoûtements, comme presque tous les peuples anciens, mais
encore ils prétendent observer souvent un phénomène bien
connu des spirites : l'apparition à ses amis de quelqu'un qui
vra mourir au loin. Et ils m'ont décrit des cas tout-à-fait iden-
tiques à ceux que relève la Société des recherches psychiques.
Au point de vue politique, quelques familles forment une
tribu sous l'autorité d'un chef héréditaire; quelquefois, chez les
Krépos par exemple, ce chef est pris alternativement dans deux
familles. Il n'a aucun pouvoir : ces gens épris d'indépendance
ne supporteraient pas un ordre, mais ils sont assez sensés pour
écouter et suivre un bon avis, et, si le chef est sage, il peut avoir
à défaut d'autorité une réelle influence. En somme, dans la
tribu comme dans la famille, le chef no commande pa?, mais il
— 84 —
COMMERCE.
arrive généralement à faire prédominer son opinion. La tribu
se défend jalousement contre toute ingérence étrangère, et,
pour cela, supprime à peu près tout rapport avec l'extérieur :
chacun pour soi, chacun chez soi
On autorise un étranger à venir, pourdes affaires importantes,
séjourner quelques temps dans le village, mais non à le tra-
verser pour aller plus loin. Un territoire est comme une pro-
priété close : on peut y être reçu, non y passer. En conséquence
les gens d'une tribu connaissent un peu leursvoisins immédiats,
mais rien qu'eux, et ignorent presque tout des peuples situés au
delà ' .
On ne sera donc pas peu surpris d'apprendre qu'avec un tel
goût pour l'isolement et une pareille aversion de l'étranger, ces
gens sont passionnés pour le commerce et en font leur occupa-
tion constante.
Ce commerce roule sur quatre articles principaux : les fem-
mes, les bœufs, les fusils, les captifs, ce dernier réservé aux
gens très riches. Tous sont tarifés, avec quelques légères varia-
tions causées par l'état de l'objet lui-même.
Voici la mercuriale de la forêt :
Une femme vaut trois bœufs 2, deux pagnes, quatre brasses
d'étoffe, deux marmites, deux plats de cuivre, un chapeau, une
machette.
Un bœuf ■ trois fusils, un baril de poudre de dix livres, deux
brasses d'étoffe.
Un captif : quatre fusils, un baril de poudre, quatre brasses
d'étoffe, un chapeau, une machette, une marmite, vingt pierres
à fusil, quatre têtes de tabac.
Une captive : trois fusil, trois brasses d'étoffe, une machette,
dix pierres à fusil, trois têtes de tabac.
Un mouton ou chèvre : un fusil, ou un baril de poudre de
vingt livres.
1 . Évidemment il a quelques rares exceptions : pour des motifs graves
guerres, ambassades, etc. — certains hommes ont traversé deux ou trois tribus.
2. Dont deux vaches et un taureau : plus loin dans l'intérieur, deuxbœufs
seulement, et les chapeaux, marmites, etc., disparaissent,
— 85 —
M I s S ION II OS /'- 1 INS-D'OL I. 0 NE .
Tout homme a besoin d'une femme et d'un fusil. Le fusil
étant l'unité monétaire, puisqu'il permet d'acheter les bœufs et
par eux les femmes, chacun doit donc arriver à s'en procurer
pendant sa vie un grand nombre. Ils sont apportés à la côte
par les Européens : commenl, sans qu'aucun homme d'une tribu
puisse traverser la tribu suivante, s'en trouve-t-il entre lesmains
de (uns les hommes de l'intérieur? Voici de quelle façon les
choses se passent :
Un homme de la côte achète des fusils dans une factorerie et
va les vendre dans la tribu voisine ; le nouvel acquéreur procède
de même avec la peuplade suivante en prélevant un léger béné-
fice, et ainsi de suite. Mais généralement les choses vont moins
simplement : le vendeur ne trouve personne en état de le payer
comptant. Alors il vend à crédit, le nouvel acquéreur revend de
même, et cela continue jusqu'à ce qu'il se trouve un homme en état
de payer. La marchandise d'échange, bœuf ou mouton, suit alors
la route en sens inverse ; chacun des vendeurs attendait le retour
de son débiteur dans la propre case de celui-ci : une fois payé,
il s'en retourne chez lui et il paie à son tour son créancier.
Souvent avant qu'un fusil soit vendu comptant, il a traversé dix
tribus: dix hommes l'on acheté et revendu, et attendent patiem-
ment leur paiement hors de chez eux, quelquefois pendant plus
d'un an. Il est procédé de môme avec les marchandises qui en
sens inverse s'en vont à la Côte, c'est-à-dire les bœufs, les
moutons, les captifs.
La plupart des gens connus comme riches font un double
trafic. Ils achètent à crédit à la fois des fusils au Sud et des
bestiaux au Nord, et les revendent aussitôt en se gardant bien
de payer leurs créanciers : en reculant leurs payements et en
pressant leurs rentrées, ils bénéficient d'une sorte d'escompte,
ils augmentent leur fonds de roulement et le nombre de leurs
marchés dont chacun leur rapporte un bénéfice Us en arrivent à
vendre par avance un bœuf qu'ils n'ont pas, mais qu'ils
espèrent acheter avec des fusils qu'ils n'ont pas non plus, et
avec le produit de la vente à engager une nouvelle affaire.
— 86 —
ROLE DES BOEUFS.
L'esprit des indigènes exercé à ces combinaisons leur a fait
découvrir une foule de procédés qui ressemblent tout à fait à
ceux de la banque. Ainsi Sa, grâce à l'ivoire des éléphants tués
par son frère Kianido, et qui lui appartient par droit d'aînesse,
est un véritable banquier : il fait une foule d'opérations de cré-
dit, et il a dans plusieurs tribus des intermédiaires et des succur-
sales.
Mais on devine quelles complications inouïes ces transac-
tions entraînent dans des pays où, si la marchandise voyage, le
propriétaire est retenu à la frontière. Lemème bœuf sera consi-
déré par dix hommes différents comme leur propriété et ils
auront tous raison, puisque chacun d'eux l'a acheté, et que, s'il
l'a revendu, on ne le lui a pas encore payé; en même temps
chacun se regarde comme possesseur des trois fusils qu'il
compte recevoir. Comme de plus celui qui est actuellement
détenteur d'un objet le met immédiatement en sûreté chez un
ami éloigné, ainsi que je l'ai déjà dit, on peut considérer en
toute vérité que rien de ce qu'on voit n'appartient à personne.
Dans la pratique le résultat est simple : on ne peut rien acheter,
si on n'a pas une année à perdre.
Les femmes, ai-je dit, ne s'achètent qu'en payant deux ou
trois bœufs. Or les bœufs sont très rares, beaucoup de villages
n'en ont pas, les plus riches en possèdent une dizaine, et cepen-
dant chaque homme a une ou plusieurs femmes. Comment
expliquer ce mystère?
D'une façon toute simple. Un homme se trouve posséder
deux bœufs : vite il va se procurer une femme, pour lui, pour
son fils ou son frère. Il achète dans un autre village une fille
dont le père devient propriétaire des bœufs. A son tour celui-ci
s'achète aussi une femme, et les deux animaux passent chez un
nouveau maître. C'est une promenade sans fin; grâce à ces
utiles ruminante, qui jusqu'à leur dernier jour vont poursuivre
leur course à travers la foret, tous les hommes se trouvent
mariés et toutes les filles en ménage ; sans eux mille filles et
autant de garçons fussent-ils en présence, nulle union n'est
— 87 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
possible, du moins légitime : ils passent, tout devient régulier.
Naturellement on s'abstient de hâter par une consommation
prématurée la fin de ces infatigables agents matrimoniaux, on
attend leur mort naturelle. Il faut avouer que c'est là une singu-
lière conception du rôle du bœuf sur la terre.
Parmi toutes les tribus volontairement isolées et fermées,
seuls les Tabétouos ont une organisation plus perfectionnée. 11
y a une vingtaine d'années. Nieusoi ', chef du village de
Hrédou, près Bayi, réunit tous les chefs des tribus Tabétouos et
réussit à leur persuader de former une confédération; les
guerres intestines étaient abolies, les chemins ouverts à tout le
monde, l'appui de tous promis à celui qui serait attaqué, la
justice rendue par le tribunal des chefs.
Cette organisation permit aux Tabétouos de lutter victorieu-
sement pendant une longue guerre de dix ans, d'abord contre
leurs ennemis héréditaires les Papes, puis contre les Koulo-
poués, tribu de l'intérieur qu'ils avaient appelée à leur aide et
qui, une fois chez eux, tenta de les écraser.
La guerre s'étant arrêtée par suite de l'épuisement général,
leur sage constitution permit aux Tabétouos de réparer leurs
ruines et de recouvrer une grande prospérité par suite du libre
commerce avec la côte. C'est à l'existence de cette organisation,
que nous avions dû le bon accueil de toutes les tribus, dès que
la première eut consenti à nous recevoir 2.
J'ai nommé les Papes, ennemis héréditaires des Tabétouos :
voilà une notion de la plus haute importance pour le gouverne-
ment de ce pays, et qui était jusqu'à ce jour absolument igno-
1. Ce nom qui désigne le bon Dieu est 1res porté, ainsi que celui de Hyné
(diable). Notre agent Hyné avait un lils appelé Nieusoi. On verra à la tin du
chapitre que bon Dieu et Diable s'entendent mieux qu'un ne pense.
2. Malheureusement, il y a cinq ans, à la suite d'un jugement manifestement
partial, Nieusoi fut tué et son village détruit. La guerre civile éclata, cependant
1rs liens sages l'arrêtèrent, et on résolut de régler l'affaire dans un grand
palabre. Mais Râpé Yékiré, que son âge appelaità remplacer Nieusoi. fut véhé-
mentement soupçonné d'avoir trempé ilans le meurtre. Finalement le palabre ne
se réunit jamais, aucun chef n'est reconnu et, nous a-t-on dit, si les blancs ne
règlent pas tout cela, la guerre recommencera bientôt.
— 88 —
TABETOUOS ET PAPES.
rée; les deux noms même étaient inconnus. Ils ne désignent ni
deux tribus, ni deux races, ni deux pays : c'est quelque chose
comme les grands partis qui ont divisé la France sous le nom de
Bourguignons et Armagnacs, l'Italie et l'Allemagne sous celui
de Guelfes et de Gibelins.
Tout le pays entre la rivière Nono et le Gavally est habité par
une seule race : même langue, même physique, mêmes mœurs,
mêmes traditions ; mais les nombreuses tribus que forme cette
race, se divisent en doux grands clans, Tabétouos et Papes.
Tribus et villages sont enchevêtrés étroitement les uns dans les
autres1, mais ils n'entretiennent ensemble aucun rapport, et
ils se haïssent. On voit combien il est nécessaire de connaître
cette distinction, qui est à l'origine de tous les conflits qui
s'élèvent dans ce pays : faute de le savoir, on ne peut éviter de
nombreuses maladresses -.
La légende qui raconte l'origine de ces deux partis et de leurs
noms paraîtra, je crois, curieuse, et donnera une idée des tradi-
tions historiques de ces peuples.
Il y avait au nord du pays des Tépos un personnage extraor-
dinaire, Ouceï Bablo, qui savait des secrets merveilleux. Vou-
lant se moquer d'un chef nommé Gui Hamné, il envoya un de
ses captifs instruit par lui le saluer de sa part. Après que
l'envoyé se fut baigné, son hôte lui offrit, suivant la coutume,
de l'huile pour s'oindre le corps, mais à peine lui suffit-elle à se
frotter les mains. On alla en chercher une pleine calebasse,
mais le contenu se volatisa de même, et toute l'huile du village
fut insuffisante. Alors le captif, se plaignant qu'on le traitât si
mal, repartit chez son maître.
Gui Hamné savait aussi des secrets. Il expédia un de ses cap-
tifs pour l'excuser auprès de Ouceï Bablo. Celui-ci fit cadeau à
1 . Ainsi Béréby Mani et Grand Béréby sont Tabétouos, entre eux Roc Bérébj
est Pape.
2. Les Papes nous sont hostiles, et par opposition, les Tabétouos favorables :
les Tépos sont Papes, leurs voisins les Kaapos, qui ont toujours bien accueilli
les blancs, Tabétouos, ainsi que tous les villages où nous avons passé.
— 89 —
MISSION HOSTA I YS-D'OLLONE.
l'envoyé de deux têtes de tabac, mais en une bouffée de sa pipe,
le captif les eut consommées : tout le tabac d'Ouceï Bablo y passa,
et le captif partit en se moquant de lui.
Ouceï Bablo furieux fit assassiner Gui llamné. Le frère de
celui-ci, Gui Diablo, le vengea : il alla assiéger le village
d'Ouceï Bablo, le prit, tua les babitants et détruisit tout.
Cependant, quelque temps après, il apprit avec stupeur
qu'Ouceï Bablo vivait toujours avec tous les siens dans son vil-
lage où rien n'était change. Il convoqua de nouveau ses guer-
riers, reprit le village, tua Ouceï et ses gens et brûla leurs
corps. Revenu chez lui, il apprit que le villageencbanté existait
comme par lo pass*5.
(lui Diablo résolut de savoir le secret d'un tel prodige: il
s'empara une troisième fois du village, mais au lieu d'en tuer
les babitants, il interrogea les femmes du sorcier. L'une d'elles,
souslamenace de supplices, lui révéla le secret qu'Ouceï Bablo
lui avait confié : il no mourrait que si on avait soin de lui couper
le petit doigt de pied. L'indication fut suivie, et le diabolique
personnage, poussant un grand cri, mourut pour tout de bon.
Gui Diablo réunit alors ses guerriers et leur demanda par où
ils étaient passés pour s'approcher sans être vus du village qui
était bien gardé. Les uns dirent qu'ils avaient suivi un de ces
petits sentiers qu'on fait pour conduire les biches à des pièges
nommés pape ; les autres avaient suivi une trouée faite par des
touo — buffles, au pluriel; le singulier est (oui .'. — «. Eh bien,
dit le chef, pour conserver la mémoire de ces événements, vous
qui suivez des sentiers de pape, on vous appellera Pape, et vous
qui marchez par des chemins de touo, on vous appellera Touo. »
Et cela fut ainsi, mais les Touos joignirent à leur nom celui de
leur aïeule Tab'', qui était une femme illustre -, et s'appelèrent
les Tabétouos.
1. Qu'on remarque cette modification du substantif suivant lenombre, indice
d'uni' langue assez perfectionnée.
2. C'i'si ta coutume de faire précéder son nom de celui de son père ou de sa
mère, quand celui-ci est connu : c'est un titre de noblesse.
— 90 —
RÉFLEXIONS SUR LES NOIRS.
TYPES TABETOUOS.
Quand on parle en France de nègres qui vivent nus dans une
forêt, on a tôt fait que de les accabler d'un mot : « Quels sau-
vages ! » dit-on, et le sauvago, par définition, est un être qui a
des plumes dans les cheveux, un anneau dans le nez, mange du
tabac et des lapins vivants, en somme une variété inférieure de
singe. Je crois que tout ce que je viens de dire modifiera tant
soit peu cette opinion. Les gens de la forêt sont au contraire
réellement intelligents et j'aurai plus loin l'occasion d'en citer
des traits qui étonneraient chez les blancs. S'ils n'ont pas une
civilisation plus avancée, c'est que la nature ne leur crée pas de
besoins : lo climat est tempéré, tout vêtement est inutile et la
moindre case suffit comme abri ; le sol est fertile et fournit tout
-- i)l —
MISSION II OS TA INS-D'OLLO VE.
ce qu'on veut, riz et Légumes divers, bois pour le feu et les cons-
tructions. Que faut-il de plus? Ils jouissent de la vie et passent
volontiers leurs jours à fumer nonchalamment étendus à
l'ombre, leurs nuits à chanter et danser en jouant delà guitare
et du tam ta m. Gela est assez naturel et il n'y a pas que chez les
noirs qu'on trouve des lazzaroni. Ils sont d'ailleurs fort capables
de travail quand ils en ('prouvent le besoin.
On veut aussi que tous les noirs aient l'horrible type nègre
qu'affectionnent les images à bon marché : bouche énorme à
lèvres épaisses, nez écrasé, yeux petits et à tleur de tête, front
déprimé, face glabre. Il existe en effet ce type, mais dans cer-
taines races seulement, beaucoup d'autres n'y ressemblent aucu-
nement : les Somalis ont fréquemment le type grec, les Peuhls
le type sémitique. Les gens de la forêt, du moins les plusbeaux',
n'ont aucun des caractères du type nègre, sauf les ailes du nez
très larges — mais le nez est droit, quelquefois même aquilin
— ; la barbe leur vient très abondante, tous la portent et elle
leur va fort bien ; les vieillards en ont souvent d'immenses, de
plus d'un mètre, qu'ils portent nouées en petites tresses sur les
joues, en grosses nattes roulées en forme de saucisson sous le
menton, ainsi que les Egyptiens d'autrefois.
Quiconque vit chez les noirs a d'ailleurs bientôt découvert en
eux une beauté perdue depuis les Anciens, car nos yeux de
modernes, habitués à voir des êtres habillés ou des statues im-
mobiles, ne la connaissent plus : celle du corps humain en mou-
vement. Bien ou mal faits, les noirs n'ont point la démarche
alourdie par les travaux des champs, la poitrine étriquée et les
épaules voûtées parla vie de bureau, ils passent leur temps à
chasser, à danser, et tous leurs mouvements ont une aisance,
une souplesse, une harmonie naturelle qui ravissent.
Et leur peau noire, ou plutôt bronzée, si laide dans des vête-
ments et sous nos ciels gris, est, vêtue seulement de soleil, une
beauté déplus. On ne peint point les statues, car la couleur
détourne l'attention des lignes et la moindre tare dans le teint
1. Aucune photographie des plus beaux types n'a malheureusement réussi.
— 92 —
LES FEMMES
PILEUSES DE HIZ.
déshonore la plus belle forme. Il en est de même pour les noirs :
sousleurcouleuruniforme, naturellementpatinée parla lumière,
les lignes apparaissent seules en pleine valeur. Avec le teint
chose si fragile, si changeante, si vivante, disparaît en même
temps l'impression de nudité : ces corps de bronze sont des statues
animées, et l'idée ne vient pas qu'ils sont nus et qu'ils pour-
raient être autrement.
Quand aux femmes, on va envier notre sort en lisant ce pas-
sage du chevalier des Marchais : « Toutes les femmes de Saint-
André (Sassandra) sont d'une taille assez petite, déliées et bien
prises. Elles ont les plus beaux traits du monde, les plus beaux
yeux, les plus vifs, la bouche petite, les dents d'une blancheur à
93
M I s S 1 0 Y HOS TA /.Y S-D'0 1. 1. ONE.
éblouir. Elles sont enjouées, elles ont l'esprit fin, beaucoup de
vivacité et surtout un air tout à fait coquet; leur physionomie
est libertineetn'cstpointtrompeuse. M Voyage en Guinée, 1730).
Si les choses n'ont point changé depuis l'inflammable voyageur,
que n'avons-nous choisi le bassin de la Sassandra au lieu de
celui du Cavally ! Voilà des porteuses qu'il eût été agréable de
regarder tout au moins. Hélas! toutes les femmes que nous
avons vues, sauf deux ou trois, sont véritablement affreuses,
déformées et flétries dès l'enfance par les travaux de force aux-
quels elles se livrent.
Tout ce que nous avions remarqué chez ces naturels, leur
intelligence, leur douceur entre eux et envers leurs captifs,
leurs façons polies et aisées, était si inattendu que nous riions
bien de la réputation de cannibalisme qu'on leur avait faite.
Un jour que nous demandions si on avait entendu dire qu'il y
eût quelque part des anthropophages, Ilyné et Tamhoui nous
regardèrent avec étonnement : « Mais tout le monde l'est»,
dit Hyné: « J'ai mangé de l'homme )>, appuya Tamboui avec
énergie, devant notre incrédulité.
Et ils m'expliquèrent ceci : ils ne mangent pas leurs sem-
blables par gourmandise ni par férocité, non, c'est par esprit de
justice. Quand, dans une guerre, un homme a fait beaucoup de
mal et que ses ennemis arrivent à le tuer, ils le mangent pour le
punir de sa cruauté. Ses restes ne reposent point en terre comme
ceux des honnêtes gens, ses parents ne peuvent allerpleurersur
sa tombe ; on espère aussi que, de n'avoir plus de corps, cela
doit considérablement le gêner dans l'autre monde, et peut-être
même empêcher sa seconde vie.
Cependant il paraît que les Tabétouos abandonnent cette cou-
tume, si sage et si morale soit-elle : ils font encore cuire le
corps de leur ennemi, mais au lieu de le manger, ils se conten-
tent ensuite de disperser sa chair et ses ossements.
Une légende pour finir.
Le bon Dieu avait deux fils : l'aîné était noir, le cadet blanc.
Quand ils furent en âge de se marier, il les envoya chercher
— 94 —
LEGENDE.
femme de par le monde. L'aîné arriva dans le village du Diable,
et demanda la main de sa fille qui était fort jolie : celle-ci con-
sentit et comme gage de sa foi lui donna un morceau de son
fejf ' --, :'l -ri
*MËË%
•
■
j&M I
^ *
^wm
TA.MUOII ET SA FA-MILLE.
pagne. Mais quelque temps après, le jeune blanc étant arrivé à
son tour, elle le trouva si jolie qu'elle l'épousa incontinent.
Le cadet revint donc cbez son père avec sa femme : grande
fut la colère de l'aîné en se voyant joué.
Un jour, comme il était un chasseur remarquable, son frère
lui demanda de le conduire à la chasse. Il l'emmena dans la
forêt et, arrivé devant une caverne, il lui dit qu'une biche s'y
trouvait : mais, dès que le jeune homme y fut entré pour la
prendre, il boucha l'ouverture avec une grosse pierre, et le
condamna à mourir de faim.
Le jeune blanc ne se découragea pas : il chercha le fond delà
caverne et marcha longtemps sous terre, si longtemps qu'à la
fin il découvrit une ouverture et fut sauvé. Il se trouva dans un
pays tout à fait inconnu ; les gens l'accueillirent bien, et toutes
les femmes voulaient l'épouser. Il vécut là sans savoir où était
sa famille.
Mais un jour un captif du bon Dieu, qui s'était égaré à la
— 95 —
1/ / S S / 0 \ IIOS T. IINS-D'OLLONE.
chasse, arriva là par hasard et reconnut son jeune maître : le
bon Dieu prévenu par lui accourut avec toute sa famille, et ce
fut une joie générale. On demanda au blanc ce qui lui était
arrivé, car son frère avait raconté qu'il s'était perdu à la chasse
le crime du noir fut alors dévoilé, et le bon Dieu ordonna de le
mettre à mort. Le blanc retrouva sa chère femme, et tous
vécurent très heureux.
Telle est l'origine des blancs et des noirs.
Mieux que toute explication, cette légende éclaire l'âme des
gens de la forêt. Outre une analogie frappante et singulière
avec l'histoire de Gaïn et d'Abel et une façon naïve de se figurer
la divinité qui ne diffère guère des mythologies antiques, elle
révèlechez eux plusicursnotions particulièrement intéressantes :
d'abord que tous les hommes, blancs et noirs, sont frères et fils
de Dieu, ensuite la conscience du bien et du mal, enfin la recon-
naissance de la supériorité du blanc, comme beauté — toutes
les femmes l'aiment, — comme intelligence et fermeté d'âme —
voir la conduite du jeune homme dans la caverne, — enfin
comme vertu; quant au noir, il est vilain, peu réfléchi et
méchant.
Pense-t-on qu'il n'y ait rien à tirer dépopulations qui, d'elles-
mêmes, ont conçu de telles idées ?
CHAPITRE VI
Reconnaissance chez lesGraoros. — Retour <niostains. — Départ de Fort-Binger.
Depuis le départ d'Hostains la pluie n'avait pas cessé de
tomber chaque jour, quelquefois torrentielle; le fleuve avait
considérablement monté, inondant ses rives ; les moindres
dépressions étaient des marais profonds. On ne pouvait circuler
qu'en ayant fréquemment de l'eau jusqu'au cou.
Les vivres se faisaient rares à Fort-Binger, malgré la dimi-
nution du nombre des rationnaires, et aussi celle de la ration :
500 grammes de riz par homme et par jour. Je ne trouvais
plus rien dans le pays et la situation devenait critique, lorsque
j'eus la surprise de voir entrer au fort, tout seul, un blanc '.
C'était M. Vinet, un jeune Français établi à la Côte qui s'était
courageusement chargé de m'amener un convoi de vivres. L'ef-
fet produit par notre installation dans le pays était si grand,
qu'il n'avait rencontré aucun obstacle. Cependant ses gens, dont
l'effroi augmentait à mesure qu'ils s'éloignaient de la côte, avaient
nettement refusé de dépasser Youkou : l'idée de voir le Douo,
selon leur croyance plein de dragons de feu et autres monstres
fantastiques et au delà duquel habitaient les féroces Panions, les
avait absolument terrifiés. M. Vinet arrivait donc seul, conduit
par un homme de Youkou.
Je fus naturellement très heureux de lui offrir une hospitalité,
hélas! bien mesquine, puisque je manquais de tout, et de revoir
1. A la vérité, les indigènes me l'avaient annoncé, mais cent fois ils nous
avaient signalé des blancs imaginaires.
— 97 —
MISSIO \ HOSTA I WS-D'OLLONE.
une figure blanche. Après trois jours de repos', pendant les-
quels je fis transporter au poste le riz qu'il avait laissé à Youkou,
il regagna la mer sans incident -.
Le 11 juin un nouveau convoi arriva à Youkou ; les porteurs
étaient des gens de la cùte qu'Hostains avait, par des prodiges do
diplomatie, su décider à pénétrer dans ces régions terrifiantes.
Mais les nouvelles étaient mauvaises : la fièvre jaune ayant
éclaté à Grand-Bassam, les bateaux ne touchaient plus nulle part,
et Hostains ne trouvait que peu de riz dans le pays; sa corres-
pondance avec le Gouverneur n'avançait guère, par suite d'acci-
dents à la ligne télégraphique; bref son retour était différé.
Ce retard forcé était des plus fâcheux. Sitôt commencée la
nouvelle récolte, en fin juillet, nous devrions profiter d'une
courte période un peu moins pluvieuse pour marcher le plus vite
possible. Or, avant de partir, il fallait reconnaître quel cours
d'eau était réellement l'origine du fleuve baptisé Cavally à son
embouchure : était-ce le Douo, ou le Douobé qui conflue avec lui
un peu plus bas et dont le nom signifie « pareil au Douo » ?
De plus, j'avais eu l'heureuse chance d'attirer à Fort-Binger
un homme d'une tribu inconnue et lointaine, les Sapos ; une fois
apprivoisé, il m'avait fourni les renseignements les plus pré-
cieux sur son pays, situé sur la rive droite du Douobé et,
d'après l'orientation présumée du fleuve et la distance, sans doute
peu éloigné du Soudan. Il y avait donc là une nouvelle
route, et précisément elle traversait les régions que nos instruc-
1. Ses chaussures, comme toutes les nôtres, étaient complètement pourries
par les marécages et percées par 1rs branches mortes qui jonchent le sol. Pour
repartir, il dut s'en faire d'après la méthode que j'ai vu pratiquer aux. monta-
gnards de l'Asie Mineure : on place le pied sur une peau dont les bords sonl
relevés el taillés de manière à le recouvrir, puis on coud à cette espèce de
chausson une bande de grosse toile qui forme guêtre; l'ensemble est main-
tenu serré par une lanière enroulée autour de la cheville et du mollet; on
renforce la semelle en cousant sous le pied deux ou trois épaisseurs de peau.
2. Cette sécurité n'était due, liélas ! qu'à notre influence : M. Vinet revint en
effel plus tard pour conclure des achats d'ivoire, niais nous venions de quitter
Fort-Binger; non seulement il ne put rien obtenir, niais, à son retour, quand
les indigènes surent que nous n'étions plus là pour le protéger, ils le traitèrent
fort mal el finalement le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait.
— 08 —
RECONNAISSANCE CHEZ LES GRAOROS
LA FORET VUE DU HAUT DU FORT-BI NGE U.
tions nous recommandaient spécialement d'étudier. Mais, pour
la suivre comme pour reconnaître le Douobé, il fallait com-
mencer par franchir le territoire des Graoros, qui, on se le
rappelle, avaient refusé de nous recevoir.
Nous comptions néanmoins y aller dès le retour d'Hostains,
mais voici que, s'il tardait, il faudrait soit sacrifier cette re-
connaissance essentielle, soit reculer fâcheusement notre départ
définitif.
Mon parti est vite pris : je vais aller de suite chez les Graoros.
Au fond, cela est moins fou qu'on ne pourrait le croire. Venant
presque seul, je n'aurai sûrement pas l'air d'un conquérant, et
ils ne m'attaqueront pas, comme il arrive souvent, par crainte;
ils n'auront pas le temps de délibérer, si je les surprends par
une venue inopinée : il faut très longtemps aux noirs pour
décider quelque chose, dès qu'ils n'agissent pas instinctivement,
de façon réflexe en quelque sorte; enfin, le maintien d'une gar-
nison à Fort-Binger, la récente venue de convois importants, le
retour prochain d'Hostains, tout cela les détournera d'attaquer
— 99
MISS 1 0 Y // OS TA1 V S D'OL L 0 Y E.
un visiteur à la fois inoffensif et redoutable '. Je laisse au fort
les hommes les plus malades, sous le commandement de l'in-
firmier Samba Diallo, mon meilleur tirailleur, qui les soignera.
J'emmène avec Hyné cinq tirailleurs et cinq porteurs charges
de vivres. Je veux prendre comme introducteur Baoué, le chef
du petit village, ou son second ; mais sous prétexte de maladie,
ils refusent nettement de m'accompagner. Cette résistance n'est
pas un très bon signe; je suis obligé d'employer la menace pour
qu'on me donne deux guides.
A peine sommes-nous partis qu'une pluie diluvienne se met à
tomber. Il faudrait trouver un nom spécial pour désigner de tels
cataclysmes : ce n'est plus de la pluie, les gouttes se touchent,
on se croit dans une rivière qui coulerait verticalement. Le sol
se recouvre en un instant d'une nappe d'eau qui monte sans
cesse et se précipite en torrents vers les fonds. Distinguer le
chemin est tout à fait impossible ; il y a heureusement une
petite rivière qui conduit près du village de Baoulo : nous
sommes trop contents de la suivre, et c'est en marchant dedans,
avec de l'eau jusqu'au cou, que nous gagnons le village.
J'envoie un peu en avant un des guides, pour que les habi-
tants ne soient pas trop effrayés de notre arrivée. Quand nous
entrons dans le village, voilà que jaillissent sur moi une ving-
taine d'hommes qui brandissent leurs fusils d'un air furieux et
m'adressent des apostrophes à coup sûr virulentes !
C'est parfait ! Puisqu'ils n'ont pas tiré, ils ne tireront point :
ils sont vingt, nous sommes douze, ils ne se sentent pas les
plus forts. Hyné, qui connaît le village, me conduit chez le chef.
Celui-ci, vieillard timide qui se tenait prudemment caché, pro-
teste de son amitié, mais excuse ses hommes, irrités que je
vienne sans la permission du grand chef. Je l'assure qu'Ouoro
nous a fait dire de ne pas venir uniquement parce qu'il n'avait
1. Ainsi, après que nous nous sommes efforcés de rassurer les TalnHouos en
tes prévenant longtemps à l'avance de notre arrivée, voici que je vais chercher
à surprendre les Graoros ! Celle conduite est exactement calquée sur celle du
commandant Toutée passant des Xagos chez les Baribas, et les mêmes moyens
auront mêmes effets.
- 100 —
ARRIVÉE A MAKRA.
pas de quoi nous nourrir, que j'ai apporté à manger et n'aurai
besoin de rien, qu'ainsi Ouoro sera sûrement enchanté de ma
visite.
Ce discours ne convainc peut-être pas les gens, mais ils
jugent commode de paraître convaincus : du moment que j'af-
firme être d'accord avec Ouoro, que celui-ci se débrouille avec
moi, les voilà hors de cause. On me donne des cases, et nous
pouvons tous, devant de grands feux, sécher nos corps et nos
vêtements ruisselants.
Baoulo est sur la rive droite du Douo. Le fleuve est navi-
gable, malgré quelques passages difficiles, en amont jusqu'au
rapide où j'ai chaviré, en aval jusqu'à son confluent avec le
Douobo. Du village de Podom, sur l'autre rive, part une route
qui bifurque vers Grabo chez les Tépos et vers Niépa chez les
Tabétouos ; aussi Baoulo, point de passage, voit-il son impor-
tance croître.
Le lendemain, supposant bien que Ouoro sait déjà mon arri-
vée, j'envoie un de mes guides lui expliquer que peut-être, au
retour d'Hostains, nous partirons dans une autre directiou, et
que je n'ai pas voulu quitter le pays sans faire la connaissance
d'un prince si important.
A l'entrée de Makra toute la population est massée : elle a
l'air non pas hostile, mais méfiante. On me conduit dans une
grande case où les notables s'assemblent, et Ouoro entre. Agé
de cinquante-cinq ans environ, il a les traits fins, l'expression
intelligente et énergique ; sa tête est recouverte d'une étoffe qui
lui ceint le front et retombe derrière les oreilles à la mode des
Égyptiens antiques. Il s'assied sur un fauteuil d'acajou et me
salue trois fois, puis, se levant, il vient à moi et me serre dans
ses bras '. A ce touchant spectacle, la joie de la foule éclate en
acclamations.
1. Partout dans la forêt, les gens se serrent la main tout à fait comme nous ;
en signe de vive amitié, on prend la main d'un homme entre les deux siennes i
enfin, la plus grande marque d'affection est de s'embrasser à la façon dite des
curés en se serrant dans ses bras. Je n'ai jamais vu donner de baiser véritable ;
il est vrai cjue les épancbements les plus tendres sont rarement publics.
— 101 —
1/ / > > / ON II OS 1 . 1 INS-D'OL L Oh E .
Notre amitié ainsi scellée et proclamée, Ouoro se retire de
suite : les entrevues publiques, surtout les premières, sont tou-
jours très courtes ; quand on a des choses importantes à se dire,
il faut ensuite les traiter en secret, par le moyen d'intermé-
diaires '.
C'est donc Ilyné que je charge de persuader à Ouoro qu'il doit
prendre notre pavillon et reconnaître le protectorat de la France.
La chose peut paraître difficile à obtenir d'un homme qui hier ne
voulait pas que nous mettions le pied sur son territoire, mais
je compte sur son sens politique. D'après ce que je sais, son
autorite' est combattue par plusieurs chefs de villages qui sont
plus riches et commandent à plus d'hommes ; cependant il est
le chef légitime de toute la contrée, comme descendant du pre-
mier conquérant du pays ; en traitant avec les blancs, il fera par
là-mème reconnaître sa suprématie sur les autres chefs. Ouoro
comprend parfaitement la chose, et, le soir même, il me fait dire
qu'il prendra le pavillon français.
Le lendemain matin, son frère Kam}r, guerrier fameux,
vient m'inviter à la chasse : en réalité, les Graoros ont envie
de voir ce que valent nos fusils, et ceux qui s'en servent. Une
nuée de rabatteurs se répand dans la forêt, et une bande de
singes est bientôt signalée. Au premier que je tue, tous se
précipitent et l'examinent, puis manifestent une joie singulière.
J'ai la chance d'en tuer huit à hauteurs considérables, et nous
revenons triomphalement au village.
Le soir je constate chez tous une cordialité plus grande ; je
l'attribue à l'effet de nos armes, mais il y en a une raison meil-
leure, qu'IIyné m'apprend : c'est un singe mâle que j'ai tué le
premier, excellent présage ! Si au contraire le premier animal
tué par un étranger est une femelle, c'est l'annonce de querelles
et de guerres. Et voyez comme ces présages sont véridiques :
si l'étranger tue une femelle, tous lui reprochent aussitôt d'être
1 . Les explorateurs cilent partout ce même trait. Le docteur Crozat raconte
<|u'à sou arrivée chez le Xaba de Ouagadougou, lui ayant l'ait un long discours,
lr Naba partit sans en attendre la fin.
— 102 —
LE PAVILLON FRANÇAIS,
LE DOUOBE A MAKT.A
venu avec de mauvaises intentions, il proteste, on se fâche, on
l'expulse, et souvent la guerre en résulte, « afin que s'accom-
plisse la parole du Prophète », ainsi que dit l'Ecriture.
Les destins m'étant favorables, le pavillon français est planté
le soir sur la place du village, au milieu d'une allégresse géné-
rale qui tient lieu de solennité, car, avec mes cinq tirailleurs
et mes cinq porteurs, il m'est difficile de donner à cette cérémo-
nie un caractère grandiose. Il est convenu qu'après le retour
d'Hostains, si nous le désirons, Ouoro nous enverra ses gens
pour transporter nos bagages chez lui d'abord, puis jusqu'à
la tribu suivante. Hyné mène toutes ces négociations avec
l'adresse la plus consommée.
J'avais l'intention de retourner à Fort-Binger en suivant le
cours du Douobé jusqu'à son confluent, puis en remontant le
Douo jusqu'à Baoulo. Il fallut renoncer à ce projet : les rives
du Douobé étaient recouvertes par l'inondation et le chemin
103 —
MISSION Nos TA INS-D'OLLONE.
absolument impraticable. Force me fut de prendre la même route
pour revenir à Baoulo. Ce village décidément nous portait male-
chanec, et une pluie épouvantable nous assaillit de nouveau :
« Village comme ça, n'y a pas appelé Baoulo, y a appelé Beau-
coup l'eau, » déclara un tirailleur qui, on le voit, maniait agréa-
blement l'à-peu-près.
J'aurais voulu de là me rendre au confluent et au village de
Sro qui le domine1. Il fallut aussi y renoncer. La route était sous
l'eau; quant à descendre en pirogue jusqu'au confluent, impos-
sible : les rapides commencent en amont. Les habitants de Sro
ne pouvaient sortir de chez eux qu'en gagnant la rive droite du
Douobé en pirogue, grâce à un petit bief tranquille. Ainsi, en
cette saison, le confluent était absolument invisible.
Mais en somme je savais ce qu'il importait de savoir. Le
Douobé à Makra n'a que 80 mètres de large, tandis que, avec
une profondeur égale, le Douo en a 200 à Baoulo, à la même
distance de leur confluent : il semblait donc démontré que le
Douo — que les Graoros et toutes les tribus plus au Nord appel-
lent Voubou — était bien le fleuve principal et le véritable Ca-
vally, ainsi que nous en eûmes la preuve plus tard. Néanmoins
le Douobé apparaissait comme une rivière importante, malheu-
reusement coupée elle aussi de nombreux rapides.
Je rentrai sans incident à Fort-Binger, où je retrouvai tout
en bon état. Ma tentative si risquée avait complètement réussi :
j'avais résolu la question du Douobé, levé les principaux points
du pays Graoro, cette tribu était dorénavant sous le protectorat
de la France, et la route des Sapos ouverte.
Le 5 juillet enfin, Hostains arriva au poste, d'où il était
parti deux mois auparavant et où je le revis avec la joie qu'on
devine. Exposer la peine qu'il avait eue à rassembler des vivres
et à me les envoyer, ses marches continuelles sous la pluie et
dans l'eau, les difficultés créées par la fièvre jaune de Bassam
qui avait supprimé toutes les communications, l'habileté et
1. J'insiste sur ce nom de Sro : quelques cartes portent, d'après un rensei-
gnement inexact, Bahora, nom complètement inconnu.
— 104 —
RETOUR D' HOSTAINS.
l'énergie avec lesquelles il était venu à bout des obstacles, ne
serait que justice. Mais ce voyage dans des régions déjà par
courues par nous n'aurait guère d'intérêt pour le lecteur ; que
celui-ci m'excuse
donc de lui parler
trop souvent de
moi : ce n'est pas
ma faute si Hostains
a toujours pris pour
lui ce qui était le
plus pénible à faire
et le moins intéres-
sant à conter, par-
tant le plus méri-
toire.
Hostains avait su
faire une acquisition
inestimable, celle
d'un second inter-
prète : on verra si
elle fut utile!
C'était un indigène
de Béréby, sur-
nommé François,
que l'aventure avait
tenté. Son départ
avait été tout à fait curieux : toute la population des environs,
qui le considérait comme perdu, était venue lui faire des adieux
éternels. Malheureusement, son habileté n'était pas à la hauteur
de sa force d'âme.
Pour remplacer M. Bruneau, Hostains amenait M. Fabre,
administrateur de Béréby, qui avait déjà mis à nous rendre ser-
vice beaucoup de zèle et d'activité. Chargé des fonctions les
plus fastidieuses et les plus fatigantes, acheter les vivres, au
prix d'interminables discussions avec les indigènes, assurer les
M. FABRK
ADMINISTRATEUR DES AFFAIRES INDIGÈNES
105 —
MISSIOI\ HOSTAINS-D OLLON E .
distributions, veiller à l'emballage des charges et à la marche
du convoi, il s'en acquitta fort habilement.
Il s'appliqua aussi ingénieusement à améliorer notre modeste
table, chose importante, car il faut craindre que l'estomac
débilité par le climat ne se prenne de dégoût. J'ai dit que nous
n'avions emporté aucune espèce de provisions, sauf du sel, du
sucre, du café et du thé, et une petite quantité d'aliments légers,
légumes, confitures, Champagne, réservés pour le cas de mala-
die '.Que le lecteur ne croie pas que je vais l'attendrir par
l'exposé de nos privations : bien au contraire, je déclare que,
sauf la quantité toujours insuffisante2, nous sommes arrivés à
faire assez bonne chère. Les Européens ont presque tous le tort
d'apporter aux colonies des préjugés vraiment absurdes contre
les produits du pays : on peut en tirer le plus heureux parti.
Notre plat de résistance était le foutou, assaisonnement très
pimenté dé poulet (ou de poisson, ou de viande quelconque
quand on en a) avec une sauce épaisse d'amandes de palme :
c'est véritablement délicieux et rendrait l'appétit à un mort. Les
patates frites à l'huile de palme 3 remplaçaient les pommes de
terre. Avec le manioc 4 nous faisions des croquettes savou-
reuses, et ses feuilles, ainsi que du pourpier sauvage, remplaçaient
les épinards;le riz entrait dans mille combinaisons et tenait
1. Naturellement ni pain ni vin, et on verra que café et thé, sucre et sel vien-
dront aussi à manquer.
•2. Nous n'avions pas assez de marchandises pour marcher longtemps, à
moins de nous rationner strictement. Nous n'avons donc jamais eu, par per-
sonne, qu'un demi-poulet et uOO grammes de riz ou manioc par jour. .Mais il
est très sain de manger peu aux pays chauds: si on s'anémie à la longue, on
évite en revanche rembarras gastrique et la fièvre qui en résulte.
3. L'huile de palme s'extrait soil du sarcocarpe de l'amande du palmier à
huile, soit de la petite amande contenue dans le noyau de la première. Bien des
coloniaux déclarent ne pouvoir supporter le goût de cette huile : nous n'avons
jamais eu autre chose pour taire notre cuisine.
i. Le manioc est un arbuste qui atteint deux mètres de hauteur. Ses racines,
qui ont la forme de grosses raves, sont comestibles et leur goût ressemble, en
moins bon, à celui de la pomme de terre; on peut les manger en robe de
chambre, ou bouillies, ou eous mille autres formes. C'est avec la farine de ma-
nioc qu'est l'ail le tapioca.
— 100 —
NOURRITURE.
lieu de pain. Enfin, des bananes frites, Lien meilleures que les
bananes crues, et surtout des beignets de chou-palmiste ', avec
du miel parfois, constituaient un dessert exquis.
Gomme boisson, de l'eau. Celle-ci serait excellente, sources et
cours d'eau se rencontrant à chaque pas, si les pluies conti-
nuelles, lavant le sol et entraînant les débris végétaux, ne trou-
blaient sa pureté. Nous lui donnions une saveur agréable par
quelques grains de glyzino (réglisse). Quant à la faire bouillir,
il n'y faut pas songer, on n'a jamais le temps de la laisser
refroidir.
Cependant, la récolte approchait. Les Tépos venaient de faire
leur soumission, et les Français étaient entrés à Grabo, leur
capitale, succès qui nous délivrait d'un danger constant et assu-
rait nos derrières2. Nous attendions encore la réponse du Gou-
verneur, qu'Hostains n'avait pu obtenir à Béréby, au sujet de
Woelffel et de l'occupation de Fort-Binger, mais il fallait tout
arrêter pour le départ.
Depuis deux mois la situation s'était modifiée. Tandis qu'une
nouvelle route s'ouvrait par le pays des Graoros et des Sapos,
celle des Niépos semblait se fermer. Les fils de Dia, qui devaient
nous emmener chez leur père, étaient repartis sans môme nous
prévenir, et des bruits concernant un grand massacre de blancs
dans les pays du Nord-Est nous étaient répétés avec insistance.
Vrais ou faux, ces bruits révélaient chez les habitants de ces
régions des dispositions peu amicales à notre endroit.
Le 25 juillet nous arriva enfin la réponse du nouveau Gouver-
1. On appelle chou-palmiste le cœur du palmier à l'endroit où les palmes se
séparent du tronc ; en enlevant la partie fibreuse du bois, on trouve une sorte
de moelle ferme, mais tendre, d'un goût de noisette. On le mange habituelle-
ment en salade, mais, privés de vinaigre, nous avons trouvé beaucoup d'autres
receltes agréables.
2. Les forces imposantes envoyées contre les Tépos, deux compagnies de
tirailleurs et près de cent miliciens, avaient enlevé brillamment le village
d'Olodio, mais les pertes avaient été telles qu'on fut heureux de traiter. Après
deux mois de négociations les Tépos cédèrent. On voit que nous avions bien
fait de découvrir un nouvel itinéraire, au lieu de suivre le Cavally depuis son
embouchure, comme il paraissait naturel.
— 107 —
MISSION HOSTA INS-D'OLLO \/.\
neur, M. Gapest. Il déclarait n'avoir point de forces disponibles
pour occuper Fort-Binger, et nous apprenait qu'on n'avait au
Sénégal aucune nouvelle de la mission "Woelffel '. Nous n'avions
plus à compter que sur nous-mêmes !
Notre parti fut pris sur le champ: notre ami le Sapo fut envoyé
dans son pays pour annoncer notre arrivée, et Hyné partit deman-
der aux Graoros les porteurs promis.
Quant à notre pauvre fort, qui nous avait coûté tant de peines,
nous allions l'abandonner. Nous y laisserions notre récolte arri-
vée à maturité, notre potager plein de légumes -, tout ce que
nous avions créé en vue de nos successeurs et qui devenait inu-
tile.
Mais ce qui nous affligeait surtout, c'était d'abandonner
les résultats obtenus par notre établissement dans le pays. Sans
violence, sans à coup, nous avions acquis une autorité qui se
manifestait chaque jour : on venait soumettre les différends à
notre arbitrage, on nous proposait de faire sous notre direction
de nouveaux chemins et de les jalonner de villages ; la sécurité
régnant, l'activité commerciale s'était développée. Tout cela
allait être perdu — ce qui arriva à M. Vinet le prouve suffisam-
ment — et quand dans l'avenir on se résoudrait à reprendre notre
œuvre, les indigènes croiraient à une nouvelle tentative pro-
visoire et s'en désintéresseraient : tout abandon d'une tâche
commencée compromet l'avenir.
Le 30 juillet des fanfares joyeuses éclatèrent sur l'autre rive :
c'était Kamy, le frère d'Ouoro, qui venait nous chercher avec
cinquante Graoros.
Le 1er août, en présence de tous les chefs et notables du pays
1. Ceci était étrange : à moins d'un massacre complet, difficile à admettre
pour une si forte mission, comment expliquer que Woelffel fût assez loin à
la fois du Soudan et de Fort-Binger pour que nulle part on n'eût de ses nou-
velles? Ce renseignement, qui en nous laissant ignorer la direction prise par
Woelffel empêcha la jonction des deux missions, n'était pas exact.
2. Détail amusant : un des messagers qui furent plus tard envoyés pour nous
remettre l'ordre de rappel et ne purent nous rejoindre, rapporta, comme preuve
qu'il avait tenté de remplir sa mission, un chou de notre potager, ohjet tout à
fait inconnu à la Côte d'Ivoire.
— 108 —
DÉPART DE FORT-BINGER.
Krépo venus nous dire adieu, aidés par ces Panions célèbres
pour leur férocité accourus avec tant d'empressement afin de nous
servir de porteurs, nous quittions Fort-Binger avec solennité,
mais non sans regret.
CHAPITRE Vil
Graoros. — Paloubés. — Sapos.
Nous avions le cœur un peu serré en traversant le Douo. Il
était bien certain qu'aucun courrier n'oserait jamais le
passer pour nous rejoindre, c'était un fossé infranchissable
entre le monde civilisé et nous : nous étions désormais comme
seuls sur la terre.
Mais nous n'avions pas le temps de nous laisser aller à la
mélancolie : nous voulions aller coucher le soir même à Makra,
et c'était une étape assez dure. La marche fut difficile : nos por-
teurs Graoros, ignorants de toute discipline, s'arrêtaient, posaient
leur charge dans le fourré, envoyaient promener les tirailleurs
qui les surveillaient; des conflits s'élevaient à tous moments. Il
fallut de fréquents et longs arrêts pour remettre toutes choses
en ordre. Bref, tout à coup Kamy déclara qu'il était impossible
d'atteindre Makra et qu'il fallait coucher sur place.
Déjà la nuit venait: la pluie s'étant mise à tomber, l'obscurité
se fit subitement. Et nous nous trouvions au milieu du sentier
transformé en torrent, sans place pour camper, sans abri, sans
feu, sous une pluie battante, ne voyant rien, n'entendant rien,
ne pouvant faire un pas. De telles situations sont vraiment
indescriptibles : elles sont si parfaitement affreuses que, quand
on s'y trouve, le mieux est d'en rire.
La pluie finit par cesser ; chaque homme sabrant au hasard
devant lui, un certain espace fut débroussaillé, dans lequel on
— 110 —
TE MP E TE NOCT UR NE
DEPAKT DE FORT-BWGER.
put se grouper. Le plus pressant était d'avoir du feu et de la
lumière, mais toutes nos allumettes étaient mouillées, et l'homme
qui portait notre provision dans une caisse de fer était resté en
arrière : il arriva à huit heures du soir ! Ce fut une affaire ter-
rible que d'allumer du feu, le bois mouillé refusant de brûler.
Il était dix heures quand nous pûmes avaler un peu de thé et de
manioc grillé. Naturellement aucune mesure de sécurité n'avait
pu être prise, sauf bien entendu un poste de garde ; tous nos
hommes étaient couchés pêle-mêle avec les Graoros dans un
désordre complet : si par hasard un guet-apens était préparé,
nous aurions grand'peine à nous en tirer '.
1. Qu'on no s'étonne pas si cette idée de guet-apens revient souvent, sans que
nos rapports avec les indigènes, tels que je les dépeins, semblent la justifier : il
est certain que tous ces peuples avaient l'arrière-pensée de nous surprendre s'ils
trouvaient une circonstance favorable, et c'est parce que nous en étions con-
vaincus qu'ils ne l'ont pas trouver ; ce qui n'a pas empêché... mais on verra
plus loin.
— 111 —
MISSION lios TA INS-D'OLLONE.
Vers deux heures du matin, la pluie recommença de plus
belle. Sous ce déluge, tout le monde se tenait serré autour des
énormes feux, formés de montagnes de bois, qu'on entretenait
à grand'peine en tisonnant furieusement. Les Graoros avaient
entonné un chœur signifiant : « Nous sommes de vaillants guer-
riers qui n'ont peur de rien. » Oui, c'étaient de vaillants guer-
riers, pour chanter en un pareil moment : quelle nuit épouvan-
table! Mais aussi quelle vision pittoresque! Cette forêt sinistre-
ment éclairée, ces chants bizarres, tous ces corps noirs et nus
grouillant au milieu de ces torrents d'eau et de ces brasiers
qu'ils avivaient avec de longues perches, tout cela semblait sorti
d'un des cercles de l'Enfer.
En arrivant à Makra le lendemain, nous avons la joie de voir
le pavillon remis par moi flotter au-dessus d'un magnifique mât
peint en plusieurs couleurs. Nous sommes très bien reçus, trop
bien même, car il ne semble pas qu'il soit question que nous
repartions jamais. La récolte est à peine commencée, tout le
monde profite des moments de soleil pour y travailler ' ; quand
nous parlons de porteurs pour aller jusqu'à la tribu suivante, on
nous dit qu'il y a trop à faire aux champs. Les jours passent, et
notre pacotille diminue.
Nous saisissons le calcul des Graoros. Ayant reconnu que nous
n'avons point d'intentions belliqueuses, ils sont volontiers venus
nous chercher, afin d'amener chez eux nos marchandises qu'ils
achètent contre des vivres ; mais jamais ils ne nous aideront
à partir : ce serait se priver d'une aubaine si extraordinaire.
Eh bien! la même cause produira les mêmes effets sur la tribu
suivante : nous envoyons Hyné chez les Paloubés pour leur per-
suader de venir nous chercher.
Pendant ce temps, nous pouvons à loisir étudier les Graoros.
C'est une peuplade très intéressante et rien n'est plus ridicule
que le sens « sauvage » attaché par les gens du littoral, qui se
croient très civilisés, au surnom de Panion, qu'ils appliquent à
1. C'est excessivement long; on ne connaît pas la faux, il faut couper épi par
épi avec une machette.
— 112 —
GOUTS ARTISTIQUES.
tous les peuples de l'intérieur '. On y observe des goûts artis-
tiques que les Tabétouos, plus à portée de la côte et séduits par
les nouveautés européennes, ont cessé de cultiver. La plupart
CASES PEINTES A MAKRA.
des cases sont recouvertes à l'intérieur et à l'extérieur d'un enduit
blanc sur lequel sont représentés naïvement des hommes et des
animaux; quelques-unes sont entièrement tapissées de dessins
d'ornement fantaisistes ou géométriques en plusieurs couleurs.
Les poteries sont de forme gracieuse et chargées d'arabesques.
Hommes et femmes portent volontiers des bracelets finement
ouvragés, obtenus en coulant du cuivre dans des moules d'argile
durcie au feu; quelques-uns sont munis de grelots. Les ouvrages
de vannerie .sont très soignés ; les femmes font, en fibres de bam-
bous coloriées, divers objets servant d'étuis, de pochettes, etc.
La musique est aussi en faveur, ainsi qu'on l'a vu par le Chœur
des Soldats exécuté sous la tempête nocturne : tous savent jouer
de la cithare et du petit balafon à six touches.
La similitude des enfants avec les nôtres est curieuse : comme
1. Panion, littéralement « homme qui a du sel gemme »: du Nord arrive un
peu de sel de provenance saharienne, tandis qu'à la cote on a du sel marin.
— 113 —
MI.SSIO \ IIOSTAINS-D'OLLO VE.
ceux-ci, ils ont des arcs et des fusils de bois que leur fabriquent
leurs pères; rien ne les amusait plus que déjouer au soldat en
imitant les tirailleurs, et même ils pratiquent le jeu du « chat
perché » suivant toutes les règles. Les plantations sont grandes
et bien entretenues, mais, par une imprévoyance qui surprend
chez eux. les Graoros ne culti-
vent que le riz, dont la moisson
n'a lieu qu'une fois l'an, et dé-
daignent le manioc, les patates,
les bananes, qui mûrissent en
toute saison : aussi, le produit de
la récolte étant toujours gaspillé
dans les premiers temps, se trou-
vent-ils dans la disette à la fin de
chaque année.
J'ai raconté la légende qui veut
que l'ancêtre des Graoros, Ouoro,
ait échappé au déluge de pierres
du Niénokoué. En arrivant à l'em-
placement qu'occupe actuellement
sa tribu, il y trouva les Guétépos:
il leur fit la guerre et les battit.
Les Guétépos pour s'enfuir durent franchir le Douobé : ils instal-
lèrent un pont flottant avec quelques troncs d'arbres reliés par des
lianes. Pendant le passage, les Graoros survinrent, coupèrent
les amarres, le pont se rompit et la plupart des Guétépos se
no}'èrent : aussi cette tribu est-elle très peu nombreuse et a-t-elle
gardé, malgré l'ancienneté de l'injure, une rancune persistante
contre les descendants de ceux qui ont coupé la corde.
C'est à Matoua chez les Guétépos que Hostains était parvenu
en 1897, et nous eussions vivement voulu relier notre itinéraire
actuel à ce point, mais, sous peine de nous brouiller avec les
Graoros, il fallut y renoncer.
Les Graoros sont d'humeur batailleuse, ils ne font pas un pas
dans leur propre village sans avoir le fusil chargé à la main.
FRAGMENT DE FBESOl \ .
- 114
CASQUES
CASOUES DE GUERRE.
Ils sont divisés en deux fractions souvent en mésintelligence, et
la guerre éclate même au sein de chacune d'elles. Plusieurs
chefs1 essaient de s'affranchir de la suzeraineté héréditaire
d'Ouoro, mais celui-ci, par son habileté et plusieurs guerres
heureuses, a su la maintenir.
Son frère Kamy s'est rendu illustre par ses exploits, aussi
porte-t-il le casque à peau de panthère. Un homme tué à la
guerre confère à son vainqueur le droit de porter un casque en
poils de chèvre; pour deux hommes, le casque est orné déplumes
d'oiseau ; pour trois hommes, de cauries2; pour quatre hommes,
un bandeau de peau de panthère le décore, et, pour cinq, il est
surmonté de cornes de buffle. Chaque village a un chef de guerre,
et parmi ceux-ci la hiérarchie s'établit suivant l'insigne du casque.
1. Notamment ceux de Bala et de Yubo, gros villages de plus de cent cases
(400 à .'100 habitants), tandis queMakra n'en a que cinquante- deux.
2. Petits coquillages servant de monnaie au Soudan ; très rares dans la forêt,
elles y sont employées comme ornement.
115
M I S s i ON HO S Tu 1 / Y S -D'OLLO N E .
Un immense pavillon fut remis solennellement à Ouoro,pour
couronner dignement son magnifique mât. Quand nos quarante
tirailleurs et porteurs armés ' furent formés en carré, je me pré-
parais à faire rendre les honneurs, lorsque Kamy me pria d'at-
tendre un instant, puis, courant à sa case, il en revint en costume
de guerre, peau de glé (singe gris, blanc, noir et feu), cartou-
chières, couteau, fétiches, nombreuses chaînettes de fer2, casque,
et brandissant son fusil, commença autour du pavillon une
impressionnante danse de guerre, tandis qu'à côlé de lui un barde
inspiré l'excitait en exaltant sa vaillance et ses exploits. Voulait-il
prendre part à sa manière à notre cérémonie, ou montrer à son
peuple qu'il n'avait pas peur? Quoiqu'il en soit, ce fut un spec-
tacle curieux : il simulait un combat, bondissant et frappant, les
yeux fixes et presque hors de la tête, comme gouverné par un
pouvoir surnaturel.
Ilyné revint de chez les Paloubés avec la promesse que ceux-
ci viendraient nous chercher dans quelques jours. En attendant,
nous acceptâmes les offres du village de Guilika, situé sur la
route, qui désirait nous posséder à son tour, et le 12 août nous
passions le Douobé pour nous y établir.
C'est un joli village sur une terrasse au-dessus de la rivière,
avec de nombreux hameaux tout autour. Trois envoyés des
Paloubés viennent d'y arriver pour voir qui nous sommes et
comment nous nous comportons; notre aspect leur agrée, et
l'un d'eux part rassurer ses compatriotes et les ramener au-devant
de nous.
Hyné nous porte alors un coup très rude en refusant de
s'éloigner davantage de son pays. Il nous a vraiment servis
avec un zèle et une adresse extrêmes, et sa perte sera pour nous
1. Pour augmenter le prestige de nos porteurs, guerriers un peu ridicules,
Ilostains avait eu une idée de génie : avec nos étoffes, chacun d'eux avait dû se
faire une culotte bleue et une veste rouge, et, avec la peau des singes que nous
tuions, un bonnet à poil! Ils étaient superbes ainsi, et nous ne les appelions
que « les Grenadiers anglais ».
2. Ce pacifique insigne de nos huissiers est un ornement très à la mode chez
les guerriers de là-bas.
— 116 —
DANSE DE KAMY. — DESSIN DE MADAME CRAMPEI. -D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES,).
DEPART D'HYNE.
irréparable, mais il n'est pas engagé envers nous, et d'ailleurs
nous n'avons aucun moyen de le retenir. Nous lui remettons
un dernier courrier pour la Franco.
Nous avons encore par bonheur le second interprète ramené
par Hostains, mais le pauvre François est loin de pouvoir tenir
la place d'Hyné, il n'a pas le don de persuasion et tout le
monde l'envoie promener; quand nous le chargeons d'insister
pour obtenir quelque chose : « Moi fatigué de parler, » dit-il
découragé. Il n'est absolument bon qu'à traduire; encore se
fait-il assez mal comprendre des Graoros, dont le dialecte est
déjà différent. Heureusement, un jeune garçon qui sait un
peu d'anglais1, Tiayo, consent à nous accompagner avec son
frère jusqu'au pays desSapos: c'est lui qui sera notre agent diplo-
matique.
Les Paloubés n'arrivant pas, nous nous décidons le 21 août à
partir avec nos seules forces, en faisant des va-et-vient pour
reprendre les charges laissées en arrière. Ce sont de rudes
journées. Le sentier, très rarement fréquenté, est presque fermé
par la végétation : nos porteurs, comme tous les Soudanais,
tiennent leur fardeau sur la tête, et ils ne pourraient faire un pas,
si huit tirailleurs, avec leurs coupe-coupe, ne taillaient sans cesse
la piste devant eux, ce qui permet de constater l'extraordinaire
abondance du caoutchouc : le latex jaillit à chaque coup-.
Nous partons dès l'aurore et marchons toute la journée sans
1. C'est une chose extraordinaire que la facilité avec laquelle les noirs
apprennent l'anglais. Quand un homme va à la côte, il l'apprend auprès des
autres noirs qui le savent, et de retour chez lui, il l'enseigne à sa famille et à
ses amis : nous avons trouvé des femmes et des enfants sachant quelques mois
d'anglais dans des villages dont aucun habitant n'avait été à la cote. « Anglais
parler même chose Xoirs », nous disaient nos gens, « Français parler licite ». Cette
ardeur à apprendre une langue de blancs chez des gens qui ne veulent pas rece-
voir de blancs indique bien leur élal d'âme : vivre indépendants, mais com-
mercer. Et cela appelle des mesures pour répandre le français au lieu de
l'anglais.
2. Les femmes du pays portent aussi sur la tête, mais les hommes se font
avec des lianes des bol les à trois brelelles d'écorce, dont l'une repose sur le
Iront : cela leur permet de marcher courbé et exige un chemin bien moins
élevé : mais nos gens n'ont pu s'habituer à ce procédé.
- 119 -
M I s s 1 0 N HOSTAINS-D'O I. LOh E .
arrêt, même pour manger. Nous savons trop bien, par nos
\ entures avant Néka et Makra, combien il est dangereux
LA PLACE DU L ARRIVÉE DES BLANCS.
d'être surpris par la nuit; or rien ne dit qu'à l'heure voulue on
trouvera un endroit propice pour camper et que les marais ou
terrains détrempés ne se prolongeront pas indéfiniment : il est
donc prudent de marcher jusqu'à ce qu'on trouve une place
favorable. Ainsi donc, entre six heures du matin et six heures
du soir, moment vers lequel tout est à peu près installé, il faut
désormais se passer de manger.
Au quatrième jour, au matin, débouche enfin une nombreuse
cohorte de Paloubés venant au-devant de nous. Quoique un peu
effrayés, ils sont pleins de fierté de nous voir chez eux. Ils
défrichent aussitôt un vaste espace circulaire et font des mar-
ques à tous les arbres : telle est dans la forêt la façon de
commémorer un grand événement '. Ce sera dorénavant la Place
de l'arrivée des Blancs.
Grâce à leur aide, nous atteignons le soir même le village de
I . On marque de celle façon tous les endroits de la forêl où s'esl passé unfail
hnportanl .
120
CHEZ L ES PA E 01 DES
Hirébo. L'accueil est bon; les habitants, battus dans une guerre
récente, sont craintifs, ce qui nous vaut des porteurs et tout ce
que nous voulons. A travers une suite de villages, nous tra-
versons tout le territoire des
Paloubés. Cette tribu ne se dif-
férencie guère de ses voisines ;
mais il faut citer un détail co-
mique.
De loyaux sujets de la reine
Victoria onteul'idée de répandre
chez les noirs l'image de leur
gracieuse souveraine et ils l'ont
imprimée sur des mouchoirs de
cotonnade, sans prévoir l'usage
qui en serait fait. Un stock de
ces mouchoirs, débarqué sur la
côte., a pris le chemin des Pa-
loubés, et nous ne pouvons
nous empêcher de rire aux
larmes en voyant tous les indi-
gènes arborer le portrait de la
reine d'Angleterre à une place où
on n'a pas l'habitude d'en mettre : ce n'est pas sur leur cœur,
oh non! Pauvre QueeD ! Shocking, en vérité !
Nous atteignons le 29 août Yubébo, gros village de 75 cases,
au-dessus d'une colline de 300 mètres d'altitude, d'où, pour la
première fois, nous découvrons un peu de vue. Quelle jouis-
sance pour des malheureux enfermés dans des cavernes de ver-
dure! Nous ne nous lassons pas de regarder les nombreuses
collines qui s'étagent jusqu'à l'horizon, car le pays est très mou-
vementé.
Nous avons la joie de trouver là notre ami le Sapo, Tobrou,
accompagné de plusieurs notables de sa tribu, qui sont venus
voir si réellement on peut nous recevoir sans danger. Il nous
faut plusieurs jours pour les apprivoiser; enfin notre charme
l'Ai S
123 -
i / s >• / o x nos i a i \ .s D'OLL o v /: .
opère: ils font dire d'envoyer des porteurs. Ainsi continue à se
manifester l'effet produit par notre bonne renommée, lente-
ment acquise : ce sont ces tribus impénétrables qui viennent
elles-mêmes nous chercher.
I. î septembre arrivent à son de trompe cinquante Sapos,
et dès le lendemain nous reprenons notre marche. La route est
épouvantable : elle contourne un massif montagneux d'où sortent
une foule de rivières, et ne trouve rien de mieux que do suivre
leur lit; d'ailleurs tout est inondé, car il pleut sans trêve. Peo
dant quatre interminables jours, nous marchons continuellement
dans l'eau, heureux quand, pour passer la nuit, nous pouvons
trouver un plateau où le sol ne soit pas détrempé.
Ces plateaux sont connus des indigènes, qui ont sur chacun
d'eux construit des hangars afin d'abriter les voyageurs. Pour
ne pas se charger de vivres, nos porteurs Sapos ont, à l'aller,
emporté des provisions de manioc qu'ils ont enterrées près de
ces abris et qu'ils retrouvent au passage. Ce sont là des indices
d'une certaine prévoyance.
Enfin, le 9, nous atteignons Paoulo, village de 100 cases, le
plus grand que nous ayons encore vu. Toute la population est
massée à l'entrée et nous salue de joyeuses acclamations; de
belles cases sont préparéos pour nous, et on voit que notre arri-
vée est considérée comme un honneur pour le village.
A peine installés, un grand palabre a lieu : nous expliquons
notre voyage et recevons les compliments de bienvenue. Plu-
sieurs hommes apparaissent alors, tenant dans leurs mains des
vipères cornues et d'immenses najas ' : ce sont les dieux lares
du village, sans doute on les prend à témoin des serments
d'amitié que nous échangeons
Puis le chef se tourne vers Tobrou, et, pour le récompenser
du service éminent qu'il vient de rendre en nous amenant, il
le nomme premier ministre ! Ivre d'orgueil et de joie, le nou-
veau vizir court chercher deux cabris, tout ce qu'il possède,
et nous en fait hommage comme aux auteurs de sa fortune.
I . Serpent noir venimeux qui atteint doux mètres cinquante de longueur.
— 124 —
DIFFICULTÉS D'OBIFXTA TION.
Dans toute la forêt chaque chef a un ministre qui, non seule-
ment traite les affaires courantes, mais encore, dans les occa-
sions solennelles, prend la parole en son nom. Il est très rare
qu'un chef parle lui-même, il se contente d'indiquer d'avance
son opinion : c'est au ministre à mener la discussion à bonne
fin par ses propres ressources, en présence du chef et des nota-
bles muets et en apparence indifférents au débat '.
Nous venions de faire de Fort-Binger à Paoulo un bond considé-
rable, environ 150 kilomètres, et nous ne savions plus rien des pays
situés au delà : force nous était donc de stationner de nouveau.
Il est essentiel, pour s'intéresser à ce récit, de bien com-
prendre quel problème nous avions à résoudre sans cesse.
On ne peut marcher dans la forêt qu'en suivant les sentiers.
Où conduisent-ils ? On répondait à nos questions par des noms
de tribus complètement inconnus, qui ne nous avançaient en
rien : où étaient ces tribus, au Nord, au Sud, à l'Est ou à
l'Ouest? Les directions qu'on nous montrait étaient douteuses,
car souvent le sentier change d'orientation. Nous ne pouvions
donc jamais avancer, sous peine d'erreur grossière, avant de
nous être rendu compte des emplacements respectifs de toutes
les peuplades, c'est-à-dire avant d'être arrivés à établir par ren-
seignements la carte du pays à traverser. C'était, on peut le
croire, une besogne passablement difficile.
Précisément nous venions d'être victimes de ces changements
d'orientation inattendus qu'imposent les chemins : partis de
Fort-Binger en voulant marcher vers le Nord-Ouest, nous étions
allés en réalité presque vers l'Ouest. Nous croyions par suite
avoir laissé loin dans l'Est le Douo ou Youbou, le Douobé, et
toutes les tribus riveraines. Or voilà qu'on nous assura, à notre
profonde surprise, que le Youbou et le Douobé passaient au Nord
de Paoulo, venant de l'Ouest; toutes les peuplades au Nord
t. Cependant Tobrou étant assez novice dans son rôle d'orateur il fallut
plusieurs fois que son prédécesseur L'assistât dans les palabres ; c'est ainsi
qu'on peut voir sur la photographie le ministre honoraire parlant le bras
étendu, tandis que Tobrou, reconnaissable au bâton du chef, insigne de sa
dignité, l'écoute modestement.
— 127 — -
MISSION HOS IA/\ S-D'OLLO \ /.'.
de Fort-Binger s'étaient pareillement déplacées pour nous sui-
vre. Tout cela nous déconcertait fort, et chaque nouveau ren-
seignement, ne pouvant être concilié avec les anciens, ne faisait
que nous embrouiller davantage. I)'où venait donc le Cavally ?
Où allions-nous arriver en le remontant ? Et même, où étions-
nous ' ! Ne nous étions-nous pas trompés dans nos levés d'itiné-
raire, si difficiles dans de tels fourrés? Les jours s'écoulaient,
et nous étions moins avancés qu'à notre arrivée.
Cependant ce long séjour nous permit de faire force obser-
vations intéressantes.
Les Sapos forment une peuplade très considérable partagée
en plusieurs tribus, qui s'étend presque jusqu'à la côte libé-
rienne. Leurs villages sont riches et très rapprochés, si bien que
nous arrivâmes, non sans de grands efforts, il est vrai, à nous
procurer le riz nécessaire, et plus de 400 poulets ou canards.
On trouve chez eux à côté des cases rondes ordinaires, des
cases rectangulaires à pilotis d'une forme toute nouvelle. Elles
sont élevées de 50 centimètres au-dessus do terre ; une cloison
les sépare en deux chambres ; le plancher et les parois sont en
clayonnages très bien tressés ; les toits sont soit coniques
soit diédriques, dans ce dernier cas ils forment deux auvents
profonds, sous lesquels sont installés à l'ombre des bancs en
lattes de bambou semblables à nos bancs de jardin. Ces cases
sont, par suite de leur fragilité qui oblige à un entretien parfait,
excessivement propres et soignées : on y entre par une petite
porte pareille à une chatière, et rien n'est drôle comme de voir
leurs habitants, couchés sur le ventre à l'intérieur, passer leur
tète par ce trou pour regarder au dehors ; elles ont l'air de grands
jouets.
Les serpents fétiches habitent, dans des caisses, deux cases
entourées d'une enceinte sacrée. On les sort assez souvent,
et même quelquefois on les lâche dans le village, tout en les sur-
1. 11 avait fallu réexpédier de Fort-Binger à la côle noire théodolite com-
plètement détraqué par les changements de température et par les chocs que les
porteurs lui avaient infligés malgré toute surveillance.
— 128 —
COSTUME.
LES SERPENTS SACRES ET LEUH CASE.
DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL (D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES).
veillant. Bien entendu, ces serpents excessivement dangereux,
capturés par un homme qui sait les charmer l, ont été privés de
leurs crochets, mais tout le monde l'ignore, et c'est, croit-on,
par une faveur spéciale envers les gens de Paoulo qu'ils se mon-
trent inoffensifs : aussi le village passe-t-il pour honoré de la
protection divine.
Le costume reste en principe le môme que chez les Tabé-
touos, un caleçon à la manière égyptienne, mais le manque
d'étoffes oblige à se contenter le plus souvent d'un lambeau pas-
sant entre les jambes. Aussi nos tissus font-ils prime, on neveut
que cela ; on montre le plus parfait mépris pour les perles et
toute la verroterie si prisée partout ailleurs en Afrique. C'est
I. Il en prend autant qu'il veut, tout près du village. Et cependant nous
n'en avons jamais rencontré un seul, et personne n'est jamais piqué : Le danger
des serpents dans la forêt est une fable.
— 131 —
M I s SIO V // 0 S T. UNS-D'OLLO NE .
grand dommage, car c'est là une marchandise excellente,
précieuse sous un faible poids et un petit volume ; tout notre
stock nous restera pour compte.
Si le costume est simplifié, la coiffure au contraire s'est
cxtiaordinaircment compliquée ; je ne saurais décrire les mer-
veilles d'art qui font ressembler certainestêtes à des jardins à la
française, avec des parterres et des ronds-points, de grandes
avenues et de petites allées; ce sont des prodiges. Ainsi se mani-
feste le goût inné de l'homme pour la toilette : même quand il
n'a pas de vêtement, il trouve mo}ren de faire des chefs-d'œuvre
avec sa chevelure.
Beaucoup de Sapos ont encore la marque usitée sur la Côte :
une barre noire verticale au milieu du front formée de nom-
breuses petites stries. Mais ce qui les distingue des tribus précé-
dentes, c'est la pratique delà circoncision, également en usage
dans les peuplades plus au Nord. Nous avons cru d'abord que
c'était une importation d'origine musulmane, venue du Soudan,
mais les indigènes nous ont assuré que c'était chez eux un usage
immémorial, et de fait ils n'ont aucun rapport avec les peu-
ples mahométans dont ils ignorent l'existence.
Rien de plus curieux que les soins donnés par les mères aux
bébés. Tous les matins chacune lave son enfant, puis le couche
sur ses genoux, et puisant avec sa main de l'eau dans une cale-
basse, la fait couler le long de son index dans la bouche du
petit. Celui-ci, la tète renversée, étouffé par le liquide, crie et
se débat en vain : il faut que tout le contenu de la calebasse y
passe. Ensuite, sans doute pour combattre la congestion, la mère
lui donne, en soufflant par un trou dans une petite calebasse dont
la tige creuse sert de canal, un lavement au piment ! Et cela se
reproduit chaque jour partout, en vertu de coutumes éternelles.
Voilà un traitement à recommander aux mères françaises '.
Nous avons la bonne fortune d'assister à l'enterrement d'un
homme. Sitôt qu'il est mort, ses femmes parcourent le village
en poussant des chants funèbres assez impressionnants, bro-
1. Bingcr a observé lem'nic traitement chez les Nonouma dans le Gouronsi.
— 132 —
EXTEBREMENT.
TOILETTE DES ENFANTS.
DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL (d'aPRÈS PHOTOGRAPHIES).
deries autour de notes descendant chromatiquement. Les
hommes s'assemblent et tirent quelques coups de fusil.
Le lendemain, les gens des environs apportent leurs condo-
léances. Le troisième jour a lieu l'enterrement. Chaque habiiant
offre un morceau d'étoffe, avec lequel on confectionne une bande-
lette pour le corps, qui en est recouvert delà tête aux pieds.
Puis , dans une natte, on le porte à la tombe, profonde d'un mètre ,
creusée sur la lisière du village ; les femmes marchent devant,
pleurant et chantant, les guerriers derrière, tirant des coups
de fusil ; tout le monde a un rameau à la main.
Au moment de descendre le corps dans la fosse, la scène la
plus inattendue se produit. Le poison n'a-t-il été pour rien dans
la mort? Pour s'en assurer, il n'y a qu'un moyen: l'autopsie.
Et elle est faite aussitôt, d'une façon fort experte ! Les intestins
sont examinés, et rien de suspect n'y étant remarqué, le corps
— 133 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
est mis en terre. A la réflexion, de telles pratiques sont moins
stupéfiantes chez des anthropophages qui ont déjà eu l'occasion
d'ouvrir des corps et pu y constater les effets du poison. Néan-
moins, qui aurait pu prévoir que le cannibalisme préparait les
voies à l'anatomie?
La case du mort est ensuite démolie, sage mesure pour empê-
cher les cases de devenir trop vieilles et de s'écrouler.
Le chef de Paoulo, Falé, faisait exception à la règle qui
veut que les chefs se déchargent sur leur ministre du far-
deau des affaires : relativement jeune, il aimait à exercer son
autorité. Chaque nuit, il circulait dans le village en proclamant
à haute voix ses volontés. Gela avait généralement rapport à
nous et aux vols assez fréquents dont se plaignait notre person-
nel; Falé, rejetant tout sur les gens des autres villages, criait :
« Je suis ravi de voir des étrangers chez moi, mais je ne veux
pas qu'on vole les blancs ; ceux qui sont venus pour voler peu-
vent rester ici cette nuit, mais ils devront partir demain dès
l'aurore. » Hélas ! on constatait le lendemain quelque nouveau
vol. Le soir, Falé recommençait: « J'ai cependant bien défendu
de voler », hurlait-il. « Que les voleurs s'en aillent, gare à eux
si je les vois demain. » On aurait cru vraiment qu'il les connais-
sait parfaitement et qu'ils avaient un signe distinctif. Malgré
les difficultés et les querelles que ces vols engendraient, nous
ne pouvions nous empêcher de rire de la façon dont Falé enten-
dait la police.
Notre présence, coïncidant avec la fin de la récolte et des tra-
vaux, était la cause de réjouissances perpétuelles : tous les
soirs filles et garçons venaient devant notre case danser au
son du tam-tam. Le coup d'œil à la lueur des torches était
pittoresque, bien qu'en elles-mêmes les danses fussent médio-
cres : qu'on se figure des monômes interminables de gens qui,
les coudes au corps et remuant les hanches et les jambes, font
semblant d'aller au pas gymnastique, sans presque que leurs
pieds quittent le sol et en se déplaçant à peine ; quelquefois
cependant, les jeunes hommes exécutent des pas plus intéres-
— 134 —
l enterrement. — dessin de madame paule crampe l.
d'après i>k- photographies.)
SÉJOUR DANS LES VILLAGES.
sants, surtout quand les chœurs, qui ne cessent pas, entonnent
des motifs guerriers. Nous nous retirions bientôt, mais le tam-
tam continuait jusqu'au matin, nous empêchant impitoyablement
de dormir.
Ces séjours dans les villages
sont d'ailleurs odieux. Pas
d'arbres à l'intérieur, partant
pas d'ombre, ironie cruelle au
milieu d'une ceinture de végé-
tation qui vous étouffe ; impos-
sible de se promener sans tra-
verser des fondrières ou des
marigots. On est donc obligé,
en dehors des reconnaissances
nécessaires, de rester tout le
temps dans sa case, où il fait
sombre au point de ne pouvoir
ni lire ni écrire pour peu que
le soleil soit voilé — or il l'est
souvent : il pleut sans cesse !
— On vit dans un cachot obs-
cur et étouffant.
Les tirailleurs, eux, trouvaient des consolations. Chaque fois
que nous arrivions dans un village, le chef nous prévenait que,
si nos hommes désiraient les faveurs du beau sexe, il fallait les
mériter... par des cadeaux. Nous répondions invariablement que
nos hommes ne possédaient rien et que, s'ils plaisaient aux
femmes, eh bien ! ils seraient aimés pour eux-mêmes. Ceci bien
posé, il n'y avait plus de réclamation. Or, par tous pays, la
femme subit le prestige du beau militaire, et à Paoulo les con-
quêtes furent nombreuses.
Il n'était point malaisé de s'en apercevoir. Bien loin de la
dissimuler, les jeunes filles tenaient à proclamer leur flamme :
avec de la couleur blanche, elles peignaient des ronds, des car-
rés, des étoiles, sur la figure de celui qu'elles avaient distingué,
EN BONNE FORTUNE.
137
M I s SIO N II ( > S TAINS-D'O L L ON E
et le marquaient ainsi à leur chiffre. Telles les dames du moyen
âge brodant à leurs couleurs l'éeharpe de leur chevalier ! Et
JAVELOT, SABRE, CITHARE ET GUITARE.
nos tirailleurs, affreusement burlesques avec leurs faces noires
géométriquement barbouillées de blanc, promenaient orgueil-
leusement ce signe de leur victoire.
Les Sapos sont industrieux et travaillent assez bien le fer
qu'ils recueillent en abondance dans le sol; dans chaque vil-
lage est un petit hangar circulaire servant de forge ; les hommes
habiles à forger sont très estimés, contrairement à ce qui a lieu
au Soudan '. Le soufflet est formé d'une pièce de bois creu-
sée, d'où partent deux tuyaux de bambou ; sur deux ouver-
tures très rapprochées sont appliquées des peaux qu'au moyen
d*une poignée un aide agite alternativement pour produire le vent.
Il faut signaler un jeu qui se joue à deux, avec des fiches
qu'on plante dans une sorte de damier en croix, et analogue aux
1. Ils Fabriquent surtoul des bracelets, des haches, des sabres el des jave-
lots. Ceux-ci sont presque abandonnés pour le fusil, cependant quelques
hommes les préfèrent parce qu'ils tuent sans liruit. Ce sont des cannes de un
mètre vingt environ, recouvertes de peau et terminées d'un côté par un bout
ferré, de l'autre par une lance. Ils sont souvent munis d'une corde, pour
qu'on puisse les ramener après les avoir lancés.
— 138 —
LE MONT NI ETE.
LA FORCE A PAOULI.
dames, à l'assaut. Il exige des combinaisons réellement savantes.
Au centre du pays Sapo s'élève le mont Niètè, qui domine
Paoulo. C'est un massif important, d'une altitude maxima de
700 mètres environ, mais qui couvre une vaste surface. Il donne
naissance à deux fleuves, dont les embouchures figurent sur les
cartes de la côte libérienne, mais dont le cours était jusqu'ici
entièrement ignoré : le Douhoué (Dewah des caries) et le Sino
(Sinoë). Le mont Niètè est célèbre dans tous les pays Kroumen,
comme le Niénokoué. Lui aussi a sa légende : c'est sur son som-
met que demeurent les morts. Aussi nous fut-il impossible d'y
monter, sous peine d'offenser nos hôtes ; cependant nous avions
exprimé le désir de faire cette ascension : cela suffit pour que,
après notre départ, le bruit se répandit au loin, et jusqu'à
Béréby, que nous étions montés sur la montagne et avions dis
paru, tués par les morts.
Notre présence à Paoulo y attira des gens de toutes les tri-
139
MISSIO \ HOSTA INS-D'OLLONE.
bus : nos bons rapports avec nos botes et l'aspect de nos
marchandises leur inspiraient bientôt le désir de nous conduire
chez eux, et nous en profitions pour nous renseigner. Ainsi ce
nouveau séjour produisait les mûmes effets que notre long arrêt à
Fort-Binger : dissiper les appréhensions et par suite l'hostilité.
Mais, malgré tous nos efforts, nous n'arrivions pas à éclaircir
L'énigme géographique, et notre embarras pour choisir une route
était grand '.
In des étrangers, un Pérabo nommé Tooulou, était parti-
culièrement intelligent. Un jour nous lui demandons de repré-
senter sur le sol avec du charbon la position des différents
peuples : nous avons alors la surprise profonde de voir cet
homme nous tracer, après réflexion, une véritable carte, sur
laquelle il porte tout ce que nous voulons connaître, rivières,
montagnes, tribus, villages, et tout cela est si logique, tout
s'accorde si bien avec les distances indiquées, les routes signa-
lées d'un point à un autre, etc., que l'exactitude en est évidente.
Les jours suivants, nous lui faisons refaire cette carte en essayant
de l'embarrasser : peine perdue, toujours il recommence le
même croquis, identique, et réfute toutes les objections.
Or cette carte était pour nous un trait de lumière : le Youbou
et le Douobé au lieu de couler du Nord au Sud, comme nous
l'avions cru, venaient en réalité de l'Ouest, où le Douobé avait sa
source; le Youbou se recourbait ensuite de nouveau vers l'Est,
et finalement vers le Nord, il traçait donc une sorte d'S et décri-
vait une boucle considérable vers l'Ouest. Cette forme expli-
quait l'enchevêtrement, jusque-là incompréhensible, des popu-
1. Comme pour l'augmenter, ces étrangers apportaient des nouvelles extra-
ordinaires: uue grosse troupe de blancs approchait venant de l'Ouest. Etait-ce
Woelffel ? Puis ce furent après d'autres blancs venant de L'Est ; bientôt il en \ in t
iln Sml et du Nord, il \ en eut de campés dans chaque village, el ils en cou-
vrirent le pays: c'était une vraie Fantasmagorie. Et on nous servait tout cela
le pin- sérieusement du monde, avec force détails vraisemblables. Plusieurs fois
ces nouvelles nous causèrent de l'émotion, tant elles étaient précises; vérifica-
tion faite, ce n'était que l'écho du bruit que notre arrivée causait partout. Ce
phénomène de cime en retour, de récits dout on est soi-même l'origine et qui,
déformés, vous reviennent appliques à d'autres, est fréquent dans le pays où
les nouvelles se transmettent oralement.
— 140 —
SohUie. tù/A. .
&a v
CARTE INDIGÈNE.
lations riveraines. Tout étant éclairci, nous pouvions choisir
notre route. Mais alors eut lieu le plus étonnant concours de
géographie : pour nous décider à venir chez eux, les gens
des autres tribus se
mirent à leur tour à
dessiner la carte, en
la modifiant de ma-
nière que leur pays
se trouvât juste dans
la direction du Nord;
et ils le faisaient si
habilement que nous
ne pouvions discer-
ner qui nous trom-
pait.
Nous étions vrai-
ment confondus
d'admiration, et cha-
cun le sera s'il
pense à ce qu'il ob-
tiendrait d'un pay-
san quelconque au-
quel il demanderait
la carte du pays à 100 kilomètres autour de son village, et
môme à moins. Et, qu'on y songe, dans la forêt jamais la moindre
échappée ne permet de se rendre compte du terrain : seul un
effort considérable de raisonnement, appliqué aux observations
faites le long des chemins sur les cours d'eau, les montagnes,
etc., peut arriver à donner une idée d'ensemble d'une contrée
qu'on n'a jamais vue, puis enseigner à représenter cette idée
par une carte '.
Je crois donc que ce trait, mieux que tout ce que j'ai pu dire,
1. Comme, ainsi que je l'ai dit, les gens circulent très peu, ils se transmettent
les uns aux autres ce qu'ils ont appris, et depuis j'ai vu deux fois des indigènes
tracerune carte à d'autres pour leur indiquer une position : en somme, de
vrais cours de géographie !
(KL&)
0 f0Jiu*Uc)
CARTE DESSINEE PAR TOOILOI.
1 il
MISSION IIOSTALVS D'OLLONE.
contribuera à détruire cette opinion presque universelle que le
nègre privé de nos lumières est un être borné et voisin de
l'animal. C'est là un préjugé ridicule, du à notre vanité. Parce
que ces gens vont tout nus, ils ne sont pas forcément stupides :
les Gaulois nos pères n'allaient pas autrement, au temps de César,
et, il y a quatre mille ans, les Grecs n'étaient guère plus
avancés sous aucun rapport ; le monde cependant était déjà
vieux. La civilisation des noirs est en retard, parce qu'ils n'ont
pas de besoins, grâce à la douceur de leur climat et à la fécon-
dité de leur sol ; des siècles d'existence facile leur ont fait par
atavisme un caractère indolent et léger ; ils n'éprouvent pas le
désir d'un progrès qu'il faudrait payer plus cher qu'il ne vaut.
Mais de là à être dépourvus d'intelligence naturelle il y a loin.
D'ailleurs, il faut se garder d'identifier tous les nègres, qui se
divisent en une foule de races très différentes. Ceux de la forêt
sont vraiment bien doués, et c'est pourquoi est passionnante
l'étude de ces êtres qui, grâce à leur complet isolement, n'ont
rien appris que par eux-mêmes et donnent une idée de ce que
furent nos ancêtres, et de ce que nous serions peut-être restés
dans les mêmes conditions.
Le Pérabo sortit vainqueur du tournoi : sa tribu fut reconnue
comme la plus septentrionale de toutes les concurrentes, donc
la plus proche du Soudan ; bien mieux, Tooulou s'engageait à
nous conduire dans des peuplades situées encore plus au nord,
nommées les Gons.
Notre décision d'aller chez les Pérabos mécontenta fort les
Sapos, peu pressés de voir partir nos marchandises.
Un soir, une contestation pour un motif insignifiant s'élève au
marché. Aussitôt les Sapos appellent au secours ; subitement
tous les hommes sortent des cases en brandissant leurs fusils et
les femmes disparaissent dans la brousse. Mais_ nous sommes
toujours sur nos gardes : trois coups de sifflet, et tout notre monde
en armes se rassemble aux emplacements de combat fixés
d'avance. La situation est tendue au dernier point. Les indi-
gènes, qui croyaient nous surprendre, ont bien reculé en nous
— 142 —
M II0STA1NS AU MILIEU DES INDIGENES. — DESSIN DE -MADAME PAULE CRAMPEL.
TENTATIVE DE SURPRISE.
voyant sitôt prêts à la lutte, mais ils se disposent à l'attaque :
réunis au fond du village, ils se concertent, et de petits groupes
voat se poster dans la brousse tout autour de nous. Des hommes
se détachent pour nous crier des injures et des menaces. Qu'un
coup de feu parte d'un côté ou de l'autre, et c'est la fin de notre
mission, car, même si
nous sommes vain-
queurs, il nous sera
impossible de continuer
notre route sans guide à
travers des populations
dorénavant toutes hos-
tiles, et il faudra rega-
gner la côte en combat-
tant sans cesse.
Heureusement la dis-
cipline de notre person-
nel est admirable : tous
attendent , insensibles
aux provocations, le si-
gnal du combat qui les
comblerait de joie. Les vieillards du village, qui d'abord
s'étaient tenus à l'écart, finissent par comprendre que peut-être
leurs guerriers ne seront pas les plus forts. Falé s'avance, prend
Hostains par la main et l'emmène vers ses gens, en proclamant
qu'il est son ami et qu'on ait à déposer les armes.
Mais les Sapos sont fort excités, et ce blanc tout seul au bout
de leurs fusils prête à un exploit bien tentant : plusieurs mettent
enjoué à bout portant Hostains, qui ne fait pas un mouvement.
Les gens sages désarment ces forcenés, et tous, impressionnés
par cette tranquillité impassible en même temps que par l'attitude
de nos hommes, se décident un à un à regagner leurs cases.
Hostains, seul et sans armes, fait ainsi avec Falé le tour du
village jusqu'à ce que tous soient rentrés chez eux; son retour
vient enfin nous délivrer d'une mortelle inquiétude.
MASOTE EN BOIS SCULPTE.
— 145 —
10
MISSIOIS HOS l'Ai VS-D'OLLONE.
Le calme ne se rétablit pas tout de suite, il nous faut veiller
toute la nuit. Les femmes sont toujours absentes, et c'est un
indice caractéristique de mauvaises dispositions ; enfin, au
matin, elles rentrent successivement.
Peu après, les notables viennent en corps nous trouver : « Il
ne faut plus, disent-ils, que pareille chose se reproduise. Nous
voulons être amis et proclamer notre amitié : donnez-nous un
pavillon. » On envoie aussitôt des messagers convoquer les chefs
des villages voisins; un màt immense est coupé et planté sur la
grande place. Le lendemain, en grande pompe, le drapeau
français est hissé sur Paoulo. C'était là le résultat de la tentative
d'agression des Sapos : grâce au calme courage d'Hostains et
à la discipline de notre troupe, nous avions, sans effusion de
sang, remporté la victoire, et tous la reconnaissaient.
Nous avons su plus tard que le coup de main avait été pré-
paré : les Sapos croyaient que leur prise d'armes suffirait pour
terrifier tout notre monde et le mettre en fuite ; ils n'auraient
plus qu'à se partager nos marchandises et à garder comme cap-
tifs ceux qu'ils no voudraient pas tuer. Du reste, il ne faut pas
se le dissimuler, tous les peuples que nous avons traversés
n'ont cessé de chercher une occasion favorable pour nous sur-
prendre; mais, en gagnant à nos intérêts quelques hommes
influents, nous avons toujours empêché l'accord de se faire
contre nous, et d'ailleurs nous nous gardions.
Le pavillon hissé et un traité en règle signé avec les Sapos,
nous n'avions qu'à partir. Mais nos nouveaux amis entendaient
bien utiliser notre alliance : une antique querelle avec un vil-
lage voisin, Toulibli, s'étant ranimée, ils voulurent aussitôt
commencer la guerre. Nous ne pouvions les abandonner juste
au moment où ils venaient de se proclamer Français ; cependant,
nous n'avions nulle envie de nous battre pour le compte d'autrui,
même au prix de trois boeufs que les gens de Paoulo nous offri-
rent si nous voulions prendre Toulibli !
Tous nos efforts tendirent à amener une réconciliation, en inti-
midant l'ennemi. Cette tactique réussit. Les négociations furent
— 146 —
DÉPART DE PAOULO.
conduites par les femmes de Toulibli : chez ces chevale-
resques cannibales, les femmes sont respectées pendant la
guerre tout comme en Europe, et, bel exemple pour nos fémi-
nistes, ce sont elles qui servent de parlementaires et d'ambas-
sadeurs l. Mes lecteurs connaissent trop la diplomatie fémi-
nine pour douter qu'elles ne s'acquittent fort bien de telles
fonctions, si différentes du rôle de bête de somme auxquelles
on les croit soumises. Mais ici toute la finesse des négocia-
trices fut vaine, et nos alliés obtinrent gain de cause sur tous
les points.
Ils n'en furent que plus mécontents de notre départ, puisque
leur puissance s'en allait avec nous, aussi nous refusèrent-ils
toute aide. Gomme chez les Graoros, il nous fallut partir seuls,
conduits par Tooulou, en opérant des va-et-vient avec nos por-
teurs, et non sans prendre des précautions : les Sapos étaient
si furieux que, pour un peu, ils nous auraient attaqués, par
affection !
Le 22 octobre nous quittions Paoulo, après un mois et demi
de séjour.
1. Partout ailleurs que chez les Sapos, les femmes sont tuées comme de sim-
ples hommes; on ne les réduit pas eu captivité, les captifs autochtones étant
impossihles à garder.
CHAPITRE VIII
Kopos et Péraoos. - Incidents, — Boos el Booniaos.
A travers de nombreux petits villages, nous atteignîmes Doué-
bli. C'est le village Sapo le plus septentrional ; nous devions
ensuite, d'après Tooulou, marcher quatre jours en forêt déserte
pour gagner son pays. Les gens de Douébli déclarèrent que Toou-
lou nous trompait, qu'il n'y avait pas de chemin pour aller direc-
tement chez lui, et qu'il nous fallait passer chez les Kiés, puis-
sante tribu voisine. Mais les dispositions des Kiés étaient
mauvaises, ils s'étaient vantés que nous ne sortirions pas de
chez eux, et ils avaient arrêté des gens que Tooulou avait
cnvoj'és chez lui pour annoncer notre venue. Nous voulions
donc les éviter, et le seul moyen était de nous fier à Tooulou.
Devant notre résolution de partir de suite, en brûlant au
besoin notre surplus de bagages, les gens de Douébli consenti-
rent, afin de retirer quelque bénéfice de notre passage, à nous
fournir des porteurs pour trois jours, au bout desquels, suivant
Tooulou, nous rencontrerions les Pérabos venant au-devant de
nous.
Le 28 octobre, après des cadeaux généreux, nous partons avec
24 porteurs. Au bout d'une heure, à un signal donné, plusieurs
Sapos jettent leurs charges et disparaissent dans la brousse.
Heureusement, grâce à la pluie qui tombait à verse, leur signal
n'est pas entendu de tous, et nos hommes empoignent les autres
avant qu'ils aient pu s'enfuir : on les prévient qu'on tirera sur
tout fuyard. Plusieurs de nos porteurs, qui avaient été déchargés
— 148 —
DANS LA FORÊT DESERTE.
comme malades, doivent prendre les fardeaux abandonnés.
Rien ne peut donner une idée de la route. Sous la pluie
torrentielle, la forêt inondée n'était qu'un immense marécage
où nous avancions péniblement plongés dans l'eau jusqu'à mi-
corps. Le moindre ruisseau était infranchissable : il fallait faire
un pont en abattant un arbre, ou, comme des singes, passer d'une
branche à l'autre dans les airs, système commode pour des
hommes chargés ! Nous campions où nous pouvions sous des
abris en feuilles de palmiers, nos tentes étant depuis longtemps
pourries. Et, après de telles marches, sait-on la question qu'on
nous a le plus souvent posée depuis notre retour en France ?
« Vous avez dû bien souffrir du manque d'eau, n'est-ce pas? »
Non, nous n'en souffrions pas, hélas !
Au bout de trois jours, nous n'avions point rencontré les gens
de Tooulou. Les Sapos refusèrent d'aller plus loin; ils avaient
notre parole, il fallut bien les laisser partir. Nous restions seuls
avec notre excédent de charges. Heureusement, notre personnel
fit assaut de bonne volonté, tout le monde s'offrit pour les
prendre, Tooulou, les interprètes, les boys, et même, ce qui
étonnera surtout, les tirailleurs : ils ne pouvaient, pour qui
connaît leur orgueil de guerriers, donner plus éclatante preuve
de dévoùment.
Trois longs jours s'écoulèrent encore. En réalité, les Sapos
n'avaient pas menti, il n'y avait point de route. Nous suivions
par moments quelques sentiers de chasse percés au hasard,
plus souvent encore des trouées faites par des éléphants, puis
nous nous ouvrions un chemin dans le fourré, devenu heureu-
sement moins dense. Plusieurs fois Tooulou, désorienté, car le
soleil restait invisible, nous conduisit vers le Sud : ce fut la
boussole qui indiqua l'erreur, et les blancs qui remirent l'indi-
gène dans la bonne voie, à son grand étonnement. Mais nos
provisions de riz touchaient à leur fin i, et aussi les forces de
1. Il y avait longtemps que notre provision de café était épuisée, le sucre vin
à manquer aussi. Du thé moisi était tout ce qui nous restait, avec un peu de sel,
et quinze jours plus tard cela manquera aussi.
— 149 -
MISSION HOS TA INS-D'OLLO \ E.
tout le monde, à marcher ainsi surchargé de six heures du
matin à cinq heures du soir, dans l'eau ou dans la boue. Notre
inquiétude était grande : où nous menait Tooulou '.'
Enfin, le sixième jour au soir, nous atteignîmes le Douobé.
Ce n'était plus maintenant qu'une petite rivière de 15 à 20 mètres
de large, mais profonde encore de près de \ mètres à cause des
pluies. Un grand arbre servit de pont, et nous passâmes de
même la rivière C»', de dimensions presque égales, qui conflue
de là avec le Douobé. Le lendemain (3 novembre), nous
revoyions enfin des êtres humains et arrivions, complètement
épuisés, chez les Kopos.
Les Kopos sont une peuplade alliée aux Pérabos, et un grand
nombre de ceux-ci, venus au-devant de nous, se trouvaient là.
Tous ces gens nous regardaient avec un profond étonnement :
jusqu'alors, clans toutes les tribus, quelques hommes étaient allés
à la côte et y avaient vu des blancs; ici, c'est à peine si on
avait entendu parler de ces êtres étranges.
Mais, phénomène singulier! si les gens avaient l'air plus
farouche, les choses avaient pris un aspect plus riant et plus civi-
lisé. Les villages régulièrement bâtis, très bien entretenus,
étaient décorés de massifs fleuris de tabac ou d'autres plantes
utiles, avec des bordures de bois ; d'immenses plantations
ouvraient de larges clairières, et, chose admirable! les che-
mins presque droits, débarrassés d'obstacles, larges quelquefois
de plusieurs mètres, étaient devenus praticables. Les pluies
ayant cessé sur ces entrefaites, la marche nous semblait main-
tenant un plaisir.
Malheureusement les cases, fort soignées d'ailleurs, pré-
sentaient une nouvelle disposition bien incommode : sauf dans
un carré de deux mètres devant la porte, on ne peut s'y tenir
debout, le plafond n'étant qu'à un mètre de terre. C'est sur
ce plafond, formant premier étage, que les gens couchent quand
il fait froid. Les cases sont entourées d'une véranda circulaire
très étroite; plusieurs sont décorées de peintures; à l'intérieur,
un mur de terre les sépare en deux chambres. Les toits coniques
— 150 —
LES KOLAS.
TYPES ET CASES KOPCK.
sont très pointus. Mais ce qui caractérisait surtout la région,
c'était l'abondance, qui désormais ne cesserait plus, des kolatiers
jusqu'alors très rares '. On sait que la kola, fruit extrêmement re-
cherché au Soudan et qui y fait l'objet d'un commerce considé-
rable, provient delà forêt. Binger, d'après un de ses hommes qui
avait été captif chez les Los, peuplade près du Bandama, a
décrit une fort curieuse association secrète ayant pour but de
transporter les kolas au Soudan sans que le mystère de la
forêt pût être pénétré. Nous désirions contrôler le fait, mais
1. Qu'on ne croie pas cependant qu'ils poussent au hasard dans la forêt : on
n'en trouve guère qu'aux alentours des villages où ils ont élé une fois plantes
et où ils se reproduisent. Ils ne semblent pas un produit spontané du sol.
151
MISSION IIOS TA INS-D'OLL ONE.
pour découvrir de tels secrets, il nous eût fallu un agent habile,
qui nous manquait. Je dois signaler seulement que dorénavant
tous les villages sont précédés d'une place circulaire taillée dans
la brousse et servant à des réunions, peut-être à des marchés, et
que nous avons trouvé dans des cases des ballots de kolas
bien empaquetés comme pour un long voyage, avec des marques
peintes, peut-être celles du propriétaire ou du destinataire.
A travers une suite de villages, nous arrivâmes le 7 novembre
à Sooudi, capitale des Pérabos, dont le père de Tooulou était
chef. Une fête fut donnée en notre honneur : un homme portant
un masque à immense barbe, une coiffure de plumes gigantes-
que, une sorte de longue jupe en feuilles de bambou et une
camisole, exécuta des danses bizarres, avec privilège de battre
à son gré les spectateurs. On trouve presque en tous pays le
pendant de nos carnavals, avec masques, déguisements, licence
de tout faire, mais le fait est particulièrement curieux au fond
de cette forêt sans communication avec le reste du monde, et
un déguisement, presque pareil aux nôtres, n'est-il pas singulier
chez des gens qui ignorent tout costume?
Des hommes de toutes les tribus limitrophes étaient accourus
à Sooudi et nous les interrogions avidement, espérant enfin
entendre parler du Soudan; et en effet deux hommes du Nord,
des Zouos, se mirent à nous raconter qu'ils avaient entendu
parler des blancs et d'une grande guerre. Enfin! le voile se
soulevait, on se décidait à parler, et sans doute nous touchions
au but. Mais hélas! la nuit retomba plus obscure : les autres
indigènes écoutaient ces récits d'un air manifestement incrédule
qui montrait bien qu'ils ne les avaient jamais entendus, et des
questions sur la fin de la forêt, sur les sources du Cavally, trou-
vèrent en défaut nos donneurs de renseignements. Que nous
étions donc loin encore, pour qu'une telle ignorance fût possible!
Cependant, on nous signala les Ouabos (sans doute les gens de
Oua) et les Blons, noms recueillis par le commandant de Lar-
tigue et Blondiaux. Même une grosse troupe de blancs aurait
récemment fait la guerre aux Blons et fondé un poste appelé
— 152 —
ABANDON DE TOOULOU.
Blontrouyé (traduction: au pied de la montagne des Blons).
Tout cela était si confus, si plein de réticences, que le mystère
semblait augmenter.
Quoi qu'il en fût, Tooulou avait promis de nous conduire au
Nord de la boucle du Cavally jusque chez les Gons. Ce peuple
dont on nous parlait depuis la côte comme appartenant à une
race tout à fait différente, avec une langue et des mœurs nou-
velles, devait être d'origine Bambara ' : ils avaient les trois
raies sur la joue qui sont la marque distinctive des Bambaras;
les gens tissaient des étoffes et portaient des vêtements; enfin,
ce qui était significatif, on nous avait présenté comme des Gons
tous les captifs Soudanais que nous avions rencontrés. Nous
serions là en pays ami.
Après avoir hissé le drapeau français sur Sooudi, nous repre-
nons la marche le 13 novembre. Malheureusement les deux
Graoros, Tiayo et son frère, ne veulent pas nous accompagner
plus loin : engagés jusqu'à Paoulo seulement, c'est merveille de
les avoir décidés à aller au delà. Mais s'écarter davantage de
chez eux, où déjà ils auront tant de peines et de dangers à revenir,
est au-dessus de leur courage , et ils avouent qu'on ne leur dit
rien de bon de ce qui va nous advenir : nous serons sûrement
mangés. Leur départ rend la chose assez probable, car François
n'arrive plus guère à se faire entendre.
Les difficultés commencent de suite. Nous devions le soir
même franchir le Cavally, mais Tooulou, mécontent de notre
prompt départ de Sooudi, veut s'arrêter en route. Nous refusons,
et à son tour il refuse de nous accompagner : d'un air
moqueur, il nous regarde continuer notre marche sans guide.
Nous trouvons le fleuve à trois quarts d'heure de là. Il a en-
core de 80 à 100 mètres de large et 8 de profondeur. Les indi-
gènes ont organisé un mode de passage fait pour nous surpren-
dre : plus de pirogue, mais un ba c, radeau triangulaire se mouvant
1. Je prends ce mot dans le sens, évidemment impropre, avec lequel tout
le monde l'emploie dans l'Afrique Occidentale, pour désigner l'ensemble des
populations que Binger appelle Mandés.
— 155 —
MISSION HOS TAIN S-D'OLL ONE.
le long d'une immense corde de lianes, que maintiennent lendue
d'autres cordes ingénieusement disposées. Ce procédé, à ma
connaissance, n'a été signalé nulle part en Afrique. Le passage
nous occupe jusqu'au soir et nous couchons sur l'autre rive.
Or, voici pourquoi Tooulou s'était montré si narquois en nous
quittant: il nous avait engagés sur une fausse route, ce n'était
qu'un sentier de chasse qui se perdait assez loin dans une contrée
déserte; nous allions nous égarer et mourir de faim, à moins de
revenir. Il nous croyait à sa merci.
Mais, je l'ai déjà dit, jamais nous ne marchions sans avoir
d'avance dressé par renseignements la carte du pays; nous
savions donc qu'il y avait un petit village à peu de distance du
passage. Ne l'ayant pas trouvé, nous faisons le lendemain matin
des reconnaissances qui le découvrent à 3 kilomètres en amont,
près d'un autre bac, sur la bonne route cette fois.
Nous demandons là un guide pour nous mener jusqu'à la tribu
suivante. Sans paraître refuser, les habitants font traîner les
choses en longueur ; d'autres indigènes arrivent successivement
et se concertent avec eux; enfin, comme si c'eût été le bon chemin,
ils nous conduisent au fleuve.
Un spectacle pittoresque et imprévu nous y attendait. Do
l'autre côté des eaux étincelantes de lumière, dans la gigan-
tesque et sombre muraille de verdure qui nous faisait face,
s'ouvrait comme une caverne une voûte profonde; une multitude
s'y tenait assemblée, le peuple assis en rangs étages depuis le
niveau du fleuve jusqu'au sommet de la berge, au-dessus de
lui un aréopage de vieillards en demi-cercle assis sur leurs
chaises, présidés par un homme à grande barbe blanche sur un
trône : une vraie scène de théâtre.
Nous nous arrêtons étonnés. Aussitôt Tooulou sort des cou-
lisses et, s'avançant près de la rampe, nous apostrophe par-
dessus le fleuve, nous reprochant de façon pathétique de n'avoir
pas payé ses services. A tue-tête et avec de grands gestes lui
aussi, notre interprète lui réplique qu'il s'est engagé à nous
conduire chez les Gons et qu'il manque à ses serments. Ce dia-
— 156 —
palabre a travers i-e cavally. — dessin de madame paule crampe l.
(d'après u.ne photographie.
CHEZ LES BOOS.
logue homérique à travers le large fleuve se poursuit avec feu.
En réalité, il ne sert qu'à dissimuler, à décorer le marché qui
se négocie en sous-main : par le bac a lieu un va-et-vient inces-
sant de propositions et de contre-propositions secrètes. Des deux
côtés, on a intérêt à s'entendre : Tooulou craint de perdre tout
ce qui lui a été promis, nous désirons éviter son hostilité et
retrouver en lui un guide vers les tribus lointaines. La foule
s'est divisée en deux camps, dont l'un prêche les mesures
extrêmes contre nous, l'autre conseille à Tooulou de céder. Enfin
on trans'ge : Tooulou consent à nous conduire, et nous à lui
remettre de suite une partie de la récompense promise. Il est
trois heures du soir, la journée presque entière s'est écoulée
dans ces péripéties orageuses.
Le soir même, au bivouac, notre interprète François est pris
d'une fièvre ardente, et nous pouvons bientôt reconnaître une
pneumonie grave : c'est la quatrième que nous avons à soigner
dans notre personnel, dont une telle existence épuise manifes-
tement les forces1. Il faut cependant admirer notre bonheur:
si la maladie avait frappé François un jour plus tôt, il nous eût
été impossible de traiter avec Tooulou, c'est à coups de fusil
que la querelle se fût terminée et que serait-il advenu de nous ?
En ce moment le mal était moins grave, Tooulou, habitué
depuis Paoulo à notre façon d'agir, pouvant de lui-même nous
assurer bon accueil et nous procurer le nécessaire.
Deux jours de marche en pays désert nous paraissent char-
mants : les eaux se sont écoulées rapidement depuis quinze
jours qu'il ne pleut plus, les fourrés moins épais laissent le
regard pénétrer plus loin sous la voûte majestueuse des grands
arbres, et c'est délicieux de ne plus barboter dans l'eau entre
deux murs, les pieds pris par des racines, la tête et les bras par
des lianes. François est porté en hamac, ce que permet la piste
plus large et mieux tracée.
La traversée de la tribu des Boos s'effectue sans incident
1. Sur 60 hommes, il y en avait tous les jours vingt à la visite, et il fallait
bien que les pauvres diables marchassent tout de même.
— 159 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
notable, quoique à la muette, Tooulou arrangeant toutes les
affaires.
Subitement, à leur dernier village, Troya, Tooulou déclare
qu'il ne peut aller plus loin, étant au plus mal avec la
tribu suivante, les Booniaos, mais son ami Zola, qu'il nous pré-
sente, nous conduira cbez son oncle, important chef des Booniaos,
et celui-ci nous introduira chez les Gons. Nous essayons de
retenir Tooulou ; c'est inutile, il dit qu'on le tuerait chez les
Booniaos. Force nous est donc de subir sa combinaison, dont
nous n'augurons rien de bon, mais nous ne lui donnons qu'un
fusil au lieu des trois promis : les deux autres seront pour
ceux qui nous mèneront à sa place chez les Gons.
Le lendemain, quand nous sommes prêts à partir, toute la
population en armes nous entoure: Tooulou exige ses trois fusils,
et sur notre refus s'emporte et nous menace. Tous les indigènes
nous quittent précipitamment et se réunissent à l'autre bout du
village pour se concerter: ils paraissent fort excités. La situation
est grave. Cependant Zola craint de perdre le fusil que nous
lui avons promis, il s'entremet pour nous, quelques vieillards
l'appuient, de menus cadeaux nous font des partisans, et la
foule retournée prie poliment Tooulou d'aller revoir son pays.
Il part furieux, en nous jetant l'anathème.
Par deux fois cet homme nous a mis à deux doigts des pires
éventualités. « Si les blancs reviennent, il faudra lui couper
la tète », dit François qui, presque mourant, a fait un suprême
effort pour mener toute cette affaire. Et cependant c'est à Toou-
lou que nous devons l'énorme bond que nous avons fait depuis
Paoulo ; bien plus, c'est grâce aux mesures qu'il a prises que
nous allons pouvoir atteindre les Gons. Avec lui disparaît le seul
homme dont François se fasse à peu près comprendre, grâce
au patois Sapo qu'ils savent tous deux : notre situation sera
dorénavant bien précaire '.
I. J'ai déj i expliqué que, bien que la languereste la même au fond, 1rs patois
changent au point que notre interprète ne peut >e faire comprendre dans une
nouvelle tribu qu'au bout de plusieurs jours de travail.
— ICO —
LES BOOM A OS.
Devant le premier village Booniao, Guéizouobli, une partie de
la population nous attend avec des mines inquiètes et farouches.
Cependant trois enfants armés de flûtes — les premières que
nous voyons — se mettent en tête
de notre cortège. Ils jouent des mé-
lodies à trois parties étrangement
combinées ; l'effet est charmant, il
le sera plus encore dans la mélan-
colie de la nuit.
Quand nous sommes tous réunis
sur la place, le chef Guéizouo fait
une entrée sensationnelle. Agé de
cinquante ans, grand et fort, vêtu
d'une blouse et d'une tiare en toile
du Soudan, la barbe tressée à la
mode assyrienne, des bracelets aux
bras et aux pieds, il se précipite sur
la place et en fait trois fois le
tour, jetant son nom comme un cri
de guerre : « Guéizouo ! Guéizouo ! »
et proclamant sa force et ses exploits. Ce n'est qu'ensuite
qu'il vient à nous et nous serre la main.
Il faut répondre dans le même style : nous faisons signe à
Abdul-Salam, notre cuisinier. On sait que les noirs sont très
moqueurs et saisissent vite les ridicules : nos hommes adorent
imiter do façon burlesque les manières de nos hôtes, et il faut
souvent les en empêcher. Abdul-Salam, ancien spahi sénégalais,
est un géant de deux mètres de haut, musulman assez instruit
et très orgueilleux, qui méprise tous ces sauvages ; aussi juge-
t-il inutile d'user pour eux sa dernière culotte qu'il garde pour
le Soudan: il marche vêtu seulement d'une petite hotte qui la
renferme, costume propre à faire valoir ses formes colossales.
A notre signal, il se précipite en brandissant son fusil et son
sabre, les frappant l'un contre l'autre, les lançant en l'air et les
rattrapant, poussant des cris effroyables avec des mines ter-
JEU.SK GCERKIElt BOONIAO.
101
1 1
M I s s 1 0 N II o S I AI N S -ir()Ll.<)\ /■: .
ribles. Quand il s'est rassis, nous serrons à notre tour les
mains de Guéizouo de l'air le plus naturel du monde, comme
des gens qui viennent d'observer les règles élémentaires du
savoir-vivre. Guéizouo et ses gens paraissent impressionnés.
Zola fait un discours pour nous présenter et charge les Boo-
niaos de nous conduire chez les Gons comme les Ooos nous ont
conduit chez eux. Il est piquant, maintenant que nous sommes
brouillés avec Toolou, de voir fidèlement suivre et transmettre
les instructions qu'il avait auparavant données en notre faveur.
Guéizouo demande sans façon ce que nous voulons lui donner
pour nous introduire chez les Gons : quoiqu'un tel marché ne soit
pas dans nos habitudes ', nous lui offrons un fusil, un grand
couteau et quelques menus objets. Il se déclare satisfait, cl
trois jours plus tard il nous amène le fils du chef des Vayas,
la première tribu Gon.
C'est pour nous un moment décisif : est-ce un bambara? Si
oui, nous entrons au Soudan, notre tâche est terminée et notre
succès complet. Si non, notre situation devient subitement ter-
rible : une couche de populations inconnues, avec lesquelles
nous n'aurons plus aucun moyen de nous entendre, s'étend
encore devant nous.
Nos gens s'adressent au (ion en Bambara, il ne comprend
rien ; ils essayent successivement tous les dialectes : peine per-
due, ce n'est pas un Bambara.
Nous sommes, il faut l'avouer, passablement découragés. Où
donc est ce Soudan que nous croyions toucher ? Comment
obtiendrons-nous, sans pouvoir dire un mot, vivres, guides,
etc., tout ce qui a exigé jusqu'à présent d'épineuses et intermi-
nables négociations? Comment supposer même qu'on nous
accorde libre passage, ce que n'eussent pas fait les Kroumen
sans notre lente préparation à la Côte, à Fort-Binger, à Paoulo,
et sans des palabres continuels ?
1. Nous avons toujours tenu, je l'ai déjà dit, à obtenir gracieusemenl des
chefs tous les services qu'on est en droit d'exiger de ses amis, quitte à les en
rpmercier ensuite par des cadeaux spontanés. Mais la maladie de François nous
enlevai! toul moyen de discuter.
— 162 —
L A M 0 N TA G NE DE ZO UA Y A .
FANTASIA D ABDUL-SALAM.
A la grâce de Dieu ! François, d'une voix mourante explique
comme il peut nos intentions à Guéizouo, qui les traduit au
jeune Gon. Celui-ci nous promet bon accueil et va nous annoncer
à son père.
Le 22 novembre, avec quelques Booniaos envoyés comme
ambassadeurs par Guéizouo, nous repartons. Tout le pays
depuis notre dernier passage du Gavally est très mouvementé,
et nous ne cessons d'escalader et de redescendre des collines.
Nous arrivons le soir à un petit village, Zouaya, au sommet
d'un piton rocheux de 250 mètres de hauteur, presque entièrement
déboisé. Et là, pour la première fois depuis notre départ, nous
avons une vue merveilleuse : devant nous s'étend une immense
contrée assez accidentée; de l'horizon fermé par des collines
lointaines émergent à l'Ouest et au Nord, à 100 kilomètres pour
le moins, deux massifs isolés énormes; à l'Est, des montagnes
10:5
M I s s l 0 Y // 0 S TAINS-D'OLL 0 N E .
moins hautes. C'est un hasard providentiel que d'avoir ainsi
sous les yeux le pays dans lequel nous allons nous engager en
aveugles, sourds et muets.
Hélas! cette vue si belle nous cause une cruelle déception:
la forêt toujours pareille recouvre tout l'immense horizon, rien
n'indique sa fin ni l'approche du Soudan. Ce massif si lointain
au Nord, sont-ce les monts Niénimba signalés parle lieutenant
Blondiaux comme au Sud de Nzo ? Sommes-nous encore si
loin? C'est impossible si les cartes du Soudan sont exactes. Ne
nous sommes-nous pas plutôt trop avancés dans l'Ouest, laissant
Nzo à notre droite?
Comme pour confirmer cette hypothèse, les gens nous montrent
de la main, à environ 40kilomètres, une ligne de hauteurs allant
du Nord-Est au Sud-Ouest, et nous disent qu'elle borde le fleuve
Nipoué. Il n'y a, à l'Ouest du Cavally, qu'une embouchure assez
importante pour appartenir au fleuve qu'on nous montre si loin
de la mer, c'est celle de la rivière Saint-Paul : il faut donc
admettre que c'est là le Saint-Paul, tout au moins un des cours
d'eau qui le forment. Mais alors c'est vers l'Est qu'il faudrait
marcher et non au Nord1.
A l'idée que, si près du but, après un succès si complet
jusque-là, nous allons peut-être, faute de ne pouvoir nous faire
comprendre, succomber à notre tour dans cette région mysté-
rieuse, et que le fruit de nos efforts sera anéanti, une sorte d'an-
goisse nous saisit.
Réunissant mes hommes au sommet du roc, je leur commente
l'ordre du jour du colonel Audéoud, véritable Evangile des
tirailleurs sénégalais, racontant le massacre de la mission Caze-
majou et l'admirable conduite de l'escorte : qu'ils en fassent
autant, et si nous sommes tués, Hostains, Fabre et moi, qu'ils
1. Le Saint-Paul a sur les cartes un cours absolument fantaisiste, car on ne
doit ajouter aucune foi à la soi-disant exploration du noir libérien Ânderson, et
le nom de Dé que les indigènes lui donnent à son embouchure n'est pas connu
dans l'intérieur. Quant au Nipoué, bien que je n'eu aie pas parlé, on nous en
a entretenus sans cesse comme d'un très grand cours d'eau voisin du Cavally,
ce qui n'a pas peu contribué à nous embarrasser.
— 164 —
VUE DU PAYS DES GOXS.
VUE DU HAUT DE T.A MONTAGNE DE ZOUAYA. DESSIN DE BOUDIER
d'après UNE photographie).
sauvent à tout prix nos documents. Je leur montre de la main le
Nipoué, le Youbou : ils n'auront qu'à marcher vers le Nord
entre ces deux fleuves, et en quelques jours ils finiront bien par
sortir de la forêt.
Et maintenant le sort en est jeté, il faut nous confier à nos
guides et nous abandonner, muets impuissants, au destin qui
nous entraîne.
CHAPITRE IX
Les Gons. — Guet-Apens.
LE 23 novembre, nous franchissons le Cavally sur un nouveau
bac. Le fleuve n'a plus que 70 mètres environ et sa
profondeur n'est que de deux à trois mètres; cette diminution
considérable de débit depuis notre précédent passage confirme
la longueur de la boucle décrite.
Le lendemain matin, nous arrivons à un joli petit village
habité par deux frères de Maa, le chef des Yayas. Ils nous
reçoivent en grande tenue de cérémonie, et cette tenue est un
indice encourageant : c'est une couverture rouge, dans laquelle
un trou a été percé pour passer la tête et qui retombe par
devant et derrière, serrée à la taille par une ceinture; voilà
qui, à n'en pas douter, vient de Samory.
Un jeune garçon qui sait le Booniao sert d'interprète, nous
pouvons donc causer très facilement : François traduit nos
paroles aux Booniaos, qui les traduisent au jeune Vaya, qui les
traduit aux autres; seulement je serais curieux de connaître
notre discours quand il parvient à destination. Nous deman-
dons des renseignements sur les tribus au delà des Vayas, et spé-
cialement sur celle des Bolos que nous espérons être les Mboros
dont ou a entendu parler au Soudan; mais nos hôtes ne tiennent
manifestement pas à nous instruire et nous en tirons peu de
chose.
Les cases sont peintes en blanc, noir et rouge, elles n'ont
— 160 —
A BIEN-HYA.
DISCOURS DK MNIA.
DESSIN DE MADAME PAL'LE CRAMPEL (D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE;.
plus de séparation intérieure ni de plafond bas comme chez les
tribus précédentes; devant chacune, des pierres sont disposées
en cercle : c'est là qu'on se réunit pour causer, c'est le salon1.
L'arbre fétiche, qu'on trouve depuis la côte dans chaque village
et qui jusqu'ici était un certain arbre à feuillage rare, est main-
tenant d'une espèce touffue et ombreuse.
Le lendemain, conduits par les frères du chef, nous gagnons
Bien-Hya, sa résidence, village d'une cinquantaine de cases, le
seul mal disposé et mal tenu que nous ayons vu chez les Gons.
On nous fait asseoir sur des nattes à l'ombre du bosquet fétiche
et on nous offre des kolas et de l'eau: la population s'amasse
autour de nous, mais nous ne voyons pas venir le chef. Son
1. Cette mode existe aussi dans quelques villages Boos et Booniaos et nous
la retrouverons dans certains villages soudanais près du Fouta Diallon.
— 169
1/ / S S ION II 0 S TA I VS-D'OL LOXL .
frère aine, Mnia, se met à faire un immense discours en arpentant
l'espace vide qui nous sépare de la foule; à ses côtés marchent
son frère, qui l'approuve de la voix et du geste, et un crieur,
lequel répète à tue-tête chacune de ses phrases et les scande en
agitant une grosse clochette indigène. Ce discours à trois pro-
noncé en marchant et avec de grands gestes, d'une façon tantôt
méditative, tantôt pathétique, est fort pittoresque, mais qu'est-ce
que cela signifie et que se passe-t-il ? Nous interrogeons : on nous
répond que comme Maa n'arrive pas, son frère parle pour pas-
ser le temps et faire prendre patience.
Pour le coup nous la perdons : il y a plus de deux heures que
nous sommes là, on se moque de nous. Nous réclamons des
cases de suite, et on se décide à nous en donner. Nous avons
aussi besoin de vivres, mais avant l'arrivée de Maa, personne
ne veut rien nous vendre. Décidément, ce n'est pas commode
de ne pouvoir se faire comprendre que par le canal de trois inter-
prèles : nous n'obtenons déjà plus rien, que sera-ce quand les
Booniaos seront partis?
Le soir et le lendemain, des hommes de plus en plus nombreux
arrivent dans le village, armés de fusils, de javelots ; ils se
tiennent sans cesse massés autour de nous, au nombre de trois
à quatre cents.
Ce n'est qu'à midi, et sur notre menace de partir immédiate-
ment, que Maa se décide à apparaître ; il se tenait jusque-là
caché dans un village voisin. Lui aussi est vêtu d'une couver-
ture, mais bien plus belle que celle de ses frères : c'est une imi-
tation de peau de tigre. Plusieurs des seigneurs qui l'entourent
ont des blouses, en étoffes soit européennes soit originaires du
bas Soudan et évidemment prises à Sainory.
Ce simple trait indique un changement de race : jusqu'ici ceux
qui avaient une pièce d'étoffe la portaient enroulée autour de la
taille et retombant sur les jambes, maintenant ils s'en font une
tunique en passant la tète au travers ; les Kroumen ont le torse
nu, et les Gons les jambes — je ne parle que des richards,
les pauvres diables sont vêtus partout de la même manière :
— 170 —
CÉRÉMONIAL COMIQUE.
rien sur les jambes ni sur le torse. — Plusieurs hommes ont,
gravés sur la poitrine, des dessins compliqués représentant
vaguement des fleurs, tatouage nouveau ; beaucoup ont la tête
rasée, mode soudanaise.
Nous n'apercevons aucun captif bambara : il y en a cependant
certainement, puisque nous en avons vu plus près de la côte,
mais sans doute on les a cachés pour que nous ne trouvions pas
en eux des interprètes et des guides. C'est là un fâcheux indice.
Maa a lui aussi un crieur, et chaque fois qu'il a fait une phrase
et qu'elle a été hurlée par ce héraut avec accompagnement de
clochettes, son jeune frère se lève, se tourne sucessivement
vers chaque fraction de l'assemblée, et crie : « Sacabonbon » ;
à quoi l'assistance répond par un vigoureux « Ao »' Ce céré-
monial comique témoigne d'un prestige beaucoup plus grand
chez les chefs.
On paraît savoir qu'il y a des blancs au Nord, mais si vague-
ment ! Naturellement on ne connaît aucune route dans cette
direction. Quand nous demandons qu'on nous mène chez les
Bolos, tout le monde prend l'air embarrassé ; on se concerte
longuement, puis on nous questionne : connaissons-nous le
chef des Bolos? pourquoi voulons-nous aller chez eux? pour-
quoi pas plutôt chez les Déos, peuplade que nous croyons établie
au Nord-Ouest? Il semble qu'on ait envie de nous détourner de
notre chemin et de nous égarer : il faut éviter le piège. Nous
prouvons, en citant des noms déjà appris de villages et de chefs
Bolos, que nous sommes ferrés sur le pays, et les Vay as cèdent :
ils nous conduiront où nous voulons.
Le chef nous offre un panier de riz, mais nous n'arrivons pas à
en acheter d'autre : on assure qu'il y en a très peu et que la princi-
pale culture est le manioc. Voilà qui va être fort gênant, car le
manioc est bien plus lourd et plus encombrant à porler.
Maa demande à voir nos soldats : ils exécutent quelques manœu-
vres et des feux sans cartouches pour montrer la rapidité de
1. Formule approbative commune avec les Kroumeu, quoique la langue soil
absolument différente.
-- 171 —
MISSIO V HOSTAINS-D'OLLO \ /.'.
Leur tir. Il est difficile de savoir l'effet produit : sitôt nos rangs
rompus, tous les guerriers, serrés à s'écraser les uns contre les
autres, Les fusils élevés au-dessus des tètes, font en chantant
des chants de guerre le tour du village à plusieurs reprises.
Veulent-ils aussi nous montrer leurs talents militaires, ou bien
est-ce une bravade? Ces gens ont un air singulier : ils paraissent
consentir à tout ce que nous désirons, mais il y a comme de l'iro-
nie dans leur condescendance.
Le lendemain, 27 novembre, on nous fournit un guide ainsi que
des porteurs, huit de nos hommes portant M. Fabre très malade
à la place de François qui va beaucoup mieux et essaye de mar-
cher.
Tout étant réglé, les Booniaos prennent congé de nous.
Avec eux disparaissent les derniers représentants de la race
des Kroumen à laquelle appartient François et avec laquelle.de
tribu en tribu, nous nous sommes familiarisés. Nous voici main-
tenant livrés à cette race inconnue des Gons, à l'amitié des-
quels nous n'avons aucun titre, dont nous n'avons aucun moyen
de nous faire comprendre, et qui s'est déjà opposée par la
force et avec succès au passage des missions venues du Soudan.
Beaucoup d'hommes nous escortent. Nous rencontrons une
série de villages; à l'entrée de chacun notre guide nous arrête
et va parler aux habitants, sous prétexte de les rassurer, puis
tous se joignent à notre cortège qui grossit sans cesse. Nous
avons beaucoup de peine à empêcher notre file d'être coupée, à
chaque instant il faut faire une halte pour rétablir l'ordre. 11 va
sans dire que tous les Vayas sont armés.
Nous avons déjà traversé cinq villages lorsque notre guide
nous fait arrêter : nous allons entrer chez les Bolos, et il faut
qu'il aille prévenir le chef de notre arrivée. Le temps s'écoule ;
au bout d'une demi-heure, les huit porteurs auxiliaires récla-
ment leur payement : ils ne peuvent pénétrer chez les Bolos
qui sont leurs ennemis. Quelle est celte nouveauté, et comment
alors notre guide a-t-il pu s'y rendre? On nous répond qu'il
n'y est nullement allé et qu'il s'est sauvé.
— 172 —
ATTITUDE HOSTILE DES VA VA S.
Ces procédés deviennent énervants, et Hostains donne l'ordre
de reprendre la marche de suite. Aussitôt c'est une bousculade
générale, les auxiliaires se jettent dans le fourré en poussant de
grands cris, les guerriers s'abritent derrière les arbres et ont l'air
prêts à tirer. Cependant quelques hommes restent plus calmes,
ilsvontde groupe en groupe, et voici les porteurs qui reviennent
prendre leurs charges, les guerriers qui rentrent paisiblement sur
le chemin, et nous nous remettons en marche comme s'il ne
s'était rien passé. Voilà un conflit bien subitement apaisé!
Nous traversons bientôt un village plein d'hommes armés ;
certainement nous ne sommes pas chez les Bolos, car nous
reconnaissons plusieurs notables vus la veille à Bien-Hya. On
nous a donc menti. Quand nous sommes de l'autre côté, il faut
encore nous arrêter : la foule nous entoure et les porteurs
réclament de nouveau leur payement. Nous refusons, puis qu'ils
doivent venir jusque chez les Bolos, et nous voulons reprendre
la marche : les porteurs disparaissent. Tous les Vayas vocifèrent
et font mine de nous barrer la route.
La situation se gâte, lorsque quatre notables s'avancent et
s'assoient en face de nous pour palabrer : une discussion très
longue s'engage sur le cas des porteurs. Tout à coup le Vaya
parlant booniao qui toute la journée a servi d'interprète se lève
et court au village en faisant signe qu'il va revenir. Nous cons-
tatons alors avec étonnement que toute la foule a disparu : seuls,
les quatre notables qui occupaient notre attention sont devant
nous. A leur tour, voilà qu'ils se lèvent et, sans prendre congé,
se dirigent vers le village, en tournant de temps en temps la tête
avec inquiétude pour voir ce que nous faisons.
Nous restons seuls, fort surpris. Les Vayas se sont-ils retirés
pour palabrer entre eux, ou bien cet abandon est-il définitif?
Dans cocas, c'est l'annonce d'hostilités, très probablement de
leur part, et certainement de la part des Bolos qui, non pré-
venus de notre arrivée, nous recevront à coups de fusils.
Personne ne revient. Nous entendons sur nos flancs des cla-
meurs qui indiquent que des bandes d'indigènes nous dépassent
— 173 —
MISSION HOSTAI VS-D'OLLONE;
sous bois : vont-ils se poster sur notre route? Nous n'avons déjà
que trop attendu : en marche! Fabre, quoique toujours malade,
quitte son hamac, et ses porteurs prennent les charges aban-
données. Je marche en tête avec douze tirailleurs, Hostains reste
à l'arrière-garde avec les huit autres ; Fabre, avec les deux mili-
ciens, se tient au milieu des porteurs armés '.
I>ix minutes plus tard -une détonation de fusil à pierre
retenlit en arrière, puis la sonnerie de Halte 2.
Je me porte en queue, sans appréhension, puisque personne
de chez nous n'a tiré. Je trouve Hostains en train de relever trois
de nos hommes baignant dans leur sang : ce seul coup de fusil
parti du fourré a jeté à terre, tous trois blessés aux jambes, le
caporal, le clairon Samba Diallo et le boy d'Hostains atteint
de deux projectiles : c'estmiracle qu'IIostains qui marchait entre
eux n'ait pas été touché.
Immédiatement, protégés par un rideau de tireurs, nous fai-
sons confectionner deux brancards pour le caporal et le boy;
le brave Samba Diallo, qui déjà a eu la présence d'esprit de son-
ner halte après sa blessure, ne veut pas se laisser porter et,
après s'être lui-même bandé avec son paquet de pansement,
reprend sa place en boitant fortement. Il faut détruire ou répar-
tir plusieurs charges pour rendre libres des porteurs.
Pendant que ces opérations s'effectuent, les Vayas nous atta-
quent de tous les côtés. Mais nous sommes sur nos gardes, et
l'avantage ne reste pas aux assaillants : une fois leurs fusils à
pierre déchargés, ils se trouvent désarmés devant notre tir
rapide ; ils n'ont pas assez de discipline pour se ruer tous sur
nous avec ensemble et nous submerger sous leur nombre ; nos
balles, qui traversent les arbres derrière lesquels ils s'abritent,
les épouvantent, nous les chargeons, et ils s'enfuient.
Plusieurs fusils restent à terre, d'abondantes taches de sang
1. Os deux miliciens avaient été ramenés il'1 la Côte par Hostains, quand il
s'y •'•(ait rendu en niai.
2. Je faisais toujours marcher le clairon en queue pour signaler les incidents,
utile précaution empruntée au commandant Toutée,
— 17 i —
GUET-APENS.
couvrent le sol, mais nous n'avons pas le loisir de chercher
dans le fourré ceux qui y sont tombés, et, sauf un homme tué
raide par Hostains à bout portant, nous ne connaissons pas leurs
pertes. Pour nous, nous n'en avons aucune. Voilà qui est plus
rassurant : si le pour cent obtenu par les indigènes à leur premier
coup de feu s'était maintenu, nous ne serions pas allés loin.
Nous profitons de notre succès pour reprendre rapidement la
marche. A quelque cent mètres, nous trouvons des abattis der-
rière lesquels certainement les indigènes s'étaient embusqués
pour nous attendre; ils les ont quittés en nous voyant arrêtés
pour relever nos blessés. Sans doute, si nous étions venus donner
à l'improviste dans cette embuscade, nous aurions difficilement
échappé au feu bien ajusté de tireurs à l'abri : c'est ce premier
coup de fusil, si terrible, qui nous a sauvés.
Vingt minutes plus tard, nouvelle barricade occupée celte fois.
Quelques salves en chassent les défenseurs ; pendant que nous
les poursuivons dans une plantation de manioc, le convoi est
assailli en flanc, Abdul-Salam est blessé au bras ; mais Fabre
résiste vaillamment avec les porteurs et repousse l'attaque.
Le chant du coq révèle un village barrant le sentier devant
nous. Faut-il l'attaquer? Il est cinq heures et demie du soir, une
fois le village pris — et peut-être est-il fortement occupé — nous
n'aurons pas le temps de nous en éloigner avant la nuit, tout le
pays saura où nous sommes, et les indigènes pourront nous cer-
ner. Voilà précisément ce qu'il faut éviter : abandonnant le che-
min, nous traversons rapidement la plantation dont les arbustes
nous dissimulent, nous ouvrons à coups de machettes une percée
dans le fourré et, à quelque distance, nous établissons notre
camp. Ainsi cachés, nous aurons peut-être une nuit tranquille.
Elle nous sera bien nécessaire : tout le monde est harassé,
nous marchons depuis huit heures du matin sans avoir mangé,
et cette dernière heure de combat a été rude. Et au lieu de nous
reposer, nous allons passerune nuit sans feu, presque sans eau et
sans nourriture, occupés à détruire tout ce qui ne nous est pas
indispensable, afin d'alléger nos porteurs et de les rendre dispo-
— 175 —
M/ss/0\ HOSTAINS D'OLLONE.
nibles pour porter de nouveaux blessés. Les fusils do traite
sont brisés, la poudre et les étoffes brûlées, les perles disper-
sées dans la brousse. Nos porteurs voient avec désespoir détruire
ces trésors qui seraient pour eux des fortunes, et ils essayent
d'en sauver quelques débris, mais nous sommes sans pitié : à
peine pourrons-nous emporter le strict nécessaire, et nous fai-
sons même jeter à nos hommes leurs vêtements en loques
pour leur faire porter un plus grand poids de cartouches.
Nous ne gardons que les munitions, la pharmacie, nos papiers
et nos photographies.
Le camp est fortifié cemme de coutume avec des fils de fer
et des abattis ; le sentier d'accès est barré d'une liane portant
une clochette : si celle-ci tinte, une sentinelle placée derrièru
n'a qu'à lâcher son coup de fusil pour tuer l'arrivant. Le feu
nécessaire pour cuire le repas est caché entre les immenses
contreforts d'un arbre géant; malgré le froid, on l'éteint sitôt
que possible, pour ne pas révéler notre emplacement. Nous
pensions avoir de l'eau à proximité, ayant remarqué certains
arbres qui ne poussent qu'auprès des ruisseaux, mais hélas! ce
n'est qu'une mare presque vide, d'où on retire quelque chose
d'innommable, plus solide que liquide, noir et fétide. C'est tout
ce que nous avons pour faire cuire le riz et pour boire, et la
soif, suprême ironie clans un pays constamment inonde, vient
ajouter à l'agrément de notre situation !
Elle n'est pas brillante, vraiment! Quand vers minuit, notre
besogne achevée, nous nous étendons pour prendre un peu de
repos, nous avons enfin le loisir d'y songer. Nous avons échappé
à la destruction aujourd'hui, mais demain? Nous voici soixante
hommes, dont quarante-cinq armés et vingt seulement libres pour
le combat, sans guide, sans interprète, sans vivres, en pays
complètement inconnu, au milieu de populations hostiles dont
la force n'est pas douteuse, puisqu'elles ont repoussé toutes les
autres missions : le lieutenant Blondiaux a estimé ses assail-
lants à plusieurs milliers, et cependant il était sur la lisière de
la forêt et ses ennemis n'avaient eu qu'un jour pour se réunir.
- 170 —
SITUATION CRITIQUE.
Gomment nous dirige 1? comment manger? comment porter nos
blessés? comment enfin espérer vaincre? Nous avons déjà qua-
tre blessés : encore dix de ces succès à la Pyrrhus, et tout sera
fini.
Et, comme je m'endors, me reviennent en mémoire quelques
phrases du commandant Toutée, attaqué lui aussi dans des con-
ditions extrêmement périlleuses1 : « C'est le propre de l'officier
de n'exciter jamais l'intérêt dramatique. Il va où on lui dit d'al-
ler, il fait ce qu'il a l'ordre de faire; chez lui point d'hésitation,
de combat intérieur, partant, rien de ce qui fait le drame. »
Tudieu ! mon Commandant, que voilà du drame bien psychologi-
que! Et le mélodrame, s'il vous plait? Il me semble que nous
y sommes en plein, et j'avoue que le dénoûment me paraîtrait
intéressant à connaître.
1. Da/iomé, Niger, Touareg. Je ne cite pas le texte exact, mais bien ce qui
me revenait à l'esprit.
12
CHAPITRE X
Combats.
Di:s l'aube, sans avoir été dérangés pendant la nuit, nous
reprenons la marche en taillant le fourré, et nous tombons
bientôt sur un des sentiers venant du village, qui est ainsi
tourné. Des coups de feu nous accueillent: ce sont sans doute
des éclaireurs qui nous cherchaient, notre précaution do dissi-
muler notre camp n'a pas été inutile. Nous nous éloignons en
hâte ; bientôt se présente un sentier qui coupe le nôtre, nous le
prenons ; un peu plus loin nous faisons de même: peut-être ainsi
éviterons-nous les embuscades.
De fait, il semble que nous y ayons réussi, pendant deux
heures nous marchons sans recevoir un coup de feu. Aurions-
nous quitté le territoire des Vayas ? Si vraiment les Bolos sont
mal avec leurs voisins, peut-être nous accueilleront-ils bien. Et
même, depuis la prise de Samory, ne sont-ils pas en relations
avec nos postes du Soudan? Voici qu'un village se présente ; on
n'y entend aucun bruit. Deux tirailleurs, en rampant, s'avancent
jusqu'à la porte: elle est barricadée, mais le village est vide. Un
quart d'heure plus tard, nouveau village barricadé et abandonné.
Nous fouillons les cases dans l'espoir d'y trouver du riz, mais
tout a été emporté, bétail, provisions, effets. Cela n'indique pas
des dispositions très hospitalières ; enfin, si on veut bien nous
laisser la route libre, c'est tout ce que nous demandons.
Nous arrivons au fond d'une gorge où coule un ruisseau qu'il
— 178 —
EMBUSCADE
faut traverser; un énorme arbre tombé dans le courant rend
ce passage très difficile. Pendant que nous le franchissons avec
peine, des coups de feu partent des trois collines qui nous
entourent : les balles sifflent de tous côtés, les branches cassées
tombent à nos pieds, plusieurs hommes sont contusionnés par
des projectiles sans force, mais personne n'est blessé. Nous
ripostons et de suite donnons l'assaut à la colline qui nous fait
face : les indigènes ont déchargé leurs fusils, il ne faut pas leur
donner le temps de recharger. Nous enlevons ainsi un village
qui est perché au sommet et que ses défenseurs abandonnent
précipitamment.
Nous nous y arrêtons un instant pour souffler et faire serrer
la colonne. L'ennemi ne s'attendait pas à notre victoire, car
nous trouvons des feux allumés dans lesquels grille du manioc :
voilà un festin qui, pour ne nous être pas destiné, n'en obtient
pas moins de succès, car nous n'avions rien mangé ce matin,
faute de feu et d'eau.
Le départ ne va pas être commode, surtout avec les blessés :
la pente est tellement raide que les indigènes ont dû creuser des
marches dans le talus à pic. Rien de plus probable qu'une atta-
que pendant cette descente dangereuse ; je fais donc fouiller
les abords, et, jusqu'à ce que tout le convoi soit en bas, Hostains
gardera le village avec l'arrière-garde.
Au pied de la colline, des coups de feu partent d'une barri-
cade : je l'enlève, et, pensant que nous sommes attendus sur le
grand chemin, je prends un sentier de traverse. A peine y suis-
je engagé qu'une fusillade nourrie éclate sur le sommet. Je
veux courir au secours d'Hostains, mais c'est la chose du monde
la plus difficile : nous sommes en file indienne dans un épou-
vantable sentier marécageux, serrés les uns derrière les autres,
accrochés par les branches et les lianes ; commander quelque
chose est presque impossible, je ne peux cependant pas simple-
ment faire demi-tour, car il me faut laisser avec une garde les
hommes désarmés et les blessés. Pendant que je prends des dis-
positions pour cela — avec des gens qui ne parlent pas français,
— 179 —
MISSION HOS TAINS- D'OL L ONE.
quelle peine, grand Dieu ! — arrive un tirailleur de l'arrière-
garde, qui a forcé le passage à travers les assaillants pour
m'appeler au secours en toute hâte. Et j'entends le feu qui
redouble là-haut, puis des hurlements comme pour un assaut,
puis plus rien. Quelle émotion! Sont-ils massacrés ?
Gomme je débouche enfin sur le grand chemin, je tombe sur
Hostains qui arrive avec ses hommes au complet. Les indi-
gènes, sans se douter qu'il était resté là, se sont précipités dans
le village pour nous prendre par derrière ; grâce à leur surprise,
il a pu finir par les rejeter dans le fourré. On entend main-
tenant des hurlements douloureux qui s'éloignent : ce sont sans
doute des blessés et des morts qu'on emporte.
Nous ne sommes cependantpas hors d'affaire, des bandes nous
suivent sur les flancs, à chaque passage difficile on nous salue
de coups de feu. Pour dépister cette poursuite nous profitons de
tout ce qui nous permet de changer de direction, sentiers, ruis-
seaux, marais, plantations. Enfin, au bout d'une heure épui-
sante, les coups de fusils, de plus en plus espacés, cessent tout
à fait.
La marche continue quelque temps silencieuse, mais, à l'entrée
d'un nouveau village, une détonation retentit, suivie de plu-
sieurs autres et de clameurs d'épouvante. Nous donnons l'as-
saut à pleine course ; les habitants n'ont que le temps de se jeter
dans le fourré, laissant sur le sol un des leurs, des armes, une
foule d'objets divers. C'est évidemment une surprise complète :
des femmes et des enfants étaient là, rien n'a été emporté des
cases, et le village est plein de bœufs, de moutons, de cabris.
Pourquoi faut-il qu'un malheureux ait tiré sur nous et donné
l'alarme? Si nous avions pu faire des prisonniers, ils nous
auraient servi de guides et d'otages, et peut-être par eux la paix
eût-elle été rétablie. En tout cas, le bétail est pour nous,
privés de viande depuis tant de mois, une aubaine inestimable,
et chacun de se tailler son morceau préféré.
Nous repartons de suite. Il semble que notre tactique soit
bonne, qu'en changeant à tout moment de direction et en ne
- 180 -
VILLAGES ENLEVÉS.
restant jamais en place, nous ne permettions aux indigènes ni de
nous attendre ni de nous poursuivre, et qu'au lieu d'être surpris
ou entourés, ce soit nous qui surprenions nos adversaires.
Marchant toujours en zigzag, nous rencontrons une succession
de petits villages très rapprochés : tous sont enlevés sans
aucune perte. Et cependant ils sont très habilement fortifiés.
Tout autour des cases, sur environ cent mètres de largeur, une
brousse dense, qui a recouvert le sol jadis défriché, formo
une haie circulaire absolument infranchissable, sauf par quel-
ques coulées partant de l'intérieur et connues des seuls habi-
tants. Deux allées percées dans ce rempart conduisent au vil-
lage ; elles sont, à l'entrée, barrées par une palissade souvent
double et triple, avec d'étroiles portes généralement flanquées
de tambours. Enfin, pour empêcher l'assaillant d'approcher en
se blottissant contre la brousse, l'allée est presque toujours
bordée de clayonnages qui en font un véritable corridor sans le
moindre abri. Dans ces conditions, un village énergiquement
défendu est imprenable pour des indigènes.
Comment donc nous présentaient-ils un si faible obstacle?
C'est que nous tirions de nos armes tous les avantages qu'elles
possèdent, portée, pénétration, rapidité. Sitôt en face d'une porte
barricadée, tous les hommes de tête exécutaient sur elle un feu
de salve; les défenseurs, atteints par nos balles qui traversaient
leurs abris de bois, ripostaient hors déportée et sans nous causer
aucun mal : aussitôt un nouveau feu de salve, et l'assaut : l'en-
nemi, n'ayant pas le temps de recharger ses fusils à pierre,
s'enfuyait désarmé. Rien n'était plus simple, on le voit.
A six heures du soir, nous avions enlevé onze villages. Nous
n'en avions brûlé aucun, malgré le désir de nos gens et quoique
c'eût été le juste châtiment d'une trahison si caractérisée; mais
nous eussions par là mis à nos trousses, exaspérée, toute la
population sans asile, tandis qu'en laissant les cases debout, nous
courions la chance que chacun, après notre passage, rentrât
tranquillement chez lui, trop heureux de voir l'orage s'éloigner.
Parvenus près d'une plantation de manioc, nous exécutons la
— 183 —
MISS/O \ HOSTA l \ S-D'OLLO \ E.
même manœuvre que la veille : nous la traversons rapidement,
puis, de l'autre côté, nmis creusons dans l'épais fourré la
caverne qui cachera cette nuit et nous et nos feux.
La plantation nous offre de la nourriture à discrétion, et cela
nous permet d'économiser notre seule réserve, les deux jours de
riz que porte chaque homme. Contrairement à ce que nous avions
d'abord pensé, c'est une chance extrême que de faire la guerre
dans un pays si habité et où on cultive le manioc. Auparavant,
nous eussions pu marcher pendant des jours sans rencontrerune
plantation, et d'ailleurs à quoi nous eût servi de trouver des
champs de riz? Le riz ne mûrit qu'en une seule saison et il faut
de longues heures pour le cueillir et le décortiquer, au lieu
qu'ici nous rencontrons à chaque pas des provisions toutes
prêtes, le manioc s'arrachant sans effort, et ses racines pouvant
être grillées en un instant ou même — ce fut souvent nécessaire
— mangées crues.
En somme, cette journée n'a été qu'une suite de succès, sans
aucune perte pour nous ; nous trouvons des vivres, une source
nous offre son eau limpide, et, suprême jouissance, nous avons
de la viande, prix de la victoire! Allons ! tout va bien, et nous
nous endormons bercés par l'espérance !
Au petit jour, des chants de coqs signalent des villages, que
nous évitons, et nous ne rencontrons pas d'ennemis. Nous tra-
versons une suite de bas-fonds inondés, où sont installées des
pêcheries. Plus nous avançons, plus l'eau augmente : villages,
cultures, sentiers, disparaissent.
Il y a quatre heures que nous marchons, depuis quelque
temps dans l'eau jusqu'auxhanches, lorsque nous nous trouvons
en l'ace d'un marigot très profond dont le débordement cause
ces inondations. Tout le monde cherche un passage; Hostains
trouve un tronc d'arbre à demi submergé et nous lesuivons un à
un. Vraiment quelleoccasion unique de nous détruire perdent les
indigènes ! Ils doivent bien savoir par nos traces, que nous
sommes engagés clans ce chemin : qu'une partie d'entre eux
soit venue s'embusquer sur l'autre rive, que les autresnousatta-
— 184 —
SURPRISE DANS L'EAU.
quentpar derrière pendant le passage, et notre situation serait
tout à fait critique.
Comme je médite ainsi sur leur sottise en m'avançant avec
précaution sur le pont étroit et glissant, éclate en queue une
fusillade violente accompagnée de hurlements épouvantables.
Voilà ! comme dans un scénario bien réglé, l'accident prévu se
produit à point nommé. Nous sommes dans de jolis draps !
aucun blanc à l'arrière-garde, les tirailleurs dispersés sur les
deux rives, l'eau dans laquelle nous sommes immergés empêchant
tout mouvement rapide, chacun ayant d'ailleurs les deux mains
occupées à élever au-dessus de l'eau son fusil et ses cartouches,
ce qui n'est pas précisément commode pour tirer!
Heureusement l'arrière-garde résiste avec énergie, nos por-
teurs armés, jetant leurs fardeaux sur clés buissons, courent
d'eux-mêmes à son secours, nous avons le temps d'arriver : nous
chargeons, et les assaillants s'enfuient. Sans perdre de temps à
réfléchir, nous les poursuivons, nul chemin ne pouvant être plus
mauvais que celui où nous étions. A chaque passage difficile les
indigènes, qui en gagnant de l'avance ont pu recharger leurs
armes, nous attendent et nous fusillent ; mais prévoyant la chose,
chaque fois que l'endroit paraît propice à une embuscade, je fais
dorénavant exécuter un feu de salve sur le fourré, d'où l'ennemi
déguerpit aussitôt en ripostant sans succès.
On va peut-être s'étonner que je gaspille nos munitions en
faisant tirer sans même voir l'ennemi. Au commencement je
m'étais moi-même indigné contre mes hommes qui lâchaient leur
coup au hasard ; mais je me suis vite rendu compte que c'étaient
eux qui avaient raison. A quelques mètres, les ennemis sont invi-
sibles dans le fourré : à peine de temps en temps distingue-t-on
une forme noire bondissant d'unarbreà l'autre. Attendre de voir
pour tirer serait se condamner à ne tirer jamais, et les indi-
gènes arriveraient à nous fusiller à bout portant. Ce qu'il faut
au contraire, c'est les tenir éloignés, car alors eux non plus ne
peuvent nous distinguer, et les branches arrêtent leurs projec-
tiles sans force : la végétation les gêne encore plus que nous.
— 185 —
MISSIO \ HOSTA I \ S-D'OLLOj\ /:.
Aussi, dès que l'ennemi est éventé, envoyons-nous dans sa
direction une grêle de balles qui traversent les arbres et l'ef-
fraient, même s'il n'est pas touché. Qu'on n'oublie pas la dif-
férence prodigieuse des armes : il faut longtemps pour rechar-
ger un fusil à pierre, et nul indigène ne se soucie d'approcher
pour se trouver, après avoir tiré, désarmé en face de nos feux
rapides '.
Un certain nombre d'ennemis nous suivent et, pendant les
arrêts forcément fréquents, se glissent pour surprendre l'ar-
riiTe-garde et le convoi. Afin de nous en débarrasser, Hostains
tend des embuscades et se cache avec quelques tirailleurs, mais
ceux-ci trop pressés tirent toujours trop tôt ; seul Hostains tue
raide son homme, d'autres sont blessés, mais disparaissent dans
le fourré.
Enfin, toujours combattant, nous arrivons à un village que
nous enlevons. Nous y trouvons une certaine quantité de riz non
décortiqué. Il est une heure du soir, tout le monde est épuisé
par ces trois jours de marches, de combats, de veilles: nous
décidons de nous arrêter. On se reposera, tout en pilant le riz.
Malheureusement l'ennemi, lui, ne se repose nullement : pro-
fitant de notre arrêt, les gens de tout le pays commencent à se
rassembler autour de nous. Les corvées qui s'en vont chercher
de l'eau, arracher du manioc, sont toutes attaquées; des indi-
gènes s'approchent en rampant jusqu'auprès des cases.
La position devient intenable; cette nuit, même si nous ne
sommes pas attaqués, il suffira de venir dans la brousse autour
de nous tirer des coups de feu, pour nous épuiser en alertes
continuelles, et il est à peu près certain que demain matin nous
trouverons toute la population réunie. Je m'en vais reconnaître
aux environs un endroit favorable pour passer la nuit. Le soir
venu, n'ayant pas besoin cette fois de cacher nos feux, puisqu'on
1. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, j'en arrive à ne plus exécuter,
autant que possible, que des feux, de salve : cela réduit fortement la consomma-
lion des munitions, force les tirailleurs, qui laissés libres tirent trop haut, à
tenir horizontalement leurs fusils, enfin, ru concentrant plusieurs balles sur le
même point du fourré, cela donne plus de chances d'atteindre quelqu'un.
— 186 —
DÉPART NOCTURNE.
sait où nous prendre, nous faisons un abondant repas dont
nous avions grand besoin ; puis chacun détend dans l'ordre
de marche à côté de sa charge. A neuf heures, sans aucun bruit,
nous quittons le village; à un kilomètre delà, sur une hauteur,
tout le monde se couche dans le sentier même : le sol est sec,
chacun a emporté du village une natte, nous sommes à merveille.
Des lianes porte-sonnettes barrent le chemin, et personne ne
nous sait là ; nous dormons tranquilles, et au crépuscule, nous
filons rapidement. Si les ennemis veulent attaquer le village, à
leur aise!
Le chemin est de plus en plus beau, droit, large de quatre
mètres, c'est une vraie route nationale, et, tout en enlevant une
série de villages défendus par des gens vêtus de blouses souda-
naises et coiffés de bonnets, nous sommes pénétrés par la même
idée : il n'est pas possible que d'eux-mêmes des noirs aient faii
un chemin pareil, des blancs seuls en sont capables, nos troupes
sont par là. Tout à l'heure une colonne de tirailleurs, appelée
à l'aide par les habitants, va accourir : pourvu qu'à la vue des
« grenadiers anglais » (nos porteurs en veste rouge), elle ne nous
tombe pas dessus sans crier gare ' ! Tout joyeux déjà, nous crions
en bambara bonjour aux gens qui nous tirent dessus, mais cela
ne paraît leur faire aucun effet et la fusillade redouble.
Les villages sont extrêmement rapprochés, à un ou deux
kilomètres l'un de l'autre. La même tactique sert toujours pour
les prendre, mais le difficile est d'avoir en tête assez d'hommes
pour tirer et donner l'assaut. En effet je détache un tirailleur à
chaque embranchement : c'est là surtout que s'embusquent les
ennemis, car ils profitent des sentiers pour s'enfuir une fois
leur arme déchargée; quand un des nôtres s'avance vers leur
cachette, ils se voient découverts, tirent de suite et mal, et no
touchent personne. Si nous n'avions que des tirailleurs, à mesure
que l'un s'arrêterait et passerait en queue, le suivant prendrait
1. Qu'on n'oublie pas que depuis plus de cinq mois nous étions sans nouvelles :
la guerre n'avait-elle pas éclaté avec l'Angleterre ainsi qu'il en était si fort
question à notre dépari ?
— 187 —
M l s s ION HOSTAINS-D'O L L ON E .
sa place, mais il n'en est pas de même avec le convoi qui marche
au cenlre, et l'avant-garde se réduit à chaque fois. Près des
villages, les sentiers et les endroits découverts sont nombreux,
et à force de poster des flanqueurs, je n'ai plus personne sous
la main pour l'attaque; il faut cependant la brusquer, car il y a
toujours des indigènes cachés dans la brousse qui profitent
des arrêts pour s'approcher en rampant et tirer presque à bout
portant.
Par bonheur les porteurs, qui se sont si bien conduits hier
quand nous avons été surpris dans l'eau, se révèlent tout à fait
braves : les premiers, jetant leur charge, viennent prendre part
au feu, puis à l'assaut; les autres suivent en courant, leur
caisse sur la tète, et nous aident à occuper le village jusqu'à
l'arrivée de toute la colonne. Loin de paraître effrayés de notre
situation, ils montrent un calme joyeux qui témoigne et de
leur confiance en nous et de leur bonheur d'être devenus des
guerriers, de pauvres bêtes de somme qu'ils étaient. Même
ceux qui n'ont point de fusils accourent avec leurs machettes.
Et, une fois qu'ayant détaché toute mon avant-garde et arrivé
devant un village qui nous canarde, je me retourne pour appe-
ler des fusils, qui vois-je immédiatement derrière moi? la femme
de Sirabana, marchant impassible sous les balles, suivie de
plusieurs porteurs sans armes ! Je les renvoie rudement en
arrière; cependant, le village pris, je fais compliment à Sira-
bana de la bravoure de sa femme. « Eh ben! quand moi n'y a
pas peur, mon femme aussi n'y a pas peur, » répond-il. « Quand
moi y a peur, mon femme aussi y a gagné peur. » Quand un gen-
darme rit...; cette petite femme serait digne d'être gendarme!
« Et quand as-tu peur? » dis-je au mari. « IN" y a jamais peur »,
déclare-t-il simplement, et c'était vrai. On voit que sa femme ne
devait pas trembler souvent.
Chose singulière, les tirailleurs, quoique parfaitement bra-
ves, sont beaucoup moins rassurés : leurs campagnes précédentes
leur ont appris la force des gens de la forêt. Comment croire
que, sans guide, perdus dans cette interminable forêt où nous
— 188 —
PRISE IV ASSAUT.
marchons depuis dix mois, en nombre infime contre des ennemis
innombrables, nous arrivions à nous en tirer? « Nous n'y a plus
jamais voir Saint-Louis, » disent-ils. Mais cette idée ne dimi-
nue en rien leur courage et, avec leur insouciant mépris de la
mort, ils exécutent tranquillement les ordres les plus dange-
reux.
Cependant, après avoir enlevé six villages, nous descendons
dans une vallée et tout à coup nous nous trouvons au bord du
Cavally, car c'est lui sans doute : un fleuve de cinquante mètres
de large environ, très profond. Dire qu'il suffirait de le suivre
pour atteindre bientôt le Soudan! mais ses rives sont inondées
et impossibles à longer : il faut donc faire demi-tour pour
regagner la hauteur.
Mais, comme la veille, l'ennemi, qui sait que le fleuve nous
barre la route, nous a suivis, et nous devons livrer un combat
violent pour rouvrir le passage. La fusillade part sans dis-
continuer du fourré pendant plusieurs heures : sans doute les
gens de tout le pays accourent, espérant nous acculer à la
rivière.
Enfin, dans un chemin bordé de marécages où les indi-
gènes ne peuvent se dérober de côté, je me lance sur eux avec
l'avant-garde. Ils s'enfuient, emportant dans leur déroute des
hommes embusqués dans tous les buissons. Nous les poursuivons
sans répit et, après deux kilomètres parcourus ainsi à pleine
course, nous pénétrons à leur suite dans un village dont ils
n'ont pas le temps de refermer la porte. Après une dernière
décharge à bout portant qui jette à terre deux tirailleurs, tous
les indigènes disparaissent dans le fourré en hurlant, et nous
sommes maîtres de la place.
En me retournant, je m'aperçois avec quelque stupeur que
nous sommes sept en tout, y compris les deux blessés : tout le
reste, retardé par les fondrières, les lianes, les troncs d'arbres,
a été distancé et est loin en arrière. Nous passons un assez
vilain moment dans notre conquête, craignant un retour offen-
sif. Enfin Hostains arrive avec toute la colonne; il a trouvé sur
— 189 —
M I s S / O N H 0 s TAl Y S -D'OLL 0 .Y E .
le cliemin do nombreux fusils et plusieurs traces de sang con-
duisant aux marigots où dos blessés se seront cachés; un mort
gît aussi à terre dans le village, avec des armes.
Nous pansons nos deux blessés. L'un a une balle dans la
cuisse, mais l'autre n'a rien du tout : le projectile, un énorme
cailloux ferrugineux, a frappé sa musette et a été arrôté par les
cartouches dont elle était pleine ; il en est quitte pour une
sérieuse contusion.
Le village présente une particularité nouvelle : il est de
forme ronde, et une ceinture de bananiers régulièrement espa-
cés, avec leurs tiges droites et leurs gerbes de feuilles se
rejoignant en arceaux, forme tout autour un portique circulaire,
d'un ordre inconnu mais gracieux. Le village a cinquante cases,
c'est le plus gros que nous ayons encore enlevé. Plus de deux
cents fusils le défendaient : il est probable que, sans notre pour-
suite enragée, la résistance eût été sérieuse, et nous avions sur
nos derrières une autre bande.
Nous cherchons un endroit écarté pour camper, mais ce n'est
pas facile : partout ce ne sont que cultures et villages. Nous
nous installons au beau milieu d'un champ de manioc, puisqu'il
n'y a pas moyen de faire autrement. Des patrouilles partent
dans toutes les directions. Il semble que les indigènes soient
épouvantés de leur dernier échec : trois villages sont trouvés
vides, au loin retentissent des hurlements et même des coups
de feu, tirés sans doute par affolement. Chez nous, au con-
traire, la confiance augmente : voilà quatre jours que nous com-
battons avec un succès constant, pas un de nous n'a été tué, nous
avons fait du chemin. Nous finirons bien par sortir de la forêt,
pour peu que cela continue !
Cependant c'est un hasard miraculeux que nous ne soyons
pas tombés, malgré nos détours, sur un des gros rassemble-
ments ennemis qui se sont certainement formés. Une catas-
trophe est toujours imminente. Notre situation est traduite à
merveille par ce dessin qui représente un homme tombant du
haut d'un sixième étage et donnant en passant de ses nouvelles
— 190 —
MA RA IS IMPRA TIC A BLES.
à un ami qui est à la fenêtre : « Ça va bien, lui dit-il, mais
pourvu que ça dure ! »
Le 1er Décembre. — A peine en marche, nous nous trouvons
en face d'une immense étendue d'eau libre, sans autre végéta-
LES MARAIS. — DESSIN DE BOUDIER (D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE j.
tion que des hautes herbes, et s'étendant à perte de vue de tous
les côtés : la route du Nord nous est barrée. Voilà la catastrophe!
Ça n'a pas duré longtemps.
Que faire? A l'Ouest, une ligne d'arbres s'avance un peu dans
l'eau : peut-être y a-t-il là un passage, et nous nous y enga-
geons sans grand espoir. A droite, le chemin longe le lac, des
marigots s'étendent à sa gauche, et bientôt il est recouvert par
l'eau. Nous avançons le cœur serré d'angoisse : il va falloir
retourner sur nos pas et nous allons sans doute trouver toute
la population du pays massée pour nous enfermer dans ce cul-
de-sac.
Mais, ôjoie! des coups de fusils nous saluent en avant : il
— 191 —
M iss/t) v nOSTAINS-D'OLLO \ /.'
y a donc un passage, puisque nos ennemis y sont. Nous nous
jetons à leur poursuite : voici que le terrain se relève, et nous
nous trouvons sur une étroite arête dont l'eau baigne les deux
pentes. La végétation y est plus fourrée que jamais, mais la
route est magnifique. Bientôt un village se présente, puis un
deuxième, puis beaucoup d'autres : nous les enlevons à la file ;
les habitants, ne pouvant fuir de côté, se sauvent après nous
avoir envoyé leur feu à des distances folles.
Sérieusement défendus, certains de ces villages seraient
presque imprenables, un entre autres: le chemin d'accès conduit
perpendiculairement sur un énorme arbre renversé, d"un dia-
mètre de 2 mètres 50, infranchissable à cause de sa convexité ;
ensuite il longe ce rempart pour aboutir à un passage juste
assez large pour un homme, et solidement barricadé ; les deux
côtés de cet angle droit sont enfilés par les feux des défenseurs
abrités derrière l'arbre et sur les côtés dans des logettes flan-
quantes. Heureusement, après un feu mal ajusté, ils déguer-
pissent en nous voyant arriver à la baïonnette.
Cependant, pour retarder notre marche, ils multiplient les
obstacles : à chaque pas maintenant nous rencontrons des barri-
cades ; des guerriers embusqués tirent sur les premiers qui les
franchissent. Il faut employer le même procédé que devant les
villages : une salve sur la barricade, ce qui amène toujours une
riposte inefficace de l'ennemi hors de portée, puis l'assaut
pendant qu'il est désarmé.
Tous les villages maintenant sont de forme ronde et entourés
de bananiers; ils sont admirablement propres et bien tenus, des
massifs de différentes plantes, avec des bordures de bois, ornent
la place centrale. Les habitants s'adonnent à la pèche, car de
grands filets tressés en fibres de bambous sont accrochés dans
chaque case, à côté d'arcs et de flèches empoisonnées1. Il y a
des métiers à tisser pareils à ceux du Soudan, et, indice évident
que nous approchons de la lisière, quelques cases ont des toits
1. Les indigènes préfèrenl < 1 « ■ beaucoup le fusil : dans mie telle brousse la
flèche est tout de suite arrêtée.
— 192 —
VILLAGE FORTIFIÉ.
ENTRÉE DE VILLAGE FORTIFIE. — DESSIN DE GROBET
(d'après UN CROQUIS.)
en chaume et non plus en feuilles de palmier : il y a donc des
clairières et de l'herbe non loin.
Le plateau s'élargit : maintenant nous longeons de vastes
cultures. Enfin, spectacle délicieux, nous nous trouvons au pied
d'une colline de 200 mètres couverte de hautes herbes, avec
des blocs de granit apparents. Pleins de joie, nous la gravissons,
espérant du sommet découvrir le pays, mais les coups de feu
— 193
13
\IISSI01\ l/os TM WS-D'OLLONE.
partent des herbes comme du fourré, et il nous faut donner
l'assaut à cette colline escarpée et enlever un petit village qui la
couronne. Tout cela pour rien, car l'autre versant est boisé et
nous n'avons aucune vue.
Un quart d'heure plus loin, nouveau piton dénudé, nouvel
assaut, et nous nous emparons d'un village assez gros qui sans
doute ne s'attendait guère à notre visite, car il est plein de
chèvres qu'on n'a pas eu le temps de cacher : voilà notre dîner
assuré. C'est le quinzième village pris aujourd'hui. Cette fois
nous avons de la vue, mais nous ne découvrons rien, la forêt
toujours pareille couvre plaines et hauteurs.
Le Cavally coule à nos pieds, large de 60 mètres environ et
encombré de rochers et de rapides. Pendant que nous descendons
la colline, Hostains s'cmbusquepour garder nos derrières, etbien
fait-il, car nous sommes suivis : un indigène est tué, les autres
disparaissent. Nous marchons encore quelque temps, mais
voici que cinq tirailleurs, en proie à des douleurs d'entrailles
atroces, se roulent sur le sol ou tombent presque inanimés.
Supposant un empoisonnement, nous leur ingurgitons par
force de l'eau tiède en grande quantité — nous n'avions plus
d'ipéca — et arrivons à les soulager un peu, mais il faut renoncer
à aller plus loin. Nous campons donc où nous sommes, dans un
fond près d'un ruisseau; des collines et des villages sont tout
autour de nous, et la place est aussi dangereuse que possible.
Nous barricadons les chemins, nous tendons des lianes garnies
de sonnettes en travers du ruisseau, et dès la nuit venue nous
éteignons les feux.
Le froid est vif sur cette terre humide, et nos gens presque
nus grelottent; personne ne dort. Et voilà que des voix s'élèvent
sur une colline proche, hurlant des chants sauvages ; d'autres
voix répondent des autres sommets. Ce qu'elles chantent,
pendant que nos malades râlent, ces voix invisibles qui semblent
tout près et nous enveloppent, c'est notre mort prochaine, sans
doute. En vérité, cette nuit est sinistre.
2 Décembre. — Les malades vont mieux et peuvent marcher ;
- 194 —
P0N1 DE LIANES.
PONT DE LIANES SUR LE CAVALLY.
nous apprenons qu'ils s'étaient régalés de chenilles grillées
trouvées dans une case et évidemment empoisonnées.
Tous les chemins sont maintenant hérissés de barricades.
Gomme la plupart sont sans défenseurs, je cesse de faire tirer
avant de les aborder, pour ne pas révéler où nous sommes
et ménager les munitions qui s'épuisent, mais cette économie
a pour résultat de nous faire subir plusieurs décharges à bout
portant, et une balle frappe à la main Samba Diallo, le clairon.
Ce brave garçon est toujours en tête malgré sa jambe blessée
qui le fait beaucoup souffrir, et la veille encore il a reçu une
forte contusion : ce sont toujours les mêmes qui se font tuer !
Heureusement ils ne meurent pas chaque fois.
Nous retombons sur le Cavally, et là nous contemplons avec
stupéfaction un pont suspendu en lianes de 60 mètres de
longueur. Les ponts de lianes sont nombreux au Soudan, mais
un ouvrage d'art comme celui-ci est prodigieux. Qu'on se figure
un immense berceau d'enfant ! Le fond où pose le pied
est fait d'un tapis de lianes ; sur les côtés des lianes forment un
treillage régulier. Ce berceau est attaché à deux arbres géants,
à une grande hauteur, afin que l'arc ne vienne pas effleurer le
niveau de Veau, et on y accède par de fortes échelles ; des lianes
énormes, attachées encore plus haut, viennent soutenir le milieu
195
MISSION HOSTA INS-D'OLLONE.
du pont, qui a ainsi tout à fait l'aspect de nos ponts de fil de
fer. Tout cela est fait avec un soin, une solidité extrêmes;
il a fallu un travail non seulement très long, mais surtout métho-
dique, réglé d'après un plan, et sous une direction prévoyante
autant que hardie.
Ces gens que nous combattons sont vraiment étonnants :
villages bien construits et bien fortifiés, cultures immenses,
chemins magnifiques, filets de pèche, métiers à tisser, et par-
dessus tout ce pont merveilleux, tout cela chez eux indique une
organisation bien supérieure à celle des Kroumen,dont pourtant
l'intelligence nous avait frappés. A quoi tient qu'ils interdisent
si jalousement l'entrée de leur territoire aux gens du Sud comme
du Nord, si bien qu'ils sont partout considérés comme les derniers
des sauvages?
Le pont a été sans pitié coupé pour nous empêcher de passer ;
nous n'en avions d'ailleurs nulle envie, et nous nous éloignons
du fleuve. Les assauts de villages recommencent, sans grande
résistance. Le dixième, cependant, nous donne quelque peine:
bâti sur une colline, il est précédé de nombreuses barricades
qu'il faut enlever et détruire une à une ; pendant ce temps les
gens rechargent à leur aise et tirent de nouveau ; ils semblent
très animés, et poussent des hurlements comme pour appeler à
leur aide. Les mauvais moments vont-ils recommencer?
En redescendant de la hauteur, nous pénétrons dans un vaste
champ de manioc, barricadé lui aussi. A l'autre extrémité des
formes se montrent, et déjà les hommes de tête mettent en joue,
lorsque de nos propres rangs partent des cris joyeux : « Anicè,
Anicè! J> (Bonjour, bonjour, en bambara.) Deux hommes sont
là-bas, qui au-dessus de leur tète agitent une poule blanche,
symbole d'amitié dans toute la boucle du Niger, et de toutes
leurs forces nous envoient ces Anicè auxquels répondent nos
hommes. Le Soudan, voici le Soudan, enfin! Nous sommes à
la fois sauvés et victorieux.
CHAPITRE XI
Soumission des Nguérés. — Sortie de la Forêt. — Arrivée au poste de Beyla.
-- La mission Woelffel.
Les deux hommes s'approchent et nous font le salut militaire.
Oh ! ce salut au fond de pays où, depuis dix mois, les gens
ignorent même l'existence du Soudan français ! Ce sont bien des
Malinkés l. Vite nous les accablons de questions : où est le
poste ? où sont nos troupes ? Et nous apprenons avec étonne-
ment qu'il n'y a ni troupes ni poste avant Beyla, bien loin d'ici.
Mais au moins le pays obéit aux Français ? Nullement, et la fin
de la forêt est encore lointaine, les habitants sont toujours les
mêmes. Les deux Soudanais sont venus pour acheter des kolas,
et les indigènes terrifiés de notre marche les ont envoyés en
ambassadeurs pour nous porter leur soumission.
Ce n'est pas ce que nous espérions, certes, et le but encore une
fois recule quand nous croyions le toucher. Pourtant si grand a
été le danger, que nous ne pouvons trop nous féliciter de le voir
diminuer, et l'allégresse de nos gens éclate : enfin voici des
hommes de leur pays ; puisqu'ils passent, qui donc pourrait nous
arrêter, et qu'importent quelques jours de plus ?
Sur l'assurance des deux messagers que les indigènes sont
sincères et ne demandent qu'à se soumettre, nous consentons
généreusement à la paix. Ils font alors un signal, et deux
jeunes gens sortent du bois et viennent avec crainte nous offrir
1. Race du Soudan Méridional.
— 197 —
MISSION HOSTA INS-D'OLLONE.
eux aussi une poule blanche : ce sont les fils du chef du pays.
Sur un nouveau signal, d'autres hommes arrivent à leur tour:
tout ce monde était caché pour attendre le résultat des négocia-
tions, et au besoin nous combattre, mais maintenant les fusils
ont été laissés dans la brousse et tous sont sans arme.
Les deux Malinkés servent d'interprètes. Les protestations de
soumission renouvelées, on nous propose de passer la nuit dans
un hameau voisin, le village du chef étant trop loin pour que
nous puissions l'atteindre aujourd'hui. Nous faisons prendre aux
indigènes les charges de nos porteurs, en flanquant chacun d'eux
d'un de nos hommes qui a ordre de le tuer à la première alerte,
car il se peut fort bien qu'on nous mène dans une embuscade.
Nous gagnons ainsi un village protégé par plusieurs bar-
ricades, qu'on se hâte de démolir à notre approche pour faire
disparaître toute trace d'hostilité. On nous offre du riz et
deux chèvres. Cependant femmes, enfants, vieillards restent
absents, et quoique les deux Malinkés nous inspirent confiance,
l'inquiétude nous prend : si les indigènes, désespérant à cause
de nos zigzags de parvenir à nous attaquer en force, avaient
imaginé cet excellent stratagème, de nous amener ainsi dans un
village choisi et de nous y cerner tout à leur aise? La nuit
s'écoule dans la plus vive anxiété que nous ayons encore res-
sentie, car un danger possible effraye bien plus qu'un péril
certain.
Mais les indigènes ont assez de la lutte : au matin, ce ne
sont pas des guerriers terribles qui se présentent, mais des files
de gens sans armes envoyés au-devant de nous pour nous faire
honneur. Suivis de ce brillant cortège, nous traversons plusieurs
villages ; partout les hommes seuls sont présents, groupés pour
nous attendre, et ils nous offrent des chèvres et des poules.
Ils ont toujours les mômes visages farouches que nous voyons
depuis notre entrée chez les Gons ; les fils du chef au contraire
ont des figures avenantes, des chapeaux tressés en cône et
des blouses à la mode du Soudan, et un type voisin du Malinké.
En demandant aux deux Soudanais comment ils ont pu venir
— 198 —
LE CHEF BADIA GALAO.
jusqu'ici sans être faits captifs, nous avons l'explication de ce
contraste.
Le chef Badia Galao, chez lequel nous nous rendons, est
Soudanais. Il habitait autrefois le Sébouédougou, au Sud de
Beyla ; Samory ayant en 1892 envoyé Morifing Dian avec une
colonne pour s'emparer du pays, il s'est enfui dans la forêt avec
une foule d'habitants. Un grand nombre a été pris par les
indigènes, mais Badia Galao ayant beaucoup d'hommes avec lui
a su se faire respecter, et bientôt il a acquis une grande influence.
Il a gardé des relations avec le Soudan, et les indigènes laissent
passer les dioulas qui viennent chez lui, en sorte qu'à notre
approche il a pu en envoyer au-devant de nous sur tous les
chemins 1.
On avouera que voilà une chance véritablement merveilleuse!
Dans cette forêt immense, partout fermée aux gens du Soudan,
nous sommes tombés juste sur le seul d'entre eux qui ait pu
s'y établir et par suite attirer des dioulas sachant la langue de
nos hommes. Sans cette circonstance, les Gons eussent en
vain désiré la paix : faute de pouvoir la demander, la guerre
eût continué inexorablement. Si loin de la lisière, nous avions
encore mille occasions d'être massacrés ; comment même
emporter de nouveaux blessés ? il ne nous restait plus de
porteurs disponibles, et les abandonner c'était les livrer à des
supplices affreux. Bref, sans la paix, nos succès n'aboutissaient
qu'à un désastre, et elle était impossible sans cette rencontre
invraisemblable. Le destin qui nous avait continuellement pro-
tégés nous réservait cette dernière faveur.
Badia Galao nous accueille en maîtres. C'est un vieillard pareil
à tous les chefs musulmans du Soudan : il porte uu boubou 2,
1. Les gens du Sébouédougou ne parlent pas le bambara et n'auraient pu se
faire comprendre de nous. — On appelle dioulas les marchands ambulants
ou colporteurs. 11 ne faut pas les confondre avec la race des Dioulas de Kong)
à laquelle appartenaient nos porteurs, ni avec celle des Dioulas ou Dans à
laquelle eurent affaire Blondiaux et Woelffel à l'Est du Cavally.
2. Vaste pièce d'étoffe retombant devant et derrière, avec un trou pour la
tête, et cousue sur les deux côtés.
— 201 —
M I s s ION HOSTAINS-D'OLLO Y E .
sa tète est rasée, sauf une légère barbiche, et il tient à la main
un chapelet, bien qu'il ne soit pas musulman : sur chaque joue
il a la marque du Sébouédougou, cinq longues raies doubles.
Il nous remercie humblement d'avoir bien voulu accorder la
paix, et déclare que tout ici nous appartient.
Puis, sur un signe, une file d'hommes parait et dépose en
ligne des calebasses énormes pleines de riz cuit, et d'autres
plus petites contenant des sauces diverses. Craignant le poison,
nous exigeons qu'on goûte tout devant nous et demandons que
dorénavant on nous remette les aliments non préparés : une
demi-heure après arrive une nouvelle file d'hommes apportant
chacun un petit panier de riz cru.
Le chef nous offre une chèvre, puis un peu plus tard un
mouton ; il manque encore un bœuf, car telle est la progression
qu'il convient à des vaincus de suivre pour traiter leurs vain-
queurs, mais c'est le grand chef de tout le pays qui viendra
demain nous l'offrir.
Nous sommes avides, maintenant que nous avons un inter-
prète, d'obtenir des renseignements sur nos adversaires, mais
la conversation reste difficile : un tirailleur traduit nos paroles
en bambara, un des Malinkés les répète en langue du Séboué-
dougou, Badia Galao les explique aux gens de la forêt. Voici ce
que nous parvenons à apprendre :
Toutes les peuplades appelées Gons par les Kroumen sont
les mêmes qu'au Soudan on désigne sous le nom générique de
Nguérés. Après les Vayas, nous avons traversé les Mboros ou
Bolos, puis les Nguérés proprement dits, enfin, depuis deux
jours, les Hounés chez lesquels nous sommes. Tout le monde
croyait que nous succomberions à la première attaque et notre
victoire a profondément étonné ; on nous a alors attendus en
force dans plusieurs embuscades, mais nous apparaissions bien
loin de là sur les points les plus, inattendus, et bientôt la panique
s'est mise dans le pays : personne ne se sentait plus en sûreté,
les hommes se sont dispersés pour défendre leur village, les
femmes et les enfants se sont sauvés dans le fourre. Les innom-
— 202 —
SOUMISSIONS DES HO UNE S.
brables barricades des deux derniers jours étaient un ingénieux
moyen pour nous faire signaler nous-mêmes notre marche, car
les indigènes avaient remarqué que nous tirions des salves avant
de les aborder. Nos balles leur ont fait éprouver de fortes pertes :
il paraît que nous avons tué douze hommes rien que dans le dernier
village; comme nous en avons pris d'assaut quarante-quatre, une
semblable moyenne donnerait un sérieux total ] . Enfin, nous
voyant avancer toujours victorieusement par des routes impré-
vues, comme si nous connaissions le pays à merveille, ne
laissant derrière nous ni un mort ni un blessé comme si nous
étions invulnérables, ils ont jugé la lutte impossible.
Nous essayons d'obtenir les noms des villages, des chefs, de
l'immense marais ou lac rencontré, mais la crainte est encore
trop forte chez les vaincus et on redoute que nous méditions une
vengeance: on affirme ne rien savoir, ce sont d'autres tribus,
on n'a pas de rapports avec eux.
Nous ne sommes pas fâchés, on peut le croire, de passer une
nuit tranquille, de manger des aliments abondants et à peu
près cuits, et de nous reposer. Certes nous sommes impatients
de rendre notre succès définitif en atteignant la lisière, et de
retrouver le monde civilisé : mais après ces six jours démarches
et de combats incessants presque sans nourriture, après ces
nuits sans feu et sans sommeil, nous sommes tous épuisés ;
d'ailleurs, il est bon de rester sur le champ de bataille pour
affirmer notre victoire.
Le grand chef des Hounés, DiaraBondo2, vient faire sa sou-
mission, accompagné de tous les notables : il nous offre un
bœuf et demande humblement son pardon. Nous lui faisons
comprendre que maintenant les Français sont maîtres du pays»
1. Nous n'avons cependant trouvé que six cadavres, mais nous tirions sur
des ennemis embusqués et nous n'allions pas voir ce qu'ils étaient devenus. A
ceux qui s'étonneraient néanmoins, je demande de lire un peu plus loin ce que
concerne la mission Woelffel.
2. Bien que Diara soit un mot bambara (lion), je ne crois pas qu'il y ait de
parenté entre les Nguérés et la race Malinké. D'ailleurs c'est peut-être à tort
que j'orthographie ainsi ce aom.
— 205 —
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
que nul ne peut leur résister, et qu'ils tiennent le Sud comme le
Nord.
Voilà en effet ce qui frappe le plus les indigènes : c'est que
nous venons du Sud. Avant notre dernier passage du Cavally,
tout le monde ignorait l'existence du Soudan ; maintenant, ce
qui est inconnu, ce sont les choses de la côte : on sait bien, par
de vagues récits, que les fleuves vont se jeter dans une grande
nappe d'eau, mais c'est tout. Aussi notre arrivée, révélation d'un
monde nouveau, cause-t-elle une véritable stupeur.
Nous avons néanmoins beaucoup de peine à obtenir qu'on nous
conduise à Nzo : on voudrait nous cacher la route directe du
Soudan, sans doute pour empêcher des colonnes françaises de
revenir. Nous apprenons enfin que nous sommes à trois fortes
journées de Nzo.
Le lendemain 5 décembre nous reprenons la marche, des
indigènes portant nos blessés. Le vieux Badia Galao nous con-
duit jusqu'à la limite de son territoire : maintenant que les
blancs ont délivré son pays de Samory, et puisque nous rou-
vrons la route, il veut retourner mourir là où il est né et, très
emu, il nous regarde partir vers le Soudan.
Nous passons une large rivière, le Boa, sur un beau pont de
lianes de trente mètres, puis nous quittons le grand chemin et
prenons un petit sentier qui, paraît-il, est plus court. Toute la
journée nous marchons en plein fourré désert : assurément on
évite à dessein de nous faire connaître les lieux habités.
Vers cinq heures du soir nous débouchons dans la première
clairière naturelle que nous ayons vue depuis la côte : un vaste
mamelon à pentes douces couvert d'une herbe courte, avec
quelques bosquets disséminés. Avec quelle joie nous saluons
ce premier espace libre ! Il semble que c'est la porte de notre
prison qui s'ouvre. De la crête, nous apercevons en face de
nous le puissant massif des Monts Nimba ; Nzo est de l'autre
côté.
Après une formidable journée de marche sans arrêt, nous
atteignons la tribu des Bboués. Le lendemain nous traversons
206 —
ANTHROPOPHAGES.
plusieurs grands villages, qui tous nous font même accueil :
d'interminables files d'hommes viennent déposer à nos pieds des
paniers de riz et chaque fois on nous offre un bœuf. Et même
des villages à côté desquels nous passons sans les voir nous
envoient leur tribut, soit des bœufs, soit des captifs malinkés
pris dans la déroute de Samory.
Nous recevons successivement huit de ces malheureux. En
nous apercevant, ils manifestent une joie profonde et se jettent
à nos pieds pour nous remercier de les avoir sauvés de la mort.
Quelle mort? Eh bien ! celle qui les attendait, ils allaient être
mangés. Par qui donc ? Mais par les gens du pays, leurs maîtres.
Et alors nous apprenons le secret du mystère qui pèse sur
la forêt . Tous ces Gons ou Nguérés que nous venons de combattre ,
ces gens qui font de si beaux chemins, de si jolis villages, des
ponts si merveilleux, sont des anthropophages pratiquant et
passionnés, non pas, comme les gens du Sud, dans des cas
spéciaux et exceptionnels, mais toutes les fois qu'ils le peuvent.
Ce n'est pas cependant la viande qui leur manque ; ils ont des
bœufs en assez grande quantité, des moutoûs et des chèvres,
mais c'est l'homme qui jouit de leurs préférences. Voilà pour
quelle raison aucune communication ne s'établit entre le Soudan
et la Côte : quiconque pénètre chez eux est mangé !
De petites troupes embusquées sur les confins des peuplades
voisines capturent tous les isolés ; surtout, ils achètent au
Soudan des esclaves en échange des noix de kola que le pays
produit en abondance; tous ces captifs, achetés et revendus
comme des bestiaux, finissent aussi par l'abattoir. Quand on abat
un homme, ses morceaux sont attribués à chacun suivant son
rang : tel a droit à l'épaule, tel autre à la cuisse, un troisième
au bras et au foie. Ce n'est naturellement qu'aux jours de fête
qu'on s'offre un si succulent festin, car enfin chaque village n'a
pas de quoi se payer un homme à manger chaque jour.
Qu'on se demande maintenant où sont passés les soixante mille
individus de la suite de Samory qui n'ont pas reparu ! Hélas ! il
est trop tard pour les chercher: l'un de nos captifs délivrés est le
— 209 —
14
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
dernier survivant de dix-huit dont son maître s'était emparé, les
dix-sept autres sont dévorés.
Cette découverte nous met, on le comprendra, hors de nous,
et l'envie nous prend de massacrer ces monstres qui nous
ofïVent quelques captifs pour obtenir une paix qui leur permette
de manger tranquillement les autres. Puis la réllexion nous
calme: outre que, dans notre faiblesse, nous devons déjà nous
considérer comme trop heureux si nous sauvons notre propre
peau, vraiment ces gens ne méritent pas la colère. Ce ne sont
point des brutes qu'il faut détruire comme des animaux nuisibles :
ils sont, on l'a vu, intelligents, relativement civilisés et sus-
ceptibles de culture. C'est à coup sûr une des plus remarquables
races noires, et, sous notre autorité, en quelques années ces
affreuses pratiques auront disparu. Elles proviennent de cou-
tumes immémoriales et sans qu'on y voie rien de mal ; elles
n'empêchent pas les gens d'être entre eux très humains, ni
d'avoir une bonne foi qui permet aux dioulas devenir sans danger
dans quelques lieux déterminés, pour acheter les kolas et appor-
ter les étoffes, le sel, les bœufs et les captifs. On peut tout espé-
rer d'hommes intelligents et capables de respecter leur parole.
Si la délivrance des captifs nous touche surtout, c'est l'abon-
dance des vivres, que la victoire a fait succéder aux privations
endurées durant tout le cours de la mission qui réjouit nos
hommes : ils mangent à éclater, un bœuf est dévoré chaque
jour par nos soixante bouches, et un des tirailleurs tire joyeu-
sement la morale nègre de cette histoire : « Si nous n'y a jamais
faire guerre, nous n'y a jamais manger bœuf. » Vraiment,
manger du bœuf, cela vaut bien une guerre! Et puisqu'ils en ont,
ils s'en payent: presque tous tombent malades d'indigestion.
Pauvres diables ! après ce qu'ils ont souffert si patiemment,
si stoïquement, ils sont bien excusables.
Nous-mêmes apprécions d'avoir retrouvé du sel. On sait qu'il
est fort pénible d'en manquer ; cependant, quand on n'a à peu
près rien à manger avec, la privation perd de son importance.
Pendant la marche du troisième jour nous longeons le massif
- 210 —
LA PUISE DE SAMORY.
du mont Nimba, dont par instants, du haut de collines, nous
apercevons les pics aigus au-dessus des nuages : c'estun superbe
blocgranitiquequi dresse brusquement ses sommets à 1 300 mètres
de hauteur et à environ 2 000 d'altitude ; la végétation s'arrête
à la moitié de la pente. Dans l'Est, au loin, nous distinguons
aussi une puissante chaîne dentelée1. Le chemin est très acci-
denté, de gros rocs de granit arrondis sortent de terre et le sol
est couvert de latérite ferrugineuse qui blesse les pieds de
nos hommes habitués depuis si longtemps à une terre molle et
boueuse.
A partir du village deBananda ouBanambiso, nous trouvons
la « Route des Blancs », un superbe chemin que les indigènes
eux-mêmes ont tracé jusqu'à la lisière, et les dioulas soudanais
sont autorisés à venir en toute sécurité à Bananda où se tient
un grand marché deux fois par mois.
La contrée que nous traversons maintenant est celle qui vit,
il y a un an, la ruine de Samory.
On se le rappelle, l'armée de Samory marchant vers l'Ouest,
et déjà désorganisée par ses combats incessants contre les gens
de la forêt, avait commencé à franchir le Cavally à Tiaféso,
lorsque le lieutenant Woelffel, arrivant de Nzo, se jeta auda-
cieusement avec 150 tirailleurs sur l'avant-garde et, profitant
de la surprise et du découragement général, lui fit mettre bas
les armes : il ramena vingt mille prisonniers, hommes ou
femmes. Ce désastre ferma la route à Samory et amena sa
capture quelques jours plus tard par le capitaine Gouraud.
Nous laissons un peu sur notre droite Tiaféso, que dans la
langue du pays on appelle Tiaplé.
Vers six heures du soir, nous atteignons un très gros village
de deux cents cases, entouré à la mode soudanaise d'un tata,
mur en terre durcie. Cette fois, ce sont des amis : le chef, vêtu
d'un boubou et d'une culotte, avec un sabre recourbé, vient à
notre rencontre et nous serre dans ses bras, la population entière
\. Ce sont les monts de Drouplé, auxquels Woelffel attribue plus de 3 000 mè-
tres.
— 213 —
MISSION HOS TA1 \ S-D'OLLONE.
nous attend, et les femmes, les premières que nous voyions
depuis le commencement des liostilitc's, dansent en notre hon-
neur. Nous sommes à Ndolomou, chez les Guerzés, race qui
habite la lisière delà forêt et les premières clairières, partici-
pant déjà des mœurs de la plaine ; en capturant Samory, dont
l'avant-garde était parvenue à quelques kilomètres, nos troupes
les ont sauvés du massacre, aussi sommes-nous accueillis avec
joie. Mais Nzo n'est plus loin, et si grande est notre impatience
de l'atteindre que nous repartons à la lueur des torches, sans
sentir la fatigue d'une marche de douze heures.
Enfin, à sept heures du soir, nous entrons dans ce bienheureux
village qui, depuis notre départ, a été comme le pôle magné-
tique attirant notre marche incertaine et aveugle. C'est à Nzo
que le commandant de Lartigue a massé ses forces pour arrêter
Samory: c'est de là que \Yoelffel et Gouraud sont tombés sur
les deux moitiés de l'armée de l'Almamy . Village le plus méridio-
nal atteint par les colonnes soudanaises lors de notre départ,
nous l'avons pris pour but ; et peut-être trouvera-t-on digne de
remarque que, marchant à tâtons dans la forêt, sans avoir
trouvé quelqu'un qui connaisse ce nom ni n'importe quel autre
signalé par le Soudan, nous soyons arrivés, au bout d'une année,
juste au point voulu.
Et cependant Nzo n'est pas où le portent les cartes, mais
environ 80 kilomètres plus au Nord. Non seulement notre
tâche a été allongée d'autant, mais cette erreur est la cause de
l'extrême difficulté que nous avons éprouvée à diriger notre
marche, et que peut-être je n'ai pas su faire comprendre au lec-
teur étonné de notre perpétuel embarras.
Nous pensions trouver Nzo à 300 kilomètres de Béréby et Tia-
féso à 240 '. Quelle n'était pas notre surprise, à mesure que nous
avancions, de ne pas entendre parler de ces villages, mais bien
1. Sur la carte du Ministère des Colonies (Spicq première édition,), Nzo est
porté à 7° 22', et les dépêches sur le combat de Tiaféso indiquaient ce dernier
point comme à 60 kilomètres plus au Sud, alors qu'il est à 20 kilomètres au
maximum.
— 214 —
ARRIVÉE A NZO.
d'une foule de peuplades, de rivières, de montagnes, dont la
situation était tout à fait incompatible avec la leur ! Où étions-
nous donc ? Était-ce nous qui nous trompions dans nos levés ou
les cartes qui étaient fausses? Où nous diriger? Notre incerti-
tude était extrême et ne faisait que croître. Ce sont ces 80 kilo-
mètres d'erreur pour Nzo, de 120 pour Tiaféso, qui donnent à
ia forêt la place de contenir et cette boucle du Cavally, si impré-
vue et déconcertante, et cette couclie de populations Gons ou
Nguérés dont l'antliropopliagie féroce empêche toute communi-
cation entre le Soudan et la mer. C'est là ce qui nous a mis pendant
toute notre mission en face d'une énigme qu'il a fallu résoudre,
comme Œdipe, l'épée à la main.
Dès l'entrée de Nzo, nous sentons que c'est bien la porte du
Soudan que nous franchissons: une dizaine de dioulas, venus de
tous les points de notre immense empire, sont là, qui nous saluent
joyeusement par des bonjours en français. Et l'orchestre du vil-
lage, plusieurs tam-tam, des clochettes, des flûtes, de grandes
guitares, fait éclater en notre honneur un vacarme infernal.
Après une nuit de détente complète et délicieuse, notre premier
soin au réveil est de demander des courriers pour Beyla et d'en-
voyer des télégrammes annonçant au Ministre et aux diffé-
rents Gouverneurs notre heureuse arrivée.
Le chef de Ndolomou, Dagana, qui est suzerain de Nzo, vient
nous apporter ses présents ; il nous montre un papier attestant
ses bons services envers la mission Woelffel. Ainsi, cette mission
dont nous n'avons jamais pu avoir de nouvelles s'est bien réelle-
ment mise en marche ! Qu'a-t-elle pu devenir? Ceci, Dagana et
tout le monde l'ignorent : elle a passé le Cavally et gagné Oua,
pais on croit qu'elle s'est rendue à Man; là s'arrêtent les rensei-
gnements. Nous sommes fort intrigués par ce mystère.
Nzo est un gros village de 175 cases. Les environs immédiats
ont été débroussaillés, si bien qu'on peut circuler librement
sous une futaie magnifique ; une éclaircie permet d'admirer le
massif du Nimba. La vallée est couverte de palmiers à huile:
nous n'avons jamais vu en plus grande abondance cet arbre
— 217 —
MIS S I ON HOS I'. I / NS-D'OL I. ON E .
qu'on croit communément n'exister qu'au bord de la mer1.
Deux fois par mois se tient un gros marché où s'échangent les
kolas de la foret contre les bœufs, le sel et les étoffes du Soudan ;
le dernier s'est tenu l'avant-veille, et une trentaine de bœufs
demeurés invendus témoignent de son importance.
La forêt continue cesse à une heure de Nzo, mais pendant trois
jours encore les bois alternent avec les clairières, et quoique
les villages soient construits en terrain découvert, les habitants
ont conservé la même crainte de l'étranger que les gens de la
forêt et, à notre approche, tous courent chercher un refuge dans
le fourré voisin : c'est une désagréable surprise pour nous, qui
croyions le pays soumis.
Enfin le quatrième jour, au village de Déné (ou Léné), nous
atteignons les populations Malinkés. A partir de ce moment,
bien que l'autorité française ne s'étende pas jusque-là, nous
sommes traités partout en représentants de la race souveraine :
le chef et les notables nous saluent à l'arrivée, le tam-tam reten-
tit en notre honneur, et on nous offre la nourriture toute pré-
parée, c'est-à-dire du riz cuit avec une foule de sauces diverses,
ainsi qu'un bœuf ou un mouton.
A Déné aussi nous disons un adieu définitif à la forêt. Sauf
dans les bas-fonds où la terre végétale accumulée et l'humidité
entretiennent une végétation magnifique, nous irons dorénavant
sous un ciel brûlantà travers de hautes herbes ou des arbres sans
feuilles. Sans doute il nous arrivera parfois de regretter l'épais
ombrage où le casque était inutile, où l'on marchait sans souci de
l'heure; mais avec la forêt nous quittons l'inconnu, les difficultés,
les périls, et nous entrons dans le monde civilisé en même temps
que dans la lumière. Aussi, comme les Dix Mille acclamant la
mer, nous saluons joyeusement le Soleil.
1. Voir les Résultats Gêograjthiijues et Economiques des explorations du
Niger, étude des plus documentées où .M. Guy, chef du Service Géographique
el des Missions, expose l'état des connaissances officielles lors de notre départ
et note, d'après des voyageurs, que le palmier à huile ne pous-e pas a plus de
:i() kilomètres du rivage. Cependant Binger a indiqué exactement l'aire d'habitat
de cet arbre, et Marchand el Blondiaux l'ont déjà signalé au nord de la forêt.
— 218 —
SORTIE DE LA FORÊT
LES MONTS NIMBA VUS DU NORD.
Nous voici maintenant sur le plateau qui partage les eaux
entre le Niger et le golfe de Guinée. De nombreuses chaînes de
collines en partent, séparant les affluents du Saint-Paul, de la
Sassandra, du Niger.
Le 13 au soir, comme nous entrons au village de Horaso, nous
avons la joie de voir des chéchias rouges apparaître. Ce sont
des tirailleurs de Bayla qui nous apportent un courrier : le capi-
taine Basset, commandant le cercle, nous souhaite la bienvenue
et nous envoie des journaux, du café et du sucre. C'est donc
fait, notre liaison avec le Soudan est consommée, et nous
retrouvons la civilisation sous ses deux formes, nourriture de
l'esprit et du corps. Pour un peu, nous embrasserions les braves
tirailleurs ! Sans perdre uue minute, nous faisons préparer du
café dont nous avons oublié le goût depuis si longtemps, et nous
nous jetons sur les journaux : qu'on songe que les derniers reçus
219
MISSIO \ HOSTAIh S-D'OLLONE.
à Fort-Binger étaient du 21 juin, et que nous ignorions tout
depuis ce moment1 !
Le lendemain matin nous passons à Boola. C'est le point
extrême jusqu'où s'étend l'autorité française et, pour cette raison,
c'est aussi le dernier où affluent les dioulas, dont un petit
nombre seulement se risque jusqu'à Nzo : près de quinze cents
hommes et femmes venus du Nord, et sansdouteautant du Sud,
s'3' rencontrent tous les quinze jours, sans compter les gens du
pays. Un poste de douaniers soudanais y est établi.
Pourquoi l'autorité française s'arrête à Boola au lieu de
s'exercer jusqu'à Nzo, je ne sais : tout le pays l'accepterait sans
aucune résistance, et c'est de beaucoup le plus riche et le plus
peuplé que nous ayons rencontré d'une mer à l'autre. Samory
n'ayant jamais poussé jusque-là ses colonnes dévastatrices, tout
ce qui souffrait sous son joug ou fuyait devant lui s'y est réfugié;
après la prise de l'Almamy, une grande partie de la foule qui
le suivait y est demeurée librement ou en captivité; enfin ceux
qui veulent échappera l'impôt que payent nos sujets viennent
s'y établir. La plupart des villages, très nombreux, ont deux
ou trois cent cases, c'est-à-dire en moyenne un millier d'ha-
bitants. Si on tarde, cette superbe région deviendra le repaire
de tous ceux qui nous craignent ou nous haïssent, et un foyer
d'hostilité contre nous.
14 Décembre 1899. — On nous amène des chevaux : avec quel
plaisir nous les enfourchons ! Qu'on songe que nous sommes
dans cette Afrique équatoriale où nul Européen ne va jamais à
pied, où il est admis que toute fatigue amène la fièvre et souvent
la mort : voilà cependant un an que nous marchons.
Une heure après apparaît sur une crête un cavalier en tunique
rouge : c'est le capitaine Basset, des spahis sénégalais, qui
vient à notre rencontre. Je n'ai pas besoin do décrire l'émotion
que nous cause, après tant de mois de solitude morale et de
1. Qu'on veuille bien se souvenir des événements qui à cette date passion-
naient la France et le monde : les journaux n'annonçaient rien moins que la
guerre civile et la guerre étrangère. Qu'allions-nous retrouver ?
— 220 —
LA MISSION WOELFFEL.
CAPITAINE BASSET.
complète séparation du monde civilisé, la vue d'un visage blanc,
d'un Français. Cependant, au fond de ces pays reculés, l'esprit
et le caractère sont si continuellement tendus, les circons-
tances les plus anormales, l'iso-
lement absolu, le danger, la né-
cessité d'imposer à toute heure
sa volonté aux hommes et aux
choses deviennent si habituels,
que les impressions les plus
vives restent contenues et n'ar-
rivent plus à la surface : nous
nous abordons de la façon la
plus simple, nous nous deman-
dons de nos nouvelles comme,
sur le boulevard, des gens qui
se seraient vus la veille.
En faisant route vers le
poste, le capitaine Basset nous
met au courant des événements. On ne s'attendait guère à notre
arrivée !
Le lieutenant Woelffel, avec le lieutenant Mangin et le ser-
gent Van Gassel, cent tirailleurs et cent cinquante porteurs,
sont partis de Beyla à notre rencontre le 18 mars, au moment
même où nous arrivions à Fort-Binger. Des reconnaissances
à l'Ouest et à l'Est des monts Nimba ayant révélé chez les indi-
gènes des dispositions hostiles, la mission, au lieu de descendre
droit au Sud, se dirigea de Nzo vers Man, dans l'Est. C'est dans
ce village que l'année précédente le lieutenant Blondiaux avait
été attaqué et forcé de battre en retraite ; mais, terrifiés par
l'approche de Samory, les gens de Man avaient demandé leur
pardon pour obtenir du secours, et Woelffel pouvait espérer
que ce changement d'attitude lui vaudrait un meilleur accueil
dans la forêt. Il n'en fut rien : au village de Dainné, attaqué
traîtreusement, il subit un siège de huit jours par plusieurs
milliers d'indigènes qu'il repoussa victorieusement. Il jugea
221
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
nécessaire de soumettre ses adversaires avant d'aller plus loin,
et il créa sur les bords du Zo, à 40 kilomètres de Man. le poste
de Xouantoglouin, d'où il exécuta de nombreuses reconnais-
sances pour pacifier le pays.
Mais ces combats inces-
sants lui ont coûté de fortes
pertes, 65 tués et blessés; le
lieutenant Mangin a reçu en
deux fois six blessures1. Le
Ministre a jugé que l'effort
nécessaire pour vaincre les
indigènes était trop considé-
rable et a rappelé nos deux
missions en septembre. La
mission "Woelffel est rentrée
au poste le plusvoisin, Touba,
et s'y est disloquée1.
Pour nous, l'ordre de rappel n'a jamais pu nous parvenir :
cinq courriers, envoyés de Grabo par différentes routes, ont été
arrêtés par les indigènes et ont dû revenir. Devant notre silence
complet depuis cinq mois et demi, le retour des courriers
d'une part, de l'autre les obstacles rencontrés par "Woelffel,
dont cependant la brillante affaire de Tiaféso indique suffisam-
ment la valeur, ont fait concevoir sur notre sort des inquiétudes
LE LIEUTENANT WOK LFIEI.
1. Naturellement, 1rs pertes des indigènes ont été en proportion : une seule
tribu, après avoir l'ait sa soumission, a énuméré à Woelffel les noms de 121
de ses guerriers tués el de 86 blessés. Eh bien! sauf dans le guet-apens de
Dainné où il j a eu corps à corps, jamais la mission Woelffel n'a vu un seul
cadavre! Donc, quo nous n'en ayons trouvé que six, cela n'implique pas que
1rs pertes de nos adversaires n'onl pas été très fortes. — Je souhaiterais vive-
ment que le rapport du lieutenant Woelffel fût publié. 11 nous est difficile, à
ls qui avons réussi, de faire ressortir les difficultés que nous avons rencon-
"ii en jugerait mieux à lire le récit de Woelffel.
2. A la nouvelle de notre arrivéeà Beyla, Woelffel viendra nous y rejoindre
el fera une partie de la route de retour avec nous ; Mangin, qui déjà s'achemi-
nait vers le Sénégal, me rejoindra à Dakar, el rentrera en France sur le même
bateau. C'est à cela que se ramène la jonction des deux missions célébrée pai
les journaux.
99 9
ARRIVÉE A BEYLA.
justifiées et, ma foi! on s'est habitué à l'idée de ne plus nous
revoir.
Il faut avouer que nous avons eu un bonheur prodigieux de
triompher à nous seuls d'une résistance jugée trop forte pour nos
deux missions réunies, et en même temps d'échapper à l'ordre
de rappel, plus favorable sans doute à notre sécurité, mais plus
funeste encore pour notre succès.
Enfin nous apercevons les trois couleurs flottant sur Beyla, et
bientôt nous pénétrons joyeusement dans le fort, protégés désor-
mais par le pavillon que nous avons planté, non sans quelque
péril, à tous les carrefours de la forêt.
Notre bonheur d'avoir complètement réussi est d'autant plus
grand que ce succès n'a coûté aucun sacrifice : partis soixante-
deux, nous arrivons soixante-deux. Non seulement nous avons
passé entre les balles qui ont causé de si grandes pertes à
Woelffel, aux troupes qui ont combattu les Tépos et aux missions
précédentes, mais encore, sans médecin, nous avons tous
échappé à la maladie. Cependant ulcères, dysenteries, fièvres,
pneumonies, n'ont pas épargné notre personnel, mais la Provi-
dence a secouru notre ignorance, et le cas, je crois, est unique,
d'une troupe de soixante hommes qui au bout d'un an de campa-
gne n'a pas une seule perte, cela dans un pays réputé à la fois
comme un des plus dangereux et des plus malsains du globe.
CHAPITRE XII
Traversée du Soudan. — !>>•> États de Samory. — Kankan. — Traversée
de la Guinée. — Le Fouta-Diallon. — Konakry.
Il nous faut séjourner à Beyla. Surexcités par le danger, puis
par la victoire, nous y sommes arrivés gaillardement, mais
la réaction de tant de fatigues et de privations accumulées s'est
fait sentir, et, sitôt au repos, tout le monde est tombé malade.
Quand au bout de dix jours nous voulons repartir, il faut em-
porter en hamac plusieurs hommes hors d'état de marcher et
décharger les autres du moindre fardeau : ce n'est qu'à ce prix
que nous pourrons atteindre la côte, avec de longs et fréquents
arrêts.
Pour regagner la mer, nous n'avons plus qu'à suivre les che-
mins qui relient les postes ; tout danger, toute difficulté autre
que celles inhérentes au manque de moyens de transport dis-
paraissent. Mais, bien que connues des officiers qui les ont con-
quises ou occupées, les contrées que nous allons parcourir jus-
qu'à Kankan n'ont jamais été décrites ' ; au delà, de tels chan-
gements sont survenus depuis quelques années que les précé-
dents récits ne se trouvent plus exacts. Aussi, sans vouloir
même esquisser une étude générale dont ce n'est point ici le
1. Le capitaine Peroz a pourtant raconté sa mission auprès de Samory (1887),
mai- il n'a vu qu'une partie de cette région, et tout a bien changé depuis.
904
LE SOUDAX MÉRIDIONAL
LA ROUIE Al SOUDAN. — PHOTOGRAPHIE DU LIEUTENANT BACOT.
cadre, je signalerai simplement quelques points importants sur
lesquels l'opinion du publie, et même des savants, me semble
inexactement renseigne'e.
Le nom de Soudan est resté lié aux pénibles campagnes qui
ont marqué les débuts de la conquête dans les régions voisines
du Sabara, et on se figure un pays nu, aride, sans eau, brûlé de
soleil, un autre désert. Si cette notion est déjà médiocrement
exacte pour les contrées entre Sénégal et Niger, rien n'est plus
éloigné de la vérité en ce qui concerne la partie méridionale
de la boucle du Niger.
Au Sud de Siguiri, le Soudan n'est guère qu'une immense
forêt parsemée de clairières. Certes ce n'est plus la forêt côtière,
fourré inextricable et toujours vert d'arbres gigantesques et de
lianes; ici, les arbres sont de taille moyenne, on peut circuler
entre leurs troncs clairsemés qu'aucune liane ne relie plus; en
saison sèche, les feuilles brûlées par le soleil pendent jaunes et
225 —
15
MISSIO \ UOSTA INS-D'OLLONE.
mortes, et vont joncher le sol comme chez nous L'hiver: on se
croirait dans un bois de France '.
Le Soudan méridional n'est pas davantage la vaste plaine
monotone, aux fleuves taris, aux marais fangeux, qu'on se repré-
sente. Ce sont de belles vallées, bien dessinées par des chaînes
de montagnes élevées d'où, par mille petits vallons, l'eau sort
abondamment presque en toute saison.
Croit-on, parce que l'histoire de notre conquête n'est qu'une
longue suite de guerres, avec des épisodes que notre ignorance
de l'Ame nègre nous fait paraître affreux, que les populations
de ces beaux pays sont pillardes, cruelles, fourbes, incapables
de travail et d'éducation ? Qu'on lise dans Binger sa descrip-
tion de Kong et de la race Mandé-Dioula : cette peinture s'appli-
que exactement aux autres peuples, maintenant que, grâce aux
armes françaises, aucun tyran n'exerce plus ses ravages. Obéis-
sance docile et respectueuse envers les vieillards, goûts simples,
aptitude au travail même pénible, dès que le résultat en apparaît
clairement, acceptation soumise de la destinée, ils ont, malgré
un magnifique tempérament guerrier qui en fait d'admirables
soldats, toutes les qualités voulues pour mener tranquillement
une vie patriarcale, et ils s'y adonnent avec délice, dans la sécu-
rité que notre gouvernement leur a rendue.
La traversée de ces régions est donc pleine d'intérêt. Sans
doute les étapes sont longues, sur un cheval toujours au pas,
sous un soleil brûlant, mais une atmosphère de paix et de calme
vous enveloppe, et on se croit revenu aux premiers âges. Sur la
place de chaque village, le chef et les notables, tous vieillards
vénérables à barbiches blanches, vêtus de longues robes blan-
ches et bleues, coiffés de bonnets ou de turbans, nous attendent
groupés au pied d'un baobab et nous souhaitent la bienvenue; ils
nous offrent quelque menu présent, un peu de lait, des œufs, une
1. Il faut cependant citer à titre d'exception la région de Beyla : tout autour
du poste, sur un rayon d'un jour de marche, il n'j a pas un arbre, sauf dans
quelques fonds. De hautes herbes couvrent plaines et collines, dont les lignes
calmes et nobles, >< xis le brûlant soleil, évoquent les montagnes de Galilée et
les descriptions de Chateaubriand et de Loti.
LES ÉTATS DE SA MO R Y.
RUE DE VILLAGE MALINKli. — PHOTOGRAPHIE DU LIEUTENANT BACOT.
papaye, et nous repartons accompagnés de leurs vœux. Il y a
dans tout cela un tel mélange de dignité, de bonhomie, de sim-
plicité, qu'on est tout de suite reporté aux temps de la Bible
ou d'Homère.
Pour passer de la vallée du Dion dans celle du Milo, il nous
faut franchir, par un col de 1 200 mètres d'altitude, les monts
Goy ou Goyfé, chaîne élevée qui sépare les deux rivières et se
rattache à la ligne de partage des eaux entre le golfe de
Guinée et le Niger. De cette hauteur, on embrasse une
vue magnifique.
La vallée du Milo a été longtemps le cœur de l'empire de
Samory. Deux campagnes des colonels Ilumbert et Combes
(1892 — 1893) en chassèrent enfin l'Almamy, mais alors qu'on
le croyait définitivement vaincu, il se jeta vers l'Est et alla se
tailler un nouvel empire dans le pays de Kong ; c'est en voulant
revenir vers le berceau de sa puissance qu'il se fit prendre.
227
MISSIO \ H0STA1 VS-D'OLLO x. E.
Chacun de nos pas foule un champ de bataille illustré par nos
troupes.
Hélas ! à chaque pas aussi nous trouvons un monument élevd
par Samory à sa propre gloire, dans le style qu'il affectionnait :
des ruines. On ne se figure pas les ravages que cet homme a
causés, non par cruauté, il était personnellement assez doux,
mais parce que c'est, semble-t-il, la loi de tous les peuples qui
ii'oli 'issenl point au Christ, maintenant comme autrefois : à la
guerre, le vaincu est massacré ou réduit en esclavage; or tout
souverain noir fait forcément la guerre, car il ne connaît point
d'autre industrie qui lui permette d'entretenir et ses femmes et
ses courtisans et ses soldats. De la Côte d'Or anglaise au
Fouta-Diallon, on peut suivre Samory à la trace : où il a passé,
tout est détruit et désert.
Cependant, depuis notre conquête, la paix a rendu quelque
prospérité à cette contrée et de nouveaux villages se sont con-
struits. La capture de l'Almamy et son passage comme captif à
travers ses anciens Etats, sur cette môme route que nous sui-
vons aujourd'hui . ont produit un puissant effet : ceux qui
attendaient toujours son retour victorieux ont abandonné espé-
rances ou craintes et se sont réinstallés paisiblement; beaucoup
de ceux qu'il traînait à sa suite sont revenus et ont rebâti
leur case dans le champ où ils étaient nés.
Malgré tant de massacres et de ruines, Samory est resté popu-
laire, et ses exploits forment la matière inépuisable des chants
de tous les griots '; ce n'est pas qu'il soit un héros national, mais
il a fait de grandes guerres, et le noir, comme tout primitif, a le
culte de la force. Et on le chante devant nous-mêmes, car c'est
aussi un hommage pour les Français qui ont su le vaincre.
Kérouané, sorte de château de plaisance de Samory, près du
Milo, est maintenant un poste français. Deux enceintes carrées et
crénelées en terre, avec une porte monumentale à l'égyptienne,
donnent assez grand air à cette résidence, la seule qui n'ait pas
1. Hommes exerçant la profession de poètes et de chanteurs, tels les aèdes et
les bardes.
— 228 —
LES INCENDIES
VILLAGE RUINE PAU SAMORY
PHOTOGRAPHIE DU LIEUTENANT BACOT.
été détruite. De Sanankoro et de Bissandougou, les deux villes
principales, il ne reste rien ; l'enceinte de Sanankoro, encore
debout par places, avait huit kilomètres de tour. De nombreux
fils de Samory, environ quatre-vingts sur deux cent cinquante
qu'on lui attribue, ont été autorisés à s'y installer, et ils vivent
là, très soumis et dociles, sur les décombres de la capitale de
leur père.
Les espaces autrefois défrichés pour être livrés à la culture
sont maintenant recouverts de hautes herbes très envahissantes,
qu'on trouve même partout sous bois entre les arbres. A la
saison sèche, les indigènes, les chasseurs surtout, y mettent le
feu et elles flambent comme de la paille. Les flammes propagées
par le vent s'étendent souvent, tout en avançant, sur plusieurs
kilomètres de largeur; la nuit, c'est un spectacle saisissant de
voir ce gigantesque serpent de feu glissant au milieu d'un fracas
pareil à celui d'une fusillade, s'enroulant autour des collines,
— 229
M I s S 10 Y // ( ) S TA I Y S-D'OLLO V E .
disparaissant dans les fonds et reparaissant éblouissant sur les
crêtes. Le feu ne s'arrête que devant une vallée humide, ou un
VILLAGE MALINK1. — PHOTOGRAPHIE DD LIEUTENANT BACOT.
espace déjà brûlé1 ; chaque village s'en préserve au moyen d'une
zone circulaire entièrement nue.
Ces incendies, pratiqués sur tous les points du continent noir,
causent à la longue la ruine d'un pays. Ils ont trouvé des défen-
seurs qui prétendent que les arbres ne brûlent pas et que les cen-
dres des herbes, délayées par les premières pluies, constituent
un engrais pour le sol ; mais il est bien évident que, sur les
pentes, les eaux entraînent et les cendres et la terre végétale
que rien ne retient plus, aussi la végétation, magnifique dans
les fonds, est-elle chétive sur les terrains inclinés, où le roc
apparaît. Et si les arbres ne meurent pas, ils brûlent néanmoins
en partie et s'étiolent.
Je suis convaincu, appuyant cette théorie sur de nombreuses
observations géologiques, botaniques et ethnologiques, que jadis
1. D'où le procédé connu à employer quand on est menacé par lui : allumer
soi-même un incendie que le vent chasse; le l'eu qui vous poursuit meurt en
atteignant l'espace ainsi consumé, sur lequel on se trouve en sûreté.
— 230 —
CHASSE A L'HIPPOPOTAME
la grande forêt côtière s'avançait très loin dans l'intérieur du
Soudan : ce sont les incendies constamment allumés par les
races du Nord, ennemies de la végétation, qui l'ont fait reculer,
elle et ses habitants, et
elle continue, maintenant
encore, à diminuer
chaque année. Si l'on
ne veut que le terrain
qu'elle perd ne devienne
progressivement un nou-
veau Sahara, il y aurait
peut-être lieu de prendre
des mesures contre ces
incendies.
Pendant qu'avec le
gros de la mission je tra-
verse ces pays, Hostains
tente de descendre le
Milo en pirogue avec les
blessés pour leur éviter
toute fatigue. Il ren-
contre de très grandes
difficultés, non seulement par suite des rapides, mais aussi à
cause des hippopotames. Les hippopotames du Milo sont réputés
pour leur nombre et leur férocité, à tel point qu'on a complète-
ment renoncé à la navigation sur cette rivière.
Pour ne pas exposer nos malades, Hostains accoste chaque fois
qu'une des énormes bêtes est aperçue, et il la tire du haut de la
berge; bien lui prend d'être prudent, car plusieurs fois ses piro-
gues, si heureusement quittées, sont attaquées et chavirées, et
l'une d'elles es! complètement défoncée. Il fait un massacre
épouvantable : treize hippopotames.
Un tel exploit est répété au loin par la renommée, les
gens de tout le pays accourent pour se partager la chair
des victimes, assez pareille à celle du bœuf, et c'est une fête
ARHHE, HOMME ET CHEVAL.
PHOTOGRAPHIE DU LIEUTENANT RACOT.
231 —
MISSIO \ HOSTA I \ S-DOLLONE.
générale dont les chants garderont longtemps le souvenir1.
Kankan, que Samory n'eut pas le temps de détruire, est une
ville de 5 000 habitants, sur leMilo -. C'est un loyer d'islamisme
très ardent et, malheureusement, l'islamisme enseigne aux noirs
non seulement la haine du chrétien, mais celle du blanc, repré-
sentant du christianisme.
L'importance de cette ville augmente tous les jours, car
elle est à la rencontre des deux routes commerciales du
Sénégal et de la Guinée. La première rejoint à Bamako la
grande voie de ravitaillement; elle est employée par les négo-
ciants européens qui peuvent utiliser les moyens de transport,
bateaux, voitures, chemins de fer. La deuxième, simple sen-
tier, n'est encore fréquentée que par les dioulas indigènes,
mais, d'ici à peu d'années, le chemin de fer partant de Konakry
arrivera tout près, à Kouroussa, tandis que la voie ferrée du
Sénégal atteindra Bamako. La position privilégiée de Kankan,
en avant de ces deux têtes de lignes, auxquelles elle est reliée
par eau, a frappé les négociants du Sénégal qui, profitant de ce
que la Guinée n'a encore aucun moyen de transport, ont pris
l'avance : huit factoreries s'installent déjà, succursales de mai-
sons de Saint-Louis. Cependant le commerce avec la Guinée
n'en est pas moins considérable : les dioulas, qui n'ont pas
encore compris que le temps est de l'argent, s'en vont à Konakry
vendre un peu plus cher leur marchandise et y acheter à meil-
leur compte les produits européens.
Le principal objet de ce commerce, c'est le caoutchouc. Il y a
peu de temps qu'on s'occupe de chercher du caoutchouc dans
I. Huit mois plus tard, li' capitaine Bassel revenant il'1 Beyla entendit encore
parler de cette chasse merveilleuse.
■1. Nous eûmes la surprise de nous \ rencontrer avec deux voi/ageurs,
M. Bacot, lieutenant d'artillerie, et M. Lefebvre, venus de France pour étudier
notreempire soudanais. Alors qu'on visite leThibel et les Andes, trop peu de
Français s intéressent à nos colonies pour que je n'aie pas plaisir a signaler cette
initiative intelligente ri unique. — C'est à cette rencontre que le lecteur doit de
contempler, au lieu de nies clichés détériorés par suite îles vicissitudes subies,
plusieurs de ceux du lieutenant Bacoi qu'il a ru la grande amabilité de nie laisser
reproduire.
— 232 —
LE PARTAGE DU SOUDA<\.
^t%
«&ii£
il ■
r»%
-"'"_ ' - -" "'y-
LA MOSIJUEE DE KANKAN. — PHOTOGRAPHIE DL LIEUTENANT BACOT.
nos colonies, et on ne se doutait guère qu'il y en eût au
Soudan. A peine le colonel Audéoud eut-il définitivement assuré
la paix dans notre empire par la prise de Sikasso et la capture
de Samory, que le général de Trentinian se préoccupa de le
mettre en valeur. La présence du caoutchouc ayant été signalée,
il prescrivit d'enseigner aux indigènes la manière de lerecueillir,
et de l'accepter en impôt à la place d'argent. Aussitôt on en
trouva partout, et une mine de richesse fut découverte.
C'est le 4 janvier 1900 que nous arrivons à Kankan: depuis
le 1er, cette ville dépend de la Guinée, le Soudan ayant cessé
d'exister et ses morceaux ayant été rattachés aux colonies
côtières. Cette mesure, fort logique, devait fatalement être
prise un jour ou l'autre, et seule son opportunité a pu être
discutée. Mais il importe de ne pas laisser s'accréditer les
légendes qu'on s'est plu à répandre sur le Soudan.
La vérité est que, de toute l'Afrique Occidentale, ce Soudan
qu'on représente à feu et à sang est le pays où, avec les moyens
les plus infimes, la sécurité, la justice sont le mieux assurées,
— 233 -
\IISSI01\ HOSTAINS D'OLLONE.
notre autorité le mieux respectée et aimée :. Quand on songe
que les populations sont passionnément guerrières, qu'elles ont
fourni les soldats d'Ahmadou, de Samory, de Babemba, et nos
propres tirailleurs, et que maintenant moins de 200 blancs,
officiers et sous-officiers, avec 3 000 soldats indigènes, tiennent
dans la paix et dans l'ordre un territoire trois fois grand comme
la France, on est saisi d'étonnement. Il faut, pour comprendre
la grandeur de l'œuvre, avoir vu et les résultats obtenus et les
moyens employés.
Les résultats, on les touebera du doigt par ce seul trait: le
pillage a été la règle pendant des siècles de guerre, et les sofas
de Samory qui en vécurent peuplent le pays ; cependant les
routes sont couvertes de dioulas qui portent de véritables trésors,
et nul accident n'arrive jamais. Hommes et femmes, en groupes
ou isolés, cbeminent paisiblement, sans avoir même l'idée qu'ils
pourraient courir un danger quelconque : le blanc n'est -il pas
le maître, et n'a-t-il pas ordonné de vivre en paix?
Or, voici les moyens : les postes sont en moyenne à six jours
de marebe l'un de l'autre, et dans la plupart il n'y a qu'une
quinzaine d'bommes. Si en Europe les gendarmes étaient si peu
nombreux et n'étaient pas appuyés par des armées formidables,
croit-on qu'on circulerait avec une telle sécurité ?
Ceci fait assez l'éloge et des peuples conquis et de leurs
conquérants pour que je n'insiste pas plus longtemps. Qu'il
me suffise de dire cependant qu'il faut à tous les officiers com-
mandants de cercles ou de troupes, non seulement des qualités
très remarquables d'assimilation en même temps que d'autorité,
mais aussi une activité et un zèle inouïs. Le travail nécessaire
pour mener à bien les affaires très diverses et très compliquées
qui leur incombent, sans avoir souvent même un seul blancpour
les aider dans les besognes inférieures, est absolument acca-
blant et les absorbe sans répit du réveil au coucher, cela sous un
1. En disant aimée, je ne parle naturellement que des populations qui ont
eu le temps de l'apprécier : ce ne sont pas les peuples récemment vaincus ni les
tyrans dépossédés qui nous aiment.
— 234 —
LA CONQUÊTE DU SOUDAX.
climat où on proclame volontiers que l'Européen ne peut
travailler. Chacun d'eux accomplit une tâche qu'en toute
autre colonie on n'oserait demander à dix fonctionnaires,
avec un traitement très modeste et des privations de toutes
sortes1.
Mais, dira-t-on, à quoi hon tant de guerres, de sang versé, de
malheurs de toutes sortes pour s'emparer de ce pays ? Voilà le
grand argument, et il témoigne d'une ignorance et d'une
légèreté vraiment admirables !
Quoi ! on ne cesse de tonner contre l'esclavage et de voter
solennellement son abolition, et en même temps on s'élève contre
les guerres qui ont j ustement sa suppression pour résultat ! Croit- on
que c'est aux populations que nos troupes se sont attaquées ? Non,
c'est aux souverains, aux tyrans plutôt, destructeurs des peuples
voisins et de leur propre peuple, ne vivant que par l'esclavage et
pour l'esclavage. «Quand un chef commande à 25 000 âmes, dit
Binger, il doit être supprimé, sans quoi il dévaste au lieu d'or-
ganiser et de régénérer. » Eh bien ! successivement on a sup-
primé ces innombrables petits potentats, qui étaient en train de
faire du Soudan un désert et un charnier; le sang quia été
répandu assurera la vie et la liberté à des millions d'êtres. Et
notre France qui a fait tant de guerres pour des causes généreuses
et désintéressées n'en n'a pas fait de plus noble : la conquête
ou, pour mieux dire, la délivrance du Soudan restera malgré
les détracteurs un de nos plus purs titres de gloire.
A Kankan, Sirabana et ses porteurs furent licenciés et ren-
voyés directement dans leur pays, au Sud de Kong. Certes,
ils nous avaient bien souvent mis en colère par leur stupidité et
leur maladresse, mais ils nous étaient si absolument dévoués et
avaient montré une si courageuse confiance au milieu de nos
épreuves que nous ne les vîmes pas partir sans émotion.
1. Un officier reçoit par jour 0 lit. 50 de vin, et il lui est impossible de s'en
procurer d'autre ; cela dans les postes, dans les conditions les plus favorables :
on devine ce qu'il touche en colonne. Par ce détail on peut juger du reste.
Y a-t-il beaucoup de gens en France qui, sans y être forcés par la pauvreté,
accepteraient un tel régime?
— 237 —
MISSION HOSTA I \S-D'OLLONE.
N'est-ce pas admirable, une race d'hommes qui, afin de gagner
un franc par jour, s'engagent pour être mene's dans les pays
les plus inconnus, soumis à des fatigues terribles, à des dangers
constants, pendant une durée illimitée? Ils savent tout cela
d'avance et l'acceptent : quand les nôtres auront dissipé leur
pécule, ils recommenceront, calmement soumis à la destinée.
Que ne peut-on obtenir de pareilles gens ?
Nous n'avions plus qu'à nous laisser couler sur le Milo et le
Niger jusqu'à Bamako, d'où des moyens relativement con-
fortables, voitures, chemins de fer, bateaux, nous amène-
raient sans fatigue à Dakar, lorsqu'un ordre du Gouverneur
général, M. Ghaudié, nous enjoignit de rentrer par la Guinée.
On voulait sans doute nous faire l'honneur d'inaugurer cette
voie, jusque-là suivie par les seuls indigènes. C'étaient trente
nouveaux jours de marche pénibles, surtout pour nos tirail-
leurs tous blessés ou malades. En revanche cela allait nous pro-
curer le plaisir de parcourir des pays réputés comme mer-
veilleux.
Kouroussa, ville d'environ 3000 habitants, est joliment dis-
posée sur la rive gauche du Niger. C'est là que le fleuve com-
mence à être navigable, et c'est pourquoi ce point a été choisi
comme terminus de la voie ferrée de la Guinée au Soudan. Deux
sentiers en partent vers Konakry, l'un longeant la frontière
anglaise de Sierra Leone,l'autreplusau Nord à travers le Fouta-
Diallon. Nous ne primes ni l'un ni l'autre: il nous parut
particulièrement intéressant de suivre le tracé du chemin de
fer projeté, afin d'étudier les terrains qu'un spécialiste comme
le capitaine Salesses a jugés aptes à recevoir une voie ferrée,
dans des pays que la saison des pluies bouleverse si vio-
lemment.
Comme ce tracé traverse des régions nullement fréquentées,
où souvent môme il n'existe pas de sentiers, nous eûmes la
chance de rencontrer une quantité de gros gibier qu'on n'aper-
çoit guère sur les chemins, et de faire des chasses magnifiques :
ces immenses forêts herbeuses sont remplies de buffles, d'anti-
- 238 —
ANIMAL INCONNU.
lopes énormes, grandes comme des chevaux1, et d'autres plus
petites, sans compter les pintades et les perdrix grises qui
abondent près des villages, et les outardes ; le lièvre est assez
rare.
Au risque d'exciter les railleries, la vérité me force à dire un
mot d'une bête fabuleuse : c'est une sorte de poulpe qui existe-
rait dans le Niger. AYoelffel nous avait raconté que, près de
Siguiri, il avait entendu sortir du fleuve un mugissement singu-
lier, et que les indigènes interrogés lui avaient décrit un poulpe
comme en étant l'auteur. Nous avions, je l'avoue, attaché peu
d'importance à ce récit. Or, deux fois, couchant sur les bords du
Niger, nous avons entendu la nuit un grondement grave et puis •
saut sortir de l'eau, et à nous aussi chaque fois des hommes diffé-
rents ont décrit un poulpe. Nous nous gardons bien de dire qu'il
existe réellement, nous affirmons seulement qu'il y a un animal
dont le cri ne ressemble à nul autre, et que les indigènes dépei-
gnent comme un poulpe -.
Ces chasses nous forçaient à marcher à pied dans des terrains
très fatigants toute la journée, car nous ne voulions pas rac-
courcir nos étapes. On voit que le climat ne nous gênait pas
plus que dans la forêt. Et cependant, deux jours après notre
départ de Kouroussa, le lieutenant Chanovre, commandant du
cercle, y mourait; deux mois plus tard, c'était le tour du com-
mandant Conrard, et un mois après celui du lieutenant Cénac,
à Nouantogloin. Je crois qu'il faut admettre que, parmi des
tempéraments également vigoureux en Europe, les uns s'accli-
1. Cobas, tankos ou colongas; le doumsa, assez, pareil à l'âne dont il a la
taille, est sans doute ranimai que certains voyageurs ont désigné comme un
onagre, mais par erreur: le doumsa mâle a des cornes, et il n'y a point d'onagre
dans le pays.
2. Rapprochement remarquable : suivant le Temps du 23 août 1900, qui
s*en moque, un lieutenant belge dit que d'après les indigènes il y aurait des
poulpes dans un affluent du Congo, et que deux de ses hommes auraient été
dévorés par l'un d'eux. 11 esl peu croyable que les indigènes du Congo et du
Niger se soient entendus pour inventer ce même animal, dont l'existence dans
la mer est à coup sûr ignorée d'eux. — Les Soudanais l'appellent guidiara (lion
d'eau) à cause de son grondement; ce n'est nullement le lamantiu ou ma.
— 2ii —
10
MISSIO V HOS 1 A INS-D'OLL ONE.
matent facilement en Afrique, les autres non : les médecins
devraient étudier à quoi tient cette différence capitale et pouvoir
la diagnostiquer avant le départ. — Quant au régime à obser-
ver, après la vie que nous avons menée, j'avoue que je n'y crois
plus guère.
A cette saison (janvier, les nuits étaient excessivement
froides : à Kankan et Kouroussa, le thermomètre descendit à
trois degrés. Il était indispensable d'être chaudement couvert
et d'avoir du feu durant toute la nuit, même à l'intérieur des
cases, mais cette fraîcheur reposait et retrempait.
Du Niger, la vallée de la Koba conduit au Fouta-Diallon.
Toute la région jusqu'aux montagnes a été ravagée par Samory
et est presque déserte, malgré la richesse du sol.
Le Fouta-Diallon a été visité par un petit nombre d'Européens,
mais chacun d'eux ayant fait une relation de son voyage, aucune
contrée d'Afrique n'a été plus décrite. Je me contenterais donc
de renvoyer mes lecteurs à ces ouvrages spéciaux, si je ne
croyais nécessaire de dissiper un malentendu assez important.
Tous les voyageurs se sont accordés pour célébrer le pitto-
resque des montagnes, la fertilité du sol, la variété des pro-
duits, l'intelligence de la race peulhe, et surtout cette chose
singulière, une organisation politique très pareille à la féodalité
dans l'Europe du moyen âge. Dieu me garde de contester la
sincérité ou l'exactitude de ces descriptions ! Je suis bien trop
satisfait de voir que nos prédécesseurs ont su reconnaître le
charme réel de cette contrée et les analogies très nombreuses
que ses habitants offrent avec nos propres ancêtres. C'est bien
sous ce jour qu'il convient de regarder un pays primitif et ses
habitants, avec une vue instruite par l'histoire et la réflexion et
que n'offusquent pas les apparences de barbarie, effets du climat
ou d'un simple retard : c'est en reconnaissant ('ans le présent
de ce pays le passé des nôtres qu'on peut prévoir son avenir.
Seulement, qu'on me permette de le faire remarquer, aucun
de ces voyageurs ne connaissait une autre partie de l'Afrique.
Sauf Lambert, Plat, Noirot qui venaient du bas Sénégal, contrée
— 9i9. —
LE FOUTA-DIALLON.
COUR D HABITATION A BANKO. — PHOTOGRAPHIE DU LIEUTENANT BACOT.
plate et desséchée, ils arrivaient tout droit de la mer ; ils
apportaient le préjugé européen que, plus on s'enfonce dans
l'intérieur de l'Afrique, plus le sol est aride et les habitants
sauvages, et ce qu'ils virent les surprit au plus haut point. Ils
racontèrent leur découverte, et les savants partagèrent leur
surprise, si bien que maintenant c'est une vérité en quelque
sorte officielle, que le Fouta-Diallon est une contrée exception-
nelle, privilégiée, bénie.
Cet enthousiasme a lieu d'étonner quand on a visité d'autres
pays. Et ceux qui traverseront le Fouta-Diallon en venant du
Soudan méridional seront, je crois, d'accord avec nous, pour
dire que si cette région est intéressante, la plupart des autres le
sont autant, pour le moins. Ce n'est donc point à la justesse des
observations que je m'attaque, mais à l'impression dispropor-
tionnée, et injuste pour le reste de notre empire soudanais,
produite sur les explorateurs du Fouta-Diallon et surtout sur
les géographes au: les ont lus et commentés.
— 245 —
MISSfO \ HOS TA I \ S-D'OLLO VE.
Au point de vue pittoresque, ceux qui s'attendront à trouver
de véritables montagnes seront tant soit peu déçus. Le Foutaest
un massif très légèrement surélevé au-dessus de la plaine nigé-
rienne : celle-ci, à Kouroussa, est à 550 mètres au-dessus du
niveau de la mer, et l'altitude des vallées du Fouta est entre
700 et 750 mètres. De nombreux plissements dessinent sur ce
massif des rides dont la bauteur atteint rarement 200 mètres '.
En somme, quand on vient du Soudan, on traverse le Fouta-
Diallon sans s'être aperçu pour ainsi dire que le sol s'était
exbaussé et sans avoir vu autre cbose que des collines médiocres.
Je reconnais volontiers que du côté de la mer le massif, plus
élevé au-dessus de la plaine et plus abrupt, fait plus grand
effet, néanmoins les monts Goyfé, ceux qu'on voit de Boola, et
surtout le Nimba, ont une tout autre mine.
Afin de nous assurer partout une réception convenable,
l'Almamy de Timbo avait envoyé au-devant de nous un de ses
frères, qui nous attendait avec plusieurs griots à Simba-
kounian, sur le Tankisso. Grâce à lui, l'accueil fut en effet
excellent partout, et il nous fut difficile de vérifier quelles
étaient depuis la toute récente conquête les dispositions
réelles des indigènes, sur lesquelles les opinions ne sont pas
d'accord.
L'Almamy vint lui-même à cbeval au-devant de nous avec sa
cour jusqu'à Sokotoro, un de ses villages de captifs2. Après la
traversée en pirogue du Sénégal, déjà profond et large de
30 mètres, et l'escalade d'une montagne roebeuse, nous arri-
vâmes au plateau en forme de cuvette où est bâti Timbo, et,
suivis de notre brillant cortège au galop, nous fîmes notre entrée
au poste, où nous accueillirent aimablement les administrateurs
1. Le point culminant du tracé du chemin de IVr est en dessous do "30 mètres.
Le Dr Maclaud signale les monts de Diaguissa, liaut> de 1 470 mètres: si cette
altitude est exacte, elle est tout à fait exceptionnelle.
■2. Il est à remarquer que c"est au Soudan seulement qu'on a pris, par la
création des villages de liberté pour les esclaves fugitifs et par diverses autres
dispositions, des mesures pour assurer l'adoucissement immédiat de l'esclavage
et sa disparition progressive.
— 246 —
LE POSTE DE TIMBO.
Noirot et Pobéguin l. M. Noirot a installé une ferme ; il a fait
des plantations de caoutchouc, de café, et il cultive avec des pro-
cédés perfectionnés tous les produits du pays ; il dresse les bœufs
à tirer des chariots et enseigne aux indigènes l'usage de la char-
rue. Il faut souhaiter de tout cœur que le résultat matériel ré-
ponde à ses efforts, car c'est alors seulement que son ensei-
gnement sera écouté : le noir n'aime pas à changer ses méthodes,
et il faut l'évidence pour le convaincre.
La ville de Timbo, qui comptait autrefois 2 000 habitants, est
presque entièrement en ruines. Il fallut en 1897 établir notre
autorité par le combat de Porédaka ; à la suite de notre occupa-
tion, la population déserta Timbo. Il n'y reste que le nouvel
Almamy que nous avons installé et sa suite, environSOOpersonnes ;
cependant la paix et le commerce commencent à ramener de
nouveaux habitants.
On sait quejusqu'à présent l'Almamy du Fouta-Diallon n'était
élu que pour deux ans et choisi à tour de rôle dans deux familles
rivales, lesSoryaet les Alfaya. Cette rivalité et cette alternance
étant une cause de désordres, l'administration française va
s'efforcer de maintenir au pouvoir les Sorya, mieux soumis à
notre influence. Mais il y aura de ce chef une opposition sérieuse
de la part du parti Alfaya.
Toujours sous l'empire du même préjugé qui refuse au nègre
les plus modestes dons de l'intelligence, les découvreurs du
Fouta-Diallon, que leur sincérité et leur esprit d'observation
forçaient de reconnaître les institutions féodales qui y fleurissent,
ont cru tout expliquer d'un mot : les habitants ne sont pas
nègres, ce sont des Peulhs, race dont l'origine sémitique est
admise, des blancs en somme. Et les savants d'insister sur le
contraste saisissant entre cet État organisé et civilisé, fondé par
un peuple d'origine blanche, et l'anarchie des populations nègres
qui l'entourent.
1. La rencontre de ce dernier était curieuse : M. Pobéguin a exploré tout le
rivage de la Côte d'Ivoire et, seul avant Hostains, s'est avancé sur le Cavally
jusqu'à Grabo.
— 249 —
\l I S S 10 \ nOS TA INS-D ' OL L 0M1.
11 n'y a pour cette belle théorie qu'un malheur, c'est qu'elle
est complètement fausse. Il y a des Peulhs au Fouta-Diallon,
mais ainsi que l'ont démontré les récentes études de M. Noirot
et du I)r Maclaud, ils y occupent une situation voisine de
l'esclavage : ce sont des pasteurs, soumis à de lourds impôts et
tenus à l'écart des affaires, tandis que la race au pouvoir est
Mandinké, comme dans presque tout le Soudan. L'organisation
qui a causé tant d'admiration exisie. ou existait avant notre
conquête, partout, avec quelques variantes. Il est fâcheux que
depuis notre occupation aucun ouvrage d'ensemble n'ait été
écrit sur le Soudan, et n'ait donné un tableau des institutions de
ses divers peuples avant que notre administration ne les eût
progressivement abolies ; mais il suffit de se reporter à Binger
et Monteil pour voir qu'on n'a pas eu affaire à des sauvages.
Peulhs, Mandinkés, Diallonkés, Sousous1, se sont d'ailleurs
fortement mélangés au Fouta, et on ne rencontre presque aucun
type caractéristique. Je dois cependant noter un chasseur Peulh,
aux fins traits sémitiques, au teint presque blanc à peine cuivré,
qui, par tous les détails de son visage et de son costume, bonnet,
tunique, pantalon de forme spéciale, collant depuis le genou
jusqu'à la cheville, rappelait exactement le type phrygien, et
notamment le célèbre groupe du Vatican : Jeune homme immo-
lant un taureau. Une telle ressemblance à telle distance suffirait
presque à justifier l'hypothèse qui veut que les Peulhs soient
originaires, non pas môme de l'Egypte, mais de l'Asie Mineure 2.
Seulement, je le répète, le type peulh est excessivement rare.
Peuple pasteur, les Peulhs n'entendent rien aux installations
sédentaires; aussi, contrairement à ce qu'on croit, leurs habita-
tions sont-elles les plus misérables qu'on puisse voir en Afrique
occidentale. Qu'on se figure une ruche gigantesque posée par
terre : voilà leur case. Un toit de chaume conique ou plutôt
1. Dialloukés, anciens habitants du Fouta-Diallon, dépossédés par les Peulhs
et 1rs .Mandinkés. — Sousous, race s'élendant des montagnes à la mer.
2. Ils auraienl pris pari aux migrations mentionnées pendant les guerres de
Ramsès II contre les Hittites.
— 250 —
VILLAGES PEUIILS.
ogival part du sol même ; à l'intérieur, séparée de lui par un
étroit corridor circulaire, est la case proprement dite, construc-
tion cylindrique en terre ou en bois. On pénètre là par une
s— a**es*w,6ii
**Kfe'-.i.. ..Xj. ^
MOSnlEE PEIIILE DE TELIKO.
ouverture Lasse ; il y règne une obscurité complète, et par suite
une grande saleté. C'est toujours la hutte que les pasteurs pri-
mitifs édifiaient en quelques instants avec des touffes de grandes
herbes appuyées sur un piquet central ; elle est seulement
devenue plus grande et s'est doublée à l'intérieur d'une seconde
paroi. Les mosquées même, qui partout au Soudan sont de
vrais monuments, ne sont chez les Peulhs que des ruches plus
grandes que les autres. Qu'on compare la mosquée de Téliko,
une des plus importantes du Fouta, et celle de Kankan, et on
décidera laquelle dénote une civilisation supérieure.
Les villages ont un aspect singulier : chaque famille habite
à l'écart, dans plusieurs cases elles-mêmes dispersées ; il n'y a
aucun plan, aucune rue, et on croit voir de grandes meules
disséminées au milieu des arbres. Souvent le terrain assez
vaste occupé par une famille est entouré de clayonnages ou de
haies; dans l'Ouest ces haies formées de cactus, de ricins, de
251
MISSION nos TA INS-D'OLLONE.
pourguères, sont très hautes, elles font ressembler ces enclos,
plantés de nombreux arbres fruitiers, aux vergers qui entourent
nos villes, et ne permettent de circuler que par d'étroits chemins.
L'oranger, qui abonde surtout sur le versant Ouest, révèle de
loin un village par son feuillage toujours vert ; il atteint des
dimensions extraordinaires, plus de dix mètres de hauteur, et,
outre ses fruits, procure une ombre et des senteurs délicieuses.
Le massif du Fouta-Diallon se termine par un talus assez
abrupt du côté de l'Ouest, seule difficulté sérieuse que rencontre
le tracé du chemin de fer.
On descend dans la vallée de la Kora, affluent de la Kolenté
ou Grande Scarcie. Cette vallée, à peu près inhabitée, complè-
tement inondée à la saison des pluies et conservant des eaux
jamais desséchées, est très giboyeuse et les éléphants en ont
fait un de leurs repaires favoris. Nous réussissons à en sur-
prendre plusieurs troupes et à les tirer dans de bonnes condi-
tions, à vingt mètres au plus ; nous n'obtenons d'ailleurs aucun
résultat, et le passage de nos balles Lebel ne fait sans doute
que l'effet d'un trou d'aiguille à ces énormes bètes, qui dispa-
raissent à fond de train. Il est assez piquant que ce soit cinq
jours avant d'atteindre la mer, terme de notre voyage, que
nous parvenions pour la première fois à surprendre des élé-
phants, depuis quinze mois que nous traversons des pays qui
en sont pleins ; nous avons cependant fait notre possible pour
en voir, car la chasse à l'éléphant, qui passe pour la plus
dangereuse de toutes, est passionnante '.
Dès le pied des montagnes, on entre chez les Sousous. La
différence de climat et de race se manifeste immédiatement :
l'oranger disparaît et fait place au manguier, dont les fruits
suffisent à nourrir les indigènes pendant une partie de l'a nuée,
J. Je souhaite que les défenses qui ornaient les pavillons de la Guinée, du
Sénégal et du Soudan à l'Exposition, aient convaincu les géographes que ces
pays contiennent quelques éléphants : jusqu'ici ils paraissaient peu disposés à
l'admettre. Je lis dans un Essai sur le Fouta-Diallon, paru dans le Bulletin du
Comité de l'Afrique française d'août 1900, que « les éléphants ne semblent
pas encore tout à fait disparus de la Guinée, car on en a vu en 1888 ».
VILLA GES S 0 US 0 US .
TYPE ET CASE SOUSOU.
et les cases quittent leur aspect de meules pour prendre celui
d'habitations assez élégantes. Elles sont entourées d'une véranda
large d'environ deux mètres, qu'une sorte de balustrade en terre
travaillée à jour protège contre la réverbération du soleil ; les
portes, très hautes, sont sculptées; dans l'intérieur sont moulés
en terre durcie des lits d'un style assez égyptien. Tout autour,
des arbres fruitiers enclos forment de véritables jardins.
Le pays serait parfaitement riche et heureux sans les saute-
relles qui depuis quelques années le ravagent, mais surtout sans
un rléau pire, les dioulas.
A Bambaia, près de la limite des montagnes, se réunissent
les deux routes venant du Soudan. Aussi, de là à Konakry, la
piste est-elle couverte de monde. Les dioulas ne voyagent pas
en caravanes, à proprement parler ; quelquefois ils forment un
groupe d'une vingtaine de personnes qui se rejoignent à l'étape,
mais ils marchent le plus souvent à trois ou quatre. La statis-
— 253
MISSIO \ I10S TA I WS-D'OLLO SE.
tique de ces dioulas serait facile à l'aire: il suffirait de les
compter quand ils passent le pont qui seul permet de gagner
LE CHEMIN EN GUINÉE — PHOTOGRAPHIE L>U LIEUTENANT I1ACOT.
Konakry. A son défaut, je me garderai d'indiquer un nombre
même approximatif; je signalerai cependant qu'en un mois
nous avons compté environ 15 000 dioulas revenant de la mer.
Si cette proportion se maintenait toute l'année, on obtiendrait
le chiffre fantastique de 180 000, mais il n'en est pas ainsi à
cause des pluies; néanmoins, même en réduisant ce nombre
autant qu'on le voudra, à la moitié, au quart, il est des plus
instructifs à beaucoup de points de vue.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le passage de voya-
geurs si nombreux est une ruine pour le pays qu'ils traversent.
En France, quand des troupes cantonnent dans un village,
personne ne va aux champs : certes les soldats sont de braves
gens, néanmoins, tant qu'ils sont là, chacun garde sa maison.
Il en est de même, à plus forte raison, sur le passage des
dioulas, et les malheureux habitants dos villages envahis par ces
armées de chemineaux sans chefs ni discipline, parmi lesquels
peuvent se trouver des bandits, ne sont plus les maîtres chez
— 254 —
TRAVAUX PUBLICS
UNE RUE A KONAKRY. — PHOTOGRAPHIE DU LIE ITEN ANT BACOT.
eux, subissent mille exigences, et ne peuvent se livrer à aucun
travail. A la longue ils émigrent, et le pays est ruiné. Ce phé-
nomène, partout observé, est surtout sensible sur la route
particulièrement fréquentée qui mène à Konakry, et le premier
résultat du chemin de fer sera de rendre la vie à ces régions en
faisant disparaître le dioula.
A partir de Friguiagbé, à 125 kilomètres de la mer, le palmier
à huile, exceptionnel depuis Beyla , reparaît en grande abondance.
Tout auprès, nous rencontrons le garde d'artillerie Leprince,
achevant l'établissement d'une route carrossable, parfaitement
praticable pour les automobiles. Cette route permettra de
construire rapidement, en le commençant à la fois sur plusieurs
points, le chemin de fer dont le tracé s'en écarte peu. Un peu plus
loin, nous trouvons les officiers du génie en train d'exécuter
le piquetage de la voie; ils nous apprennent qu'ils ont trouvé
un nouveau tracé encore meilleur que celui suivi par nous.
La vue de ces différents travaux activement poussés nous
remplit de joie, car elle prouve qu'on se préoccupe enfin de
— 255
M I s s l ON HOS /'. t INS-D'OL LOA E.
tirer de notre domaine les richesses qu'il contient, en lui assurant
la première condition de toute exploitation, des moyens de
transport.
Le 25 février, en arrivant à Manéah, nous avions l'agréable
surprise de trouver, au fond d'un estuaire appelé rivière de
Manéah par lequel la mer pénètre profondément dans les terres,
le bateau le Crozat que le Gouverneur avait eu l'amabilité
d'envoyer nous prendre, nous épargnant ainsi les deux der-
nières étapes.
Avec quelle joie nous mettions le pied sur le pont, non parce
que nos peines étaient finies — nous les regretterons plus d'une
fois, ces peines où s'éprouvent le caractère et toutes les facultés
et qui rendent la vie digne d'être vécue, — mais parce que là
notre tâche était définitivement et complètement achevée !
Le soir même nous arrivions à Konakry, où le Gouverneur
nous offrait la plus cordiale hospitalité. Nous pouvions admirer
les merveilleux résultats de l'habile administration de M. Ballay :
la ville, si jolie déjà, n'est plus reconnaissable, des rues entières
sont bâties dans la verdure, des voies Decauville circulent partout,
et toutes les constructions ont un air d'élégance et de confor-
table qui indique une vie agréable et des installations défini-
tives.
Le 9 mars nous disions adieu à ces contrées d'apparence
inhospitalière, auxquelles restent si profondément attachés tous
ceux qui y ont pénétré. A Dakar nous déposions, non sans une
vive émotion, nos braves tirailleurs, modestes ouvriers de notre
succès. Le 2i Mars 1900 nous étions en France.
La première traversée du Golfe de Guinée à l'Atlantique avait
demandé seize mois d'efforts, une dépense de dix-huit mille
francs, et n'avait pas coûté à la France une seule vie.
CONCLUSIONS
Je me suis trop étendu au commencement de cet ouvrage sur
le but de notre mission, pour avoir à en commenter longue-
ment les résultats. Nos instructions ont été remplies de point en
point : la forêt a été percée de la mer au Soudan, et de vastes
régions reconnues et placées sous notre pavillon. Les craintes
de compétitions libériennes se sont évanouies, car non seule-
ment nous n'avons pas trouvé trace de pénétration de la part de
Libéria, mais même les indigènes ne soupçonnent pas l'existence
de cet État, dont je n'ai pas eu une fois l'occasion de citer le
nom au cours de ce récit.
Mais ce succès aura-t-ilun lendemain? Est-il utile, est-il pos-
sible d'occuper et d'exploiter ces régions?
Même si on laisse de côté les puissantes raisons tirées de la
politique extérieure, la réponse ne saurait être douteuse.
En effet, cet impénétrable pays est une mine inépuisable de
richesses, cette forêt n'est formée que d'essences précieuses : pal-
miers à l'huile, acajou, gommiers, kolatiers, et surtout arbres
et lianes à caoutchouc, tout cela depuis le bord même delà mer.
Ce n'est pas tout ; il ne s'agit pas seulement d'exploiter la
forêt, mais aussi d'ouvrir la route du Soudan.
— 257 —
17
MISSION HOS TA I VS-D'OLLONE.
Si la Côte d'Ivoire n'est qu'un rivage sans hinterland, le
Soudan est, qu'on me passe l'expression, un hinterland sans
rivage, séparé de la mer par cette infranchissable forêt. Il est
habité, lui, par les races les plus sociables, les plus travail-
leuses, les plus commerçantes qu'on puisse trouver en Afrique.
Mais « à quoi servirait-il aux noirs de cultiver le tabac, les
textiles, le coton, l'indigo, etc., — tous produits du Soudan —,
d'exploiter les arbres à graisse végétale, de faire des planta-
tions d'arbres, puisqu'ils ne peuvent pas en écouler les pro-
duits ». (Binger.) Ils ne cultivent donc que le strict néces-
saire. « Il faut pourtant que les souverains indigènes s'entourent
d'un certain faste, qu'ils rétribuent les services, qu'ils entre-
tiennent une force armée pour se mettre à l'abri de leur tur-
bulents voisins. Par quels moyens? en rétribuant et en payant
à l'aide de captifs de guerre. » (I<i )
Ainsi, le sol en friche, les guerres, la dépopulation, l'es-
clavage, tout cela provenait du défaut de communications entre
le Soudan et la mer. Et il en sera toujours ainsi, partout où ne
s'étendra pas notre domination bienfaisante et où des voies d'ac-
cès facile vers la côte ne seront pas ouvertes. Ce n'est qu'en
amenant la richesse que nous ferons passer le goût et le besoin
de la guerre.
Et j'affirme que ce résultat peut être atteint sans grandes
peines ni dépenses.
Peut-être a-t-on remarqué que je n'ai pas cherché l'effet facile
qui consiste pour l'explorateur à représenter toutes les peu-
plades traversées comme des races de brutes, tantôt agenouillées
devant lui dans une crainte servile, tantôt l'attaquant avec une
bestiale férocité, le tout sans savoir pourquoi : l'homme blanc
les domine de cent coudées, et le lecteur doit se sentir flatté
d'apprendre que quelque part il serait demi-dieu. Par malheur,
cette conception glorieuse n'est le fait que de ceux qui n'ont
jamais quitté le rivage ou qui ont échoué dans leurs entre-
prises : on ne la trouve ni chez Binger ni chez Monteil, ni chez
Toutée, ni chez aucun de ceux qui ont réussi. Et je crois très
— 258 —
CONCLUSIONS.
sincèrement que là est le secret du succès : s'il y a des races
inférieures, c'est non pas en les méprisant, mais en les compre-
nant que nous montrons notre supériorité.
Les gens delà forêt sont avides d'indépendance, qu'on n'essaie
pas de se poser en maîtres et de les gouverner; mais ils sont
intelligents et aptes au commerce : qu'on leur démontre quels
avantages ils auront à laisser passer chez eux les commerçants.
Qu'une ligne de postes, uniquement chargée de protéger les
voyageurs, jalonne une route sûre entre le Soudan et la
côte, et on verra en foule affluer les dioulas, désireux d'acqué-
rir les kolas, le caoutchouc, et d'accéder à la mer par la voie la
plus courte. En un instant les indigènes, apprenant la valeur du
caoutchouc, en apporteront aux dioulas plus que ceux-ci n'en
pourront transporter, et les merveilleuses richesses de cette
forêt entreront eu exploitation. Ceci n'est pas un rêve : partout
les indigènes nous ont dit qu'ils voudraient hien voyager et com-
mercer, mais qu'ils ne le pouvaient, faute de sécurité, et qu'ils
seraient heureux que nous nous chargions de la police. Mais
surtout, qu'on s'en tienne là et qu'on n'aille point se mêler de
leurs affaires !
Toute manifestation d'autorité, tout emploi inutile de la force
compromettraient à jamais la situation. La tâche demandera de
la prudence et du tact ; ce sera chose délicate mais non irréali-
sable : si dans les conditions les plus défavorables, ridicule-
ment peu nombreux, sans interprète, ne connaissant pas le
pays, nous avons réussi pendant dix mois à ne nous battre que
six jours, c'est peut-être qu'il y a une manière de s'y prendre.
Et puisque cette occupation est possible, il est absolument
nécessaire de la faire.
On ne peut laisser subsister dans la forêt un foyer d'hostilité
exerçant la plus fâcheuse influence sur les populations du Sou-
dan et de la Côte. Jamais celles-ci ne nous croiront invincibles
et n'abdiqueront toute velléité d'indépendance, tant qu'elles
verront les gens de la forêt se rire de nos armes.
Mais il y a une considération encore bien plus puissante :
— 259 —
MISSION HOSTAINS D'OLLONE.
peut-on admettre que nous tolérions chez nous, sur des terri-
toires qui nous appartiennent, les pratiques de l'anthropophagie ?
On s'est élevé avec force contre l'esclavage : avant de songer à
libérer les captifs, qu'on empêche d'abord de les manger !
Il y a là plus qu'une question de commerce ou de politique,
c'est un devoir d'honneur et d'humanité.
APPENDICES
APPENDICE I
Historique résumé des tentatives de pénétration dans la Côte d'Ivoire
et de jonction avec le Soudan.
Je passe sur les tentatives isolées et sans aucun résultat qui
ont précédé 1889. A cette date il n'y avait sur la côte que
quelques factoreries françaises appartenante la maison Verdier,
et quelques autres anglaises.
Eu 1888, le lieutenant Binger, venu du Sénégal, était arrivé à
Kong ; de Grand-Bassam M. Treich-Laplène, envoyé par
M. Verdier, partit à sa rencontre. Il réussit à traverser l'Indénié
et rejoignit Binger à Kong. Les deux explorateurs redescendirent
par le Comoë et arrivèrent à Grand-Bassam (1889). La première
traversée de l'Atlantique au golfe de Guinée était accomplie.
Ce magnifique succès provoqua l'émulation, et l'année 1891
vit de nombreuses tentatives.
Les lieutenants Quiquerez et de Segonzac longent tout le
rivage de Lahou au Cavally. Là, la mauvaise volonté des popu-
lations les empêche de remonter le fleuve. Ils essaient de suivre
le San-Pedro. Mais la fin tragique du lieutenant Quiquerez près
de Plaoulou, à 15 kilomètres de la mer, termine l'expédition.
Le lieutenant Arago remonte la Sassandra. Il se voit bientôt
refuser le passage et, en redescendant, il chavire et perd tout
son matériel.
Les lieutenants Armand et de Tavernost remontent le Bandarna
jjsqu'à Tiassalé. Ils redescendent à la côte pour se ravitailler;
— 263 —
MIS SI Oh HOSTAINS-D'OLLONE.
pondant ce temps deux explorateurs commerciaux, MM. Yoitu-
ret et Papillon, veulent à leur tour gagner Tiassalé et se l'ont
massacrer. Un peloton de tirailleurs sénégalais envoyé pour les
venger ne peut atteindre Tiassalé, et les lieutenants Armand et
do Tavernost doivent renoncer à reprendre leur exploration.
Le capitaine Ménard remonte vers Kong en suivant à peu
près la route de Binger. De là il se dirige vers l'Est et longe la
grande forêt. Mais dans un combat contre les sofas de Samory,
il est tué à Séguéla( L892). Suivant les renseignements recueillis
par Marchand et Binger, il serait mort héroïquement en combat-
tant pour défendre un chef qui l'avait accueilli, et après avoir,
une fois blessé, renvoyé pour les sauver de la mort ses tirail-
leurs qui voulaient l'emporter.
Le lieutenant Vigy envoyé du Soudan à la rencontre du
capitaine Ménard est arrêté au delà de Sikasso et doit revenir
sur ses pas. Il meurt de maladie en route.
En 181)3. le capitaine Binger. accompagné du lieutenant
Braulot, du docteur Crozat et de M. Marcel Monnier, est envoyé
délimiter la Côte d'Ivoire et la Côte d'Or, concurremment avec
une mission anglaise. Cette tâche ayant été interrompue, la mis-
sion française gagne Kong où elle se disloque. Binger et Marcel
Monnier veulent redescendre à la côte par le Bandama, mais
sitôt entrés dans la forêt, ils se voient barrer le passage. Ils
doivent rebrousser chemin et revenir par la route déjà parcourue
par Binger. Le Docteur Crozat, qui avait continué sa marche
vers le Nord pour gagner le Soudan, meurt de maladie à Sikasso.
Quand au lieutenant Braulot, il sera assassiné en 1890, avec le
lieutenant Bunas, en se rendant à une entrevue avec Samory.
En même temps, le capitaine Marchand (le futur héros de
Fachoda) et le capitaine Manet remontaient le Bandama,
s'emparaient de Tiassalé où ils châtiaient les assassins de Voi-
turet et Papillon, puis réussissaient à sortir de la forêt dans le
Baoulé. Le capitaine Manet se noyait dans le Bandama.
Marcband faisait plusieurs tentatives infructeuses pour pénétrer
dans la forêt à l'ouest du Bandama afin de rejoindre le Cavally.
— 264 —
HISTORIQUE.
Il explorait alors toute la région découverte du Baoulé et attei-
gnait Kong. Samory se dirigeant en ce moment sur cette ville,
Marchand redescendait à la côte pour prendre part à l'expédition
Monteil, précédemment destinée à opérer sur le Haut-Oubanghi,
et que sur ses instances on envoyait en hâte contre Samory.
Un autre explorateur, M. Moskowitz, qui avait également
atteint Kong par le Baoulé, mourait d'épuisement.
L'expédition du lieutenant-colonel Monteil, 1894-1895, ne
réussit pas à arrêter Samory. Les nécessités du ravitaillement
d'une colonne forte de 1 500 hommes indisposèrent les indigènes
du Baoulé qui attaquèrent nos troupes. Celles-ci eurent donc à
la fois devant elles Samory et sur leurs derrières les populations
soulevées, tandis que leurs mouvements étaient encore gênés par
la multitude de fuyards du pays de Kong qui se mettaient sous
leur protection. Le lieutenant-colonel Monteil reçut l'ordre de
revenir à la côte et de dissoudre sa colonne. Le Baoulé fut évacué.
Cependant Binger, qui depuis 1893 était gouverneur delà Côte
d'Ivoire érigée en colonie, envoya l'administrateur Pobéguin
dans le Baoulé. M. Pobéguin réussit, avec quelques miliciens,
à réoccuper ïoumodi. Mais l'autorité de la France restera long-
temps encore fort précaire sur ces populations qui croient avoir
forcé à la retraite la puissante colonne Monteil.
Ea 1894 également, le lieutenant Lecerf, parti du poste de
Beyla, au Soudan, s'avança jusqu'à Nsapa dans la forêt ; ayant
été attaqué, il s'empara do ce village, mais ensuite il fut tué
dans une embuscade.
En 1890, M. Pobéguin remonta laSassandra, puis leCavally,
jusqu'à 75 kilomètres de la côte.
En L897 les tentatives sont particulièrement nombreuses.
Pendant qu'à l'Est l'administrateur Clozel traverse tout l'In-
dénié et va occuper Bondoukou, M. Eysséric s'avance par le
Baoulé et essaie de pénétrer dans la forêt sur la rive droite du
Bandama rouge. Il est au premier village, Elengué, chez les
Gouros, retenu en captivité et près d'être massacré. Au bout de
vingt jours, on le renvoie hors delaforêl.
— 205 —
M I s s /o\ HOSTAINS-D'OLLOh /. .
L'adjoint des affaires indigènes Thomann remonte la Sassandra
un peu plus haut que M. Pobéguin, mais les rapides et l'hostilité
des indigènes l'arrêtent.
Il en est de même sur le San-Pedro pour le commis des
affaires indigènes Gendre, administrateur de San-Pedro. (Il est
impossible de déterminer exactement jusqu'où sont allés
MM. Gendre et Thomann, les renseignements qu'ils ont rapportés
étant difficiles à identifier, par suite sans doute de la différence
des langues, avec ceux que nous possédons nous-mêmes.)
De Béréby, l'administrateur Maurice pousse une reconnais-
sance jusqu'à Niépa. Les renseignements rapportés nous seront
plus tard fort utiles.
Sur le Cavally, M. Hostains, administrateur de Tabou, qui
déjà était allé à Grabo, capitale de la tribu puissante et mal dis-
posée des Tépos, et à Bapé, leur village le plus septentrional à
85 kilomètres de la mer, tenta de remonter le fleuve.
Les Tépos l'attaquèrent à Nohin, tandis qu'il passait en piro-
gue, mais ses feux rapides les mirent en fuite. A Guipola, ter-
minus de la navigation, il fut bien accueilli, car la tribu des
Liutou, étant en mauvais rapports avec les Tépos, se réjouissait
de leur défaite. M. Hostains s'était avancé par terre jusqu'à
Matoua, à 120 kilomètres de la côte, d'où, grâce aux relations
qu'il avait su nouer, il espérait aller beaucoup plus loin,
lorsqu'il fut rappelé par une attaque des indigènes de la côte qui,
profitant de son absence, assiégeaient son poste de Tabou.
Au Nord, MM. Bailly et Pauly, quittant le poste soudanais de
Kissidougou, tentaient d'atteindre le Cavally. Après une série de
difficultés et de combats avec les populations Tomas, ils étaient
tués à Nzolou, tout près de INsapa où avait été tué le lieutenant
Lecerf. Le capitaine Basset, commandant de Beyla, a obtenu en
1900 la soumission de Nsapa et de Nzolou et s'est fait rendre les
restes des malheureux explorateurs.
Le lieutenant Blondiaux, parti de Beyla, longeait toute la
lisière Nord en essayant vainement d'obtenir le passage, aussi
bien à Buonsira chez les Los, près du Bandama, qu'à Nzo près
— 2G0 —
HISTORIQUE.
du Cavally, chez les Guerzés. Il tentait de pénétrer à Man chez
les Dioulas, entre Cavally et Sassandra. Mais dès le premier
jour il était assiégé dans ce village par plusieurs milliers
d'hommes ; sur ses 50 tirailleurs il avait 19 tués ou blessés,
et il avait grand'peine à se dégager et à rentrer en plaine.
L'année 1898 vit plusieurs colonnes opérer dans l'Indénié et
sur la lagune contre des tribus hostiles dont on eut grand'peine
à venir à bout. Le lieutenant Laïrle s'y distingua particulière-
ment en débloquant le poste d'Assikasso assiégé par plusieurs
milliers d'indigènes.
Après notre départ, quoiqu'on pensât que la prise de Samory
dans le nord de la t'orèt eût dû produire sur les indigènes
une vive impression, il parut nécessaire d'envoyer une colonne
à notre rencontre. En raison de l'échec delà mission Blondiaux,
on lui donna un effectif double de celle-ci : le lieutenant Woelffel
avait avec lui le lieutenant Mangin, le sergent Van Gassel, cent
tirailleurs et cent cinquante porteurs anciens sofas de Samory
et pouvant servir de tirailleurs. Le sergent Ariste et le docteur
Lemasle lui furent plus tard adjoints.
Partie de Beyla le 18 mars 1899, la mission Woelffel se rendit
à Lola, d'où le lieutenant Mangin fit une reconnaissance à
l'ouest des monts Nimba ; mais il fut attaqué au village de
Ialounsou. La mission se rendit alors à Nzo, mais les habitants,
malgré le service que Woelffel leur avait rendu l'année précé-
dente en les sauvant de Samory par son succès deTiaféso, refu-
sèrent de le conduire vers le Sud. Il voulut alors descendre par
la rive gauche du Cavally, mais le manque de vivres le força à
envoyer le lieutenant Mangin en chercher à Man, dont les
habitants avaient fait leur soumission au moment de l'arrivée
de Samory, et à s'en rapprocher lui-même. Le lieutenant Mangin
dut livrer une série de combats autour de Ninéné, chez les
Ouobés. La mission ravitaillée descendit ensuite vers le Sud par
le pays des Blolos (puBlons, en langue krouman?); elle y fut
assiégée huit jours dans le village de Dainné. S'étant dégagée,
elle passa le Zo, fonda un poste à Gouékangui, un autre à
— 207 —
MISSION nos TAINS-D'OLLONE.
Xouanloglouin, et de là fit de nombreuses reconnaissances pour
pacifier le pays. Mais tous ces combats lui avaient conté 65 tués
oublessés, et les indigènes, malgré plusieurs soumissionsfeintcs,
venaient attaquer les détachements jusqu'auprès des postes. Les
tirailleurs, dont rengagement était expiré et que cette dure cam-
pagne sans résultat décourageait, demandèrent leur libération, et
le ministre rappela la mission "Woelffel, qui rentra à Touba et
se disloqua.
Naturellement le même ordre de rappel fut envoyé à la mis-
sion Hostains-d'Ollone, mais elle n'en eut connaissance qu'à son
arrivée au Soudan et lorsque sa tàcbe était terminée.
La mission Woelffel, malgré la vaillance éprouvée de ses
chefs et leurs coûteux efforts, n'avait pu s'avancer qu'à 40 kilo-
mètres au Sud de Man, point sur la lisière delà forêt et déjà sou-
mis '.
Ainsi, depuis la traversée de Binger en 1889, toutes les tenta-
tives pmir pénétrer la forêt avaient échoué. Les explorateurs
insuffisamment escortés avaient été arrêtés ; ceux qui s'étaient
fiés à la force d'une escorte plus nombreuse avaient été attaqués
et repoussés. D'où la méthode conçue et employée par notre
mission : avoir une escorte suffisante pour combattre au besoin,
mais surtout pour ôter l'idée d'un coup de main, soit 20 hommes,
effectif nécessaire pour fournir un poste chaque jour; mais mar-
cher néanmoins comme si nous ne comptions que sur l'assenti-
ment et l'amitié des populations, d'où nos longs séjours et nos
négociations incessantes. — Je dois mentionner que le chiffre
l. Je ne vois cependant aucune raison d'admettre, ainsi que le t'ait le capi-
taine Woelffel, qu'il a dû avoir affaire à des adversaires plus redoutables que
I autre mission : son rapport indique que toutes ses pertes ont été éprow ées dans
des embuscades, toutes ses attaques au contrair» i réussi facilement et des poi-
gi s d'hommes onl enlevé de grands villages N'inéné, Logoualé, Goualé, etc.)
Cria explique comment la mission Hostains-d'Ollone, marchant constamment
en zig-zag pour éviter les surprises el attaquant elle-même à l'improviste les
villages, a pu en enlever quarante-quatre sans autre chose que six blessés; mais
rien ne permet de supposer que les populations vaincues fussenl moins belli-
queuses que les autres, el au surplus, on se demanderai! pourquoi, si Woelffel
les connaissait pour telles, ils n'est pas passé par leur pays qui était sa route
directe au lien de s'en détourner comme il l'a l'ait précisément.
— 268 —
HISTORIQUE.
de 30 porteurs était trop faible : forcés d'avoir un nombre de
charges plus considérable, il nous fallait recourir aux services
des indigènes, ce qui exigeait des négociations épineuses et en
tous cas longues, et amenait ainsi une grande consommation de
marchandises. Avec 50 porteurs nous eussions pu avancer plus
vite et plus facilement. Quant au chiffre de 6 000 francs pour
constituer la pacotille, je ne conseillerai à personne de s'en con-
tenter, sous peine de se résigner à de terribles privations pour
soi d'abord, et, ce qui peut être funeste, pour ses hommes. Bin-
ger, type de l'explorateur simple et économe, avait pour
12 000 francs de marchandises, et il était seul.
APPENDICE II
Questions géographiques. — Echelle vraie. — L<> monts de Kong. — Le
Cavally, La Sassandra, le Saint-Paul.
La carte qui accompagne cet ouvrage est-elle rigoureusement
exacte? Je le souhaite, mais je ne le crois pas.
Qu'on m'entende bien : ce n'est pas la carte levée par nous
que je crois fausse — sauf les erreurs possibles dont je signale-
rai plus loin les causes — , mais celle qui est publiée et qui en
diffère notablement. Je vais expliquer cette singulière anomalie.
Nous sommes partis d'un point bien déterminé, Béréby ; nous
sommes arrivés en un autre également porté sur la carte, Beyla.
L'axe de notre marche et sa longueur étaient donc à l'avance
inexorablement fixés.
Or, nous avons trouvé Beyla beaucoup plus loin de Béréby
que ne l'indiquent les cartes. Est-ce nous qui nous sommes
trompés, ou la position de Beyla qui était fausse? Voilà ce que
je vais étudier.
Tout d'abord je rappelle que notre théodolite ayant été malen-
contreusement mis hors d'usage, nous n'avons déterminé astro-
nomiquement aucune position. Mais le point de Beyla n'ayant
jamais été fait, il n'en découle pour nous aucune cause d'infé-
riorité. La seule question est celle de l'exactitude dans l'appré-
ciation des distances franchies, soit par les colonnes soudanaises
venant du Nord, soit par nous venant du Sud, jusqu'au point de
jonction.
— 270 —
QUESTIONS GÉOGRAPHIQUES.
Or il est un phénomène bien connu : chacun a tendance à
croire qu'il a parcouru une distance plus grande qu'elle
ne l'est réellement. C'est très naturel : instinctivement on
multiplie la durée de la marche par une vitesse se rappro-
chant de l'ordinaire. Celle-ci est de 4 kilomètres 500 à l'heure, ou
plutôt en 50 minutes, soit 90 mètres à la minute. On augmente
ou on diminue suivant l'allure adoptée, mais on ne croit jamais
la différence très sensible.
En réalité, elle est considérable en pays inconnu: le mauvais
état général des chemins, les obstacles (passage de marais,
ravins, troncs renversés), les mesures de sécurité, etc., causent
un ralentissement dont les préoccupations empêchent de se
rendre compte, et le chemin parcouru n'est nullement en rapport
avec le temps employé et la fatigue.
On peut donc supposer que nous avons été le jouet de cette
erreur habituelle, mais y a-t-il lieu de ne pas l'attribuer aussi
aux topographes du Soudan? Bien au contraire, à mon sens.
En effet, c'est en combattant que les colonnes françaises sont
parvenues jusqu'à Beyla, c'est-à-dire à une allure involontaire-
ment ralentie; de plus il n'y a jamais eu un travail de levé d'en-
semble, mais simplement une mise bout à bout des levés faits
au fur et à mesure des progrès. Dans ces conditions, il n'est
guère étonnant que la distance totale se soit trouvée fortement
exagérée. Si on m'objecte que depuis l'occupation l'erreur
aurait dû être reconnue, je répondrai qu'à moins d'être spé-
cialement chargé de la vérification, ce qui n'a jamais été le cas,
un voyageur ne juge jamais les distances indiquées trop petites :
il se flatte d'avoir marché vite, et voilà tout.
Ces considérations générales expliquent comment l'erreur
sur la position de Beyla est possible, et même naturelle. Voici
sur quoi nous établissons qu'elle est réelle.
Le lieutenant Blondiaux d'abord, la colonne de Lartigue en-
suite sont allés de Beyla à Nzo, par différents chemins ; nous-
mêmes nous avons fait et levé l'itinéraire Nzo-Beyla: on peut
donc comparer nos levés. Proportions à part, ils concordent très
— 271 —
MISSION IIOSTA INS-D'OLLONE.
sensiblement. Eh bien! si nous adoptions l'évaluation de la dis-
tance par les officiers du Soudan et l'appliquions à notre itiné-
raire entier, Beyla se trouverait reporté au Nord du LO8 paral-
lèle, à la place de Kankan !
Il est donc évident que cette évaluation est sensiblement trop
grande, et que c'est en l'appliquant aux itinéraires partis du
Nord qu'on en est venu à placer Beyla tellement au Sud. De
combien faut-il remonter ce point vers le Nord ? Cela est
difficile à savoir exactement. Et comme un déplacement consi-
dérable ou bien modifierait tout à fait la position de Beyla par
rapport aux autres localités connues, ou bien forcerait à
remonter toutes celles-ci vers le Nord, il nous a paru qu'une
telle modification dans la carte ne devait pas être opérée sans
qu'une vérification bien certaine ait été faite par des observa-
tions astronomiques.
J'ai donc, sans toucher au tracé de notre intinéraire, réduit
son échelle de telle sorte que Beyla ne fût pas par trop déplacé.
La position de ce point sur notre carte est ainsi un moyen terme
entre l'ancienne et celle que nous croyons vraie ; pour l'obtenir
il a fallu admettre comme vitesse de marche 56 mètres à la
minute, 2 kilomètres 800 à l'heure, ce qui me paraît d'une
lenteur exagérée, les plus petits arrêts ayant été défalqués; la
distance Nzo-Beyla se trouve d'un tiers plus petite que celle
donnée par Blondiaux et Woelffel, ce qui prouve que, bien loin
de forcer les distances, nous les estimons d'un tiers plus modes-
tement que qui que ce soit. Et cependant cette nouvelle position
est d'environ 00 kilomètres au Nord et un peu à l'Ouest de l'an-
cienne. Je suis convaincu qu'elle est encore trop méridionale,
ainsi que celle de tous les autres postes du Sud, Kissidougou,
Touba, etc.
Méthode de levé. — Cette importante question de l'échelle
réelle mise à part, quelle exactitude présente notre carte? Au
premier abord, il paraît absolument impossible de faire dans la
forêt de la topographie rapide comme l'exige une exploration.
Nulle part on ne jouit d'une vue qui permette de viser et de fixer
OU ESTIONS GÉOGRAPHIQUES.
des points lointains, on doit donc se contenter de lever son itiné-
raire. Or, le sentier est tellement sinueux que tous les dix pas,
tous les vingt pas au maximum, il change de direction, et
comme en raison de la végétation qui le borde, on ne peut voir
d'avance cette nouvelle direction ni savoir ce qui lui succédera,
il faut chaque fois faire une visée et une inscription. La piste
n'étant pas assez large pour deux hommes, chaque opération
arrête toute la colonne. On conçoit que ce soit impraticable
quand on a avant tout pour but d'arriver quelque part.
Nous avons donc dû trouver une méthode spéciale. La voici:
En levant avec précision une route de la forêt, on constate
qu'elle se compose d'une série de segments, rectilignes si on
considère chacun dans son ensemble, mais qui ne présentent point
cet aspect par suite de sinuosités serpentines. Ce sont ces
sinuosités qui rendent le travail si difficile, et pourtant elles
sont d'imporlance nulle : il faut donc arriver à les négliger.
L'opérateur marche en tenant horizontalement sa boussole et
en observant constamment la déviation de l'aiguille. Au bout
de quelques minutes il constate qu'elle a constamment oscillé
entre deux directions extrêmes, et autour d'un axe qui est à peu
près indiqué par la bissectrice des deux angles les plus fré-
quents. Cet axe n'est autre que celui de la route. Si l'aiguille
indique pendant des durées égales 350°, 5°, 355°, 10", il est évi-
dent que l'axe de la route est 0".
Ce sont des azimuts semblables que l'on observe, tant que le
chemin n'a pas un véritable changement de direction ; dans ce
dernier cas, on s'en aperçoit très vite en constatant que la
moyenne des oscillations n'est plus la même. On note alors
l'heure à laquelle a eu lieu le changement (il faut toujours avoir
sa montre à la main à côté de la boussole, et on lit l'heure en
même temps que l'angle), ainsi que la direction qui vient d'être
quittée. A chaque changement de direction (toutes les cinq
minutes au maximum!) on opère de même, et on a ainsi une
série de segments déroute débarrassés des simiosités inutiles et
mesurés par la longueur du temps.
— 273 —
18
MISSION H0STA1NS D'OLLONE.
Il est bien évident que cette méthode d'estime offre des chances
d'erreur abondantes : si l'attention n'est pas constante, on n'ob-
serve p;i s que la moyenne des oscillations se modifie, ou on
l'observe trop tard, ce qui fausse soit la direction notée, soit la
longueur des segments. Cependant, tout en me gardant de lui
attribuer une précision mathématique, je crois que cette
méthode, quand on en a acquis l'habitude et qu'on l'applique
avec un soin méticuleux, donne des résultats satisfaisants. Il
est arrivé à M. Hostains et à moi de nous rendre au môme point
par des routes différentes, ou de refaire en sens inverse le même
chemin : chaque fois les levés ont donné des dilférences négli-
geables. Et cette méthode, si peu précise qu'on la veuille juger,
est la seule praticable en forêt pour quiconque marche.
Renseignements. — ■ Dans un pays si couvert, il semble que
nous n'aurions dû pouvoir connaître que notre itinéraire, tout le
reste étant absolument invisible. Or, précisément parce que ce
pays est presque impénétrable, il importait de rapporter des
renseignements abondants, afin que notre mission permit
d'orienter plus sûrement une action future et la marche de nos
successeurs. Nous avons dressé non un simple itinéraire, mais
une carte détaillée et s'étendant sur des régions considérables.
Quel degré de créance faut-il accorder à une telle carte?
Je crois qu'elle mérite beaucoup de confiance. Chose para-
doxale en apparence, il est plus facile dans la forêt qu'ailleurs
d'avoir des renseignements précis et sûrs: l'impossibilité de
marcher en dehors des sentiers fait que tout le monde suit les
mêmes routes ; de plus ces routes sont très peu nombreuses, sur-
tout d'une tribu à l'autre, à cause du travail qu'elles exigent pour
être ouvertes ; si bien que les moindres détails en sont connus,
et qu'on peut donc les apprendre et les contrôler très facilement.
Nos renseignements n'ont pas été recueillis à la légère, cha-
cun d'eux a été contrôlé de mille manières et d'après une
méthode rigoureuse: quand un indigène nous parlait d'un endroit
quelconque, nous lui faisions décrire tout ce qui se trouve sur
la route ; d'autres indigènes étaient interrogés à leur tour et il
— 274 —
(JUESTIONS GÉOGRAPIlIOrES.
était facile de voir si leurs dires concordaient. Gela ne suffisait
pas : aucun renseignement n'a été porté sur la carte, s'il ne
nous a été fourni dans des endroits différents, et de telle façon
que les routes décrites, en se recoupant, ne donnent la position
exacte du point cherché. A l'aide de certaines lignes continues,
comme les cours d'eau, les chaînes de montagne, on arrive très
bien, avec un peu d'habitude, à obtenir tous les recoupements
désirables.
Pour indiquer l'exactitude qu'on peut atteindre, je signalerai
que de Fort-Binger, nous avons envoyé au Ministre une carte
donnant par renseignements toute notre future route jusqu'à
Paoulo (plus de 100 kilomètres en ligne droite), et de Sooudi
une deuxième carte rédigée à Paoulo et allant jusqu'à Bien-hya
(plus de 160 kilomètres), et que ces cartes par renseignements
sont très peu différentes de celle que nous avons levée ensuite.
Les seules erreurs provenaient défailles dans l'orientation suppo-
sée de la route, fautes inévitables, puisque nous n'avions alors
aucune base pour la déterminer. Maintenant au contraire notre
itinéraire sert de point d'appui et supprime cette source d'er-
reurs. Je signalerai encore que notre première carte donnait
par renseignements sur le pays Tépo des détails absolument
inconnus, et que la carte publiée depuis du lieutenant Dromard
confirme nettement.
« Une bonne carte par renseignements », dit Binger. « peut
presque atteindre à l'exactitude d'une carte ordinaire. »
Montagnes. — Binger a détruit les monts de Kong : tel a été
un des principaux résultats géographiques de son voyage. Un
des effets du nôtre sera de les rétablir, du moins en partie. Pas à
Kong, naturellement, puisque Binger a fort bien constaté qu'ils
n'y existaient pas, mais à l'Ouest de la Sassandra.
Le massif du Nimba, haut de 2000 mètres, et le massif de
Drouplé, auquel Woelffel qui l'a longé de plus près que nous
attribue plus de 3000 mètres, sont sans doute l'origine de l'inven-
tion de cette chaîne fabuleuse. Us ne sont pas seuls : du haut
du village de Zouabli ou Zouaya, nous avons distingué une
— 275 —
MIS S10A 11 os l\ l ÏNS-D 'OLL ONE .
('norme montagne vers l'Ouest, et, si le ciel eût été moins cou-
vert, nous en eussions probablement aperçu d'autres; en
tous cas, l'importance des monts Fandani et Kon (environ
1 100 mètres), près de Boola, Goyfé (1 000 mitre- . entre Dion et
Mils, font supposer que ces contreforts se rattachent à quelque
puissant nœud dans le nord du Libéria, sans doute à peu près
sur l'alignement des monts Nimba et de Drouplé.
Partout sur la côte on nous a parlé du mur de grands cail-
loux qui s'élève au Nord; en réalité, partant du Fouta-Diallon,
il s'étend jusqu'à la Sassandra et peut-être — personne n'y a été
voir — jusqu'au Bandama rouge. C'est ce mur que les anciens
voyageurs avaient supposé prolongé tout le long du golfe de
Guinée. Ainsi donc si la légende a été avec raison détruite par
Binger, elle avait cependant un fondement vrai.
Plus au Sud, nous avons traversé une deuxième barrière
montagneuse dans la boucle du Cavally. Elle est composée
d'une série de rides surmontées de plusieurs pitons. Un de
ceux-ci, le mont Kéné-Saé, d'environ 1000 mètres, est presque
entièrement dénudé, ainsi, parait-il, que le Gamoutro que nous
n'avons pas vu. Plus au Sud encore, une ligne de bauteurs paral-
lèle au Douobé ', puis les monts Niètc, Gélo, Bladro, enfin la
chaîne Kédio-Bodéoulé-Niénokoué-Gao, séparant le Cavally
moyen des petits fleuves cùtiers et du Sassandra.
On peut voir que toutes ces lignes de bauteurs sont à peu près
parallèles à la mer, conformément à la loi presque partout
observée en Afrique, et sont comme les gradins conduisant au
plateau soudanais. De là la forme sinueuse du Cavally, forcé de
couler parallèlement à ces murailles successives jusqu'à ce qu'il
s'ouvre un passage au travers de l'une d'elles et gagne par
une succession de rapides une autre vallée.
Conformément aussi à la loi générale dès longtemps posée
par Alurchison et Livingstone, ces chaînes forment rarement la
ligne de partage des eaux : les cours d'eau prennent généralement
1. Le nom de Monts Satro porté sur la carte est en réalité un pléonasme
tro signifiant montagne.
— 270 —
(JUES1 IOXS GEOGRAPHIQUES.
leur source au delà, dans un plateau d'importance médiocre,
puis ouvrent une brèche dans la montagne.
Fleuves. — Le cours du Cavally a été remonté en 1897 par
M. Hostains jusqu'à Guipola. En 1890, je l'ai descendu de
Fort-Binger à Baoulo, M. Hostains l'a remonté jusqu'à Gléoulo.
Entre Guipola et Baoulo, grâce à la précision de renseigne-
ments s'appuyantsur deux itinéraires décrits sur les deux rives,
il n'y a pas place pour une erreur sérieuse. Donc le cours du
Cavally peut être considéré comme fixé jusqu'à Gléoulo.
De Gléoulo à Goya chez les Pérabos, le cours du fleuve n'est
tracé qu'à l'aide de nombreux renseignements, quelques-uns
fort précis, malheureusement ne s'appuyant que d'un seul côté
et à assez grande distance sur une base exacte.
De Goya à la source du fleuve, nous le passons trois fois et le
longeons presque constamment à distance toujours faible. Là
encore, l'exactitude de notre tracé, malgré le manque de ren-
seignements chez les peuplades Nguérés, doit être grande.
Le cours entier paraît donc défini avec une précision rela-
tive, sauf pour le secteur Gléoulo-Goya. Encore convient-il
de remarquer que nos itinéraires Méno-Fort-Binger-Douébli-
Goya forment trois côtés d'un quadrilatère, ce qui a permis le
recoupement des renseignements et que de plus le cours du
Douobé, déterminé avec une approximation suffisante, fournis-
sait de nombreux points de repère.
Je dois réfuter en passant deux hypothèses émises par le
capitaine Woelffel. Sur un renseignement du chef de Ndo
lomou (près de Nzo, non loin de la source <?u Cavally), qui
lui a parlé du Nuon, cours d'eau qui prendrait sa source dans le
Nimba et se réunirait au Diouou (Cavally) sur lequel il l'em-
porterait en importance, Woelffel a supposé, au vu des premiers
croquis publiés sur notre mission, que ce Nuon était ou bien le
Douobé, ou bien le Cavally lui-même dont le Diouou ne serait
qu'un affluent : nous aurions à Goya franchit le Nuon, à Zouaya
le Diouou, et la fameuse boucle n'existerait pas.
La première hypothèse tombe de suite : le Douobé, lleuve de
— 277 -
M1SSI0 V HOSTAINS-DOLLO \ /•:.
80 mètres à Makra, n'en a plus que 15 au point où nous l'avons
passé chez les Kopos, c'est-à-dire qu'il n'est pas là à plus de
00 kilomètres de sa source que les indigènes nous ont indiquée
avec des détails précis dans le mont Bô, chez les Zigons, à
quatre iours de marche ; ce même massif du Bô arrête le Cavally
et le rejette à l'Est, et donne naissance aux fleuves Samé et
Diobo.
Quant à la deuxième hypothèse, elle donnerait à supposer que
le capitaine AYoelffel ne procédait pas de la même façon qui
nous a si bien réussi : j'entends, ne marcher qu'après s'être
entouré de renseignements assez précis pour pouvoir à l'avance
dresser une carte du pays, et contrôler ensuite ces renseigne-
ments tout le long de la marche. Nous ne sommes pas arrivés à
l'improviste à <ioya et à Zouaya, sur deux grands lleuves incon-
nus que nous aurions hardiment supposé n'en former qu'un seul,
le Cavally. Non, nous savions dès Paoulo la carte dressée par
nous et expédiée de Sooudi au Ministre par les deux (Jraoros
qui nous ont quittés en fait foi — que le Youbou (nom du
Cavally depuis Forl-Binger) décrit une vaste boucle, et plusieurs
indigènes nous l'avaient dessinée avec tout ce qu'elle contient;
■sous avons ensuite en marchant vérifié l'exactitude de tous les
détails. M. AYoelffel pense-t-il donc que nous avons traversé
deux fleuves sans savoir même leur nom? C'est bien le Youbou
que les deux fois nous avons rencontré à la place exacte où nous
étions prévenus que nous le trouverions.
Qu'est-ce donc alors que le Nuon? Je vais à mon tour faire des
hypothèses, mais avec plus de droits, puisque nous connaissons
leDouobé dont M. ^'oelffel ne sait l'existence que par nous, le
Cavally dont il n'a vu que la source, et un autre fleuve dont je
vais parler.
Nous avions appris ce nom de Nuon par le lieutenant
Blondiaux qui en avait entendu parler vaguement au même
endroit et dans les mêmes termes que YYoelffel. Nous avons
donc sans cesse questionné à ce sujet, mais sans succès : les
Kroumen ne connaissent pas le Nuon ; de plus, et ils étaient très
— 278 —
QUESTIONS GÉOGRAPHIQUES.
affirmatifs sur ce point, le Cavally ne reçoit aucun gros affluent
en amont du Douobé.
En revanche on n'a cessé de nous entretenir du fleuve Nipoué.
Il y a certaines connaissances géographiques qui sont en quel-
que sorte proverbiales dans la forêt : ainsi, dès Fort-Binger,
on nous avait appris que le Douo (ou Youbou, ou Cavally) avait
sa source dans la même montagne qu'un autre fleuve, le Nipoué,
qui se jette dans la mer très loin dans l'Ouest. Où était cette
montagne, tout le monde l'ignorait, il est vrai. En marchant vers
l'Ouest les renseignements sur le Nipoué devinrent abondants,
enfin du haut de Zouaya on nous a montré de la main les col-
lines qui bordaient ce fleuve.
Son existence ne peut donc être mise en doute, et la notion
populaire qu'il a sa source à l'opposé de celle du Cavally, donc
dans le Nimba, se trouve confirmée par la direction de sa vallée
que nous avons aperçue. Mais alors ce serait soit le Nuon, soit
le Mani, qui d'ailleurs peut-être ne font qu'un.
Quel est le nom européen de ce fleuve, car enfin toutes les
embouchures sont connues. Ce ne peut être que le Saint-Paul,
seul cours d'eau ayant une embouchure assez grande pour con-
venir à un cours d'eau si long, à moins cependant qu'on ne vienne
à découvrir plus à l'Est sur la côte libérienne une embouchure
importante. Ceci n'est pas impossible, personne n'a exploré
sérieusement la côte même de ce soi-disant Etat; d'ailleurs il
faut se rappeler qu'il y a quatre ans, avant M. Pobéguin, per-
sonne n'avait encore fait attention à la Sassandra, laquelle est un
fleuve de plus de 600 kilomètres.
Mais si le Nipoué a sa source dans le Nimba et est bien le
Saint-Paul, que deviennent alors les cours d'eau qui prennent
leur source entre le Nimba et Beyla et qu'on considérait comme
l'origine de ce fleuve?
Ou bien ces cours d'eau se réunissent au Nipoué, dont la
source du Nimba n'est alors pas la principale, ou bien ils vont
se réunir à la Loffa qui, au lieu d'être une des branches du
Saint-Paul, serait un fleuve indépendant et tomberait dans la mer
— 279 --
MISSION HOSTAlNS D'OLLONE.
plusa l'Ouest. Cette suppositionestd'accordavec une cartepubliée
par M Delafosse, agent consulaire de France à Monrovia. Cette
carte est sans valeur au point de vue de l'intérieur du pays sur
lequel M. Delafosse ne pouvait avoir aucun renseignement,
puisque personne n'y a jamais pénétré sauf nous, mais sur la
cûte elle présente une nouveauté remarquable en faisant de la
Half-Cape-Mount-River l'embouchure de la Loffa. M. Delafosse
n'a dû faire cette modification aux cartes que si l'importance de
cette embouchure a bien été réellement reconnue. Et alors, le
problème serait résolu : le Saint-Paul serait le Nipoué, appelé
Nuonou Mani dans les pays Ngnérés, et sortirait du Nimba; la
Loffa, grossie du Dianou et des autres rivières du Nord, devien-
drait le grand fleuve de Libéria.
La question de la Sassandra peut rtre considérée comme défi-
nitivement résolue. Je la rappelle en deux mots :
On connaissait à la Côte d'Ivoire l'embouchure d'un fleuve,
baptisé jadis par les Portugais San Andréa et depuis par corrup-
tion Sassandra. On le considérait comme peu important. Au Sou-
dan on connaissait les sources de trois rivières, le Férédougouba,
le Sienba et le Tienba, sans savoir ce que devenaient ces riviè-
res. On avait supposé que les deux dernières étaient les sources
du Cavally, et la Férédougouba son affluent de droite. Puis
Marchand avait fait de ces trois cours d'eau les sources du
Banda ma rouge.
Mais en 1896, M. Pobéguin ayant remonté la Sassandra
pendant 80 kilomètres environ découvrit que le fleuve était très
important, et supposa que le Férédougouba devait être son cours
supérieur. En 1897 le lieutenant Blondiaux reconnut les
confluents du Tienba, du Sienba et du Hafing avec le Férédou-
gouba et fut d'avis lui aussi que ce cours d'eau, d'après sa
position au point où il entrait dans la forêt et dans l'inconnu,
devait former la Sassandra. Quant au Cavally, il lui attribuait
comme origine le Diouou ou Diougou, source près de Nzo.
Ce qui n'était que des suppositions se trouve démontré pleinement
exact par notre exploration, de façon directe en ce qui concerne
— 280 —
QUESTIONS GEOGRAPHIQUES.
le Cavally dont nous avons constamment suivi le bassin, indi-
recteen ce qui touche la Sassandra. En effet l'importante rivière
Férédougouba ne peut, une fois entrée en forêt où ce nom
bambara est inconnu, devenir que le Cavally ou la Sassandra,
puisqu'il faut bien qu'elle se jette à la mer. Or elle n'est ni une
branche ni un affluent du Cavally, nous nous en sommes assu-
rés, elle est donc bien la Sassandra. Les renseignements des
indigènes, malgré la difficulté que présentent les changements de
noms ne laissent d'ailleurs aucun doute à cet égard : la Sassan-
dra, qu'ils appellent Néga chez les Tabétouos, Tbo chez les peu-
plades plus au Nord, vient de très loin et reçoit comme affluent
de droite le Zo, qui a été reconnu par "Woelffel. Et, détail parti-
culièrement curieux, tout en croyant qu'elle prend sa source à
une année de marche et en ignorant absolument ce qui se trouve
sur ses bords au nord du Zo, ils savent partout dans la forêt
qu'elle est formée de trois cours d'eau, Ibo saré (rouge), Ibo iré
(noir) et Ibo plou (blanc), ce qui correspond parfaitement au
Férédougouba, aux Sienba et Tienba réunis, et au Bafing
(rivière noire, comme Ibo iré).
Il ne peut donc y avoir d'erreur : puisqu'il n'y a qu'une
embouchure de fleuve dont on ne connaisse pas la source, la
Sassandra, et une seule rivière importante dont on ne connaisse
pas l'embouchure, la Férédougouba, l'identité de ces deux cours
d'eau paraît certaine.
Si tout le pays à Test du Cavally se trouve donc sorti de l'obs-
curité, à l'Ouest il reste bien des problèmes, outre la question du
Saint-Paul, Nipoué ou Loffa, dontj'ai parlé plus haut.
J'ai porté sur la carte leKiki, affluent du Cavally dont on nous
a partout parlé avec force détails précis: cependant ni M. Pobé-
guin ni M. Hostains, qui ont remonté le fleuve au delà de son
confluent signalé en amont de Niania, n'en ont eu connaissance,
et la carte du lieutenant Dromard ne l'indique pas non plus.
Nous n'avons pu identifier avec aucune des embouchures por-
tées sur les cartes de la côte libérienne les fleuves Non, Samé,
Diobo qui coulent dans l'intérieur.
— 281 —
MISSIO \ UOSTAINS-D'OLLONE.
Enfin il conviendrait de rayer définitivement des cartes les
renseignements fantaisistes fournis par le noir libérien Ander-
son, dont l'exploration n'a certainement jamais eu lieu. Ce ne
sont que noms inventés ou placés au hasard. Ainsi Xzolou et
Nsapa, indiqués comme à plus de 00 kilomètres l'un de l'autre,
sont en réalité à portée de la voix, d'après leurs habitants qui
sont venus ensemble faire leur soumission au capitaine Basset,
à Beyla. Et c'est là une des moindres erreurs, on le constatera
en comparant l'itinéraire d'Anderson à l'Est du Saint-Paul avec
notre carte. A mon avis, celle d'Anderson a été fabriquée à l'aide
de renseignements Tournis par des captifs de l'intérieur et placés
au petit bonheur.
J'insisterai en terminant sur la nécessité pour les géographes
d'indiquer fortement l'existence de la forêt sur les cartes. Plus
que des montagnes, cette forêt crée une région impénétrable,
absolument spéciale comme caractère des habitants aussi bien
que du sol, et son importance à tous points de vue est bien plus
grande que celle de la fameuse chaîne de Kong, qu'on se serait
bien gardé d'omettre. Dans ce pays, fleuves ou montagnes
comptent peu, une seule chose domine tout, la forêt.
APPENDICE III
Climat.
Dans les pays équatoriaux, l'année se divise ordinairement
soit en deux saisons, sèche et pluvieuse, soit en quatre,
grande saison sèche et petite saison de pluies, petite saison
sèche et grande saison de pluies ; pendant la saison sèche il ne
pleut jamais.
Ces divisions ne sont pas applicables à la région du Cavally :
il y pleut toute l'année. Sans doute l'humidité entretenue par
l'épaisse végétation, les marécages formés par les ruisseaux
dont un arbre tombé barre le lit, exercent une influence consi-
dérable et amènent des pluies toutes locales. Sans doute aussi
les courants atmosphériques venant du golfe de Guinée et de
l'Atlantique, se rencontrant au cap des Palmes, concentrent sur
cette région les orages.
Voici le résumé des notes prises dans la forêt pendant douze
mois :
Jours de
pluie
Décembre 1898 4
Temps couvert, quelques orages. Le 30 commence à souiller l'harmal-
tan, vent du Nord très sec et froid. (Région de Grand-Bassam.)
Janvier 1899 1
L'harmattan cesse de souiller le L6.
Février 4
A partir du 20, les orages qui jusque-là étaient accidentels deviennent
réguliers. Les nuages arrivent de l'Ouest chargés de tonnerre, mais ils
crèvent rarement. (Oassiu du Cavally.)
Mars 14
L'heure des orages qui d'abord avaient lieu vers le coucher du soleil
avance tous les jours, et la pluie devient fréquente, surtout depuis le 20.
A reporter. .... 23
— 283 —
MISSION HOSTA I VS-D'OLLONE.
Jours de
pluie
Report 23
Avril 15
A partir du 10, les pluies jusque-ià presque journalières s'espacent.
Mai is
Beau temps jusqu'au 7. Ce jour-là pluie violente el commencemenl de
la hausse des rivières, 4 pluies diluviennes.
■liiiu 23
5 pluies In s \ iolentes. Les averses ne cessenl pas. Toul esl inondé.
Juillet 20
i pluies liés violentes. A partir du 19, les eaux baissenl un peu.
Août 18
Plusieurs belles journées. Averses pins rares.
Septembre.. l~
Les orages viennent de l'Est. Pluies presque continuelles (6 torrentielles .
I lations très forte0.
Octobre 25
i pluies très fortes, mais plusieurs fois des averses insignifiantes. Le 8,
un coup de mil snhii el excessivemenl violent, qui selon les indigènes
annonce la fin procbaine des pluies, de même que l'arrivée d'aigles blancs.
A la lin du mois, les orages ont lieu à une heure de la journée de plus en
plus tardive.
Novem bre 6
Le 2 les pluies régulières cessent. Il n'y a plus que des orages durant
parfois deux, jours. Los eaux baissenl rapidement.
Total drs jours de pluie pendant un an 175
Au mois de décembre 1809, nous sortons de la forêt et attei-
gnons le plateau qui sépare le bassin du golfe de Guinée de
celui du Niger. Nous sommes donc dans des conditions diffé-
rentes, et en effet nous ne recevons aucune pluie, tandis que
dans le mois correspondant de 1899 passé sur la côte, nous en
avions quatre.
De ce tableau il ressort que les mois de novembre, décembre,
janvier et février peuvent, si l'on veut, être considérés comme
une saison sèche, car on n'y est pas assuré de recevoir de la
pluie et les eaux sont assez basses, le sol est sec. Néanmoins
les orages n'y sont pas rares et la pluie tombe en moyenne un
jour sur huit (15 pluies sur 120 jours).
Pendant les huit autres mois, il y a 1G0 pluies sur 240 jours,
soit 2 jours sur 3 en moyenne. Ce sont toujours des pluies
d'orage, c'est-à dire des averses plus ou moins longues et plus
ou moins espacées. Le tonnerre gronde presque constamment:
— 284 —
CLIMAT.
signe particulier, il tombe très rarement et on ne voit presque
jamais d'éclair ; le roulement de la foudre se produit au sein
même des nuages, sans qu'on aperçoive la flamme.
La température est très supportable. Je ne peux donner aucun
chiffre, notre unique thermomètre s'étant cassé à la première
étape. Beaucoup de voyageurs disent que la chaleur humide des
forêts est plus pénible que l'éclat du soleil. Je ne puis que
répondre ceci : nous avons toujours marché du matin au soir
sans nous apercevoir de l'heure, et sans éprouver plus de
fatigue que si nous avions fait le même effort en France. La
flanelle ou la toile peuvent se supporter également .
La nuit, la température s'abaisse sans brusquerie, ce qui est
un des points les plus importants pour la santé. Dans les pays
où la chaleur persiste longtemps pour tomber brusquement de
15 ou 20 degrés entre 2 et 4 heures du matin, on s'endort insuffi-
samment couvert et le froid subit amène presque toujours la
fièvre ou la dysenterie. Dans la forêt, j'ai toujours supporté, à
l'intérieur d'une case, une ou deux couvertures dès 10 heures
du soir. Cette fraîcheur graduelle de la température, qui dure
jusqu'à 8 heures du matin, est bienfaisante pour la santé. Pen-
dant les mois de mai, juin et juillet, nous avons presque toujours
allumé du feu, dans les cases, depuis cinq heures du soir, tant
les pluies abaissaient la température.
Le soleil est très souvent caché par les nuages ; pendant des
journées entières, il reste voilé par des vapeurs. Il en est
de même des étoiles la nuit. Ces circonstances rendent presque
impossible les observations astronomiques, à moins de faire de
très longs séjours dans le même endroit et de n'avoir aucune
autre préoccupation, ainsi que l'a fort bien expliqué le docteur
Curreau.
Pendant les mois de décembre 1899, janvier, février et mars
1900, nous avons traversé le Soudan méridional et la Guinée.
Là, les saisons sont bien tranchées et nous n'avons pas reçu une
goutte d'eau. Quoique sans cesse au soleil, car les feuilles des
arbres étaient desséchées et ne donnaient aucune ombre, nous
— 285 —
MISSION HOS TAINS-D'OLL ONE.
avons également trouvé la température supportable, et nous
avons souvent chassé à pied toute la journée. Pendant le mois
de janvier la température de la nuit tomba à 3° au-dessus de 0°
i observation faite au thermomètre du poste de Kouroussa), et
il fallait coucher tout vêtu, entouré de trois couvertures, auprès
d'un bon feu dans une case. Binger avait déjà noté 8° à l'inté-
rieur d'une case, ce qui s'accorde tout à fait avec ces observa-
tions. Les noirs qui dorment volontiers nus prennent à cette
saison des maladies de poitrine et meurent en foule de pneumo-
nies ou de bronchites.
On voit combien grande est l'erreur de ceux qui croient,
d'après les descriptions du Sud-Algérien et du Sahara, que toute
l'Afrique est une contrée brûlante. 11 faut autant s'y garer du
froid que de la chaleur, et on peut s'y porter très bien à condi-
tion de savoir profiter et de l'un et de l'autre.
J'ai indiqué dans le cours de l'ouvrage, mais cela mérite qu'on
y revienne, qu'il n'y a pas de moustique dans la forêt, et que
malgré nos marches pénibles et notre vie dans un perpétuel
marécage rempli de matières organiques en décomposition, nous
n'avons jamais eu un accès de fièvre sérieux. Le premier
phénomène serait la cause du second, d'après une théorie
récente. Mais qui expliquera l'absence de moustiques dans un
pays qui semble fait pour eux ? Gela vaudrait la peine d'être
étudié, car peut-être découvrirait-on que certains arbres ou
certaines plantes sont funestes au moustique, et en les introdui-
sant dans d'autres contrées, on pourrait en chasser cet insecte et
partant la fièvre.
Si en même temps on parvenait à diagnostiquer les tempéra-
ments sujets ou rebelles à la fièvre, de même qu'on reconnaît les
personnes anémiques ou faibles de poitrine, le climat qui pour
tant de gens est un épouvantail, cesserait d'être un danger1.
', . J'ai dit que presque toutes 1rs plaies deviennent ulcéreuses. Pour com-
battre le mal, il esl uécessaire de cautériser la plaie et de détruire les chairs
contaminées soit avec de la teinture d'iode soit avec du permanganate de
potasse. L'emploi de la poudre iodoforme esl très Funeste tant que la plaie n'esl
pas toul à fait assainie.
— 280 —
\ATURE DU SOL.
Nature et configuration du sol.
Le terrain est une argile silico-ferrugineuse recouvrant du
granit. Un quartz très chargé de mica apparaît fréquemment
sur les flancs des ravins ; des blocs de grès se rencontrent aussi
par places. A mesure qu'on s'approche des sources du Cavally
et du massif entièrement granitique du Nimba, le roc sort de
terre davantage, et le sol se recouvre de latérite.
La configuration du terrain est très claire et très logique : des
hauteurs séparent nettement les différents bassins, les vallées
sont bien dessinées. C'est une circonstance particulièrement
heureuse dans ce pays couvert et invisible, car, d'après ce qu'on
rencontre, ruisseaux, collines, etc., on peut deviner la forme
générale : vérification faite, toute supposition logique s'est trouvée
juste.
Il semblera peut-être étonnant que dans ces conditions je parle
souvent de marécages ou de terrains détrempés : les eaux
devraient s'écouler, si la pente du terrain était bien accusée.
Oui, mais il ne faut pas oublier que nous étions en forêt : il suffit
d'un gros arbre tombé dans un ruisseau pour en barrer le lit;
tous les débris entraînés viennent s'accumuler contre l'obstacle
et forment une véritable digue, si bien que l'eau arrêtée inonde
toute la vallée. Si le lit des rivières était nettoyé, l'écoulement
serait parfait. Il faut aussi songer que les pluies sont si torren-
tielles qu'elles amènent des hausses subites, et les débordements
sont forcés dans des pays où pendant huit mois il pleut presque
sans cesse. On ne trouve aucun marais proprement dit, sauf
celui signalé chez les Mboros, et nous n'avons rencontré en tout
que trois étangs ou pièces d'eau libres d'arbres.
Nous n'avons nulle part trouvé trace d'or. Cependant la nature
du sol est absolument la même que sur la rive gauche du Ban-
dama et que dans l'Indénié et la Côte-d'Or anglaise où l'or se
rencontre en grande abondance. Il est assez peu croyable que
— 287 -
M I s SIO V UOS TA /y S-D 'OLLO N E .
subitement le sol cesse d'être aurifère sansqu'on constate d'autre
différence importante. L'or peut très bien exister sans que nous
l'ayons trouvé.
Cependant il serait étonnant que les indigènes ne l'aient pas
découvert, alors qu'ils l'ont fait dans les régions voisines. Par-
tout où nous sommes passés, ce métal dont nous avons montré
quelques spécimens était inconnu ; on attribuait au cuivre,
employé à faire des bracelets, une très haute valeur, ce qui montre
que l'or eût été recherché avec avidité si sa présence eût jamais
été signalée.
Cependant je dois mentionner des récits de vieillards recueillis
chez les Tépos par M. Pobéguin et par M. Hostains, et d'après
lesquels autrefois l'or aurait été connu, mais des blancs seraient
venus (il y a eu des Espagnols et des Portugais sur la côte du
w" au \viue siècle) et il y aurait eu alors tant de guerres et de
massacres à cause de lui, qu'il aurait été interdit sous peine de
mort de le rechercher désormais.
Le fer se rencontre en abondance.
Faune.
Je ne veux point faire une énumération interminable des ani-
maux de la forêt : les individus y sont rares, mais les espèces
très nombreuses. Je vais simplement signaler ce qui est digne
de remarque.
Les éléphants se rencontrent en assez grand nombre, mais pas
partout : ils affectionnent certains cantons que rien ne distingue
des autres en apparence. Ainsi, on en trouve au bord même de
la mer entre la rivière Tabou et le Cavally, puis le pays en est
absolument dépourvu jusqu'au Nord du mont Niénokoué. Ils
sont absents sur la rive droite du Douobé depuis son confluent
jusqu'à hauteur de Douébli, et subitement ils apparaissent entre
Douébli et les Kopos. A. certaines époques fixes, ils se rendent
d'un de ces cantons à l'autre. Ils affectionnent, paraît-il, un fruit
rond, de la grosseur d'une prune, à la chair jaune, qui abonde
— 288 -
FAUNE.
dans le pays boo et dont le noyau contient une amande de
laquelle les indigènes tirent de la graisse.
L'hippopotame, qu'on trouve dans tous les fleuves de la Côte
d'Ivoire, n'existe pas dans le Cavally. Ce fait est à noter; il doit
avoir pour explication l'absence d'herbages sur toute l'étendue
du cours d'eau : les autres fleuves au contraire ont tous leur
source hors de la forêt, si bien que les hippopotames peuvent
trouver des pâturages, et on constate en effet qu'ils sont bien
plus nombreux vers les sources bordées de prairies que dans les
cours inférieurs qui traversent des forêts et où sans doute ils ne
descendent qu'accidentellement.
J'ai dit qu'en revanche on trouve en abondance le petit
hippopotame de Libéria, qui n'existe qu'en ce point du monde. Il
circule beaucoup à terre.
Cet animal avait été déjà signalé, mais je crois que personne
n'a parlé d'un autre monstre nain, le petit crocodile, long d'un
mètre au plus. Nous en avons pris deux, l'un à la ligne (avec un
appât fixé à un nœud coulant qui se loge entre les dents de l'ani-
mal et se resserre sur une des mâchoires), l'autre dans un des
souterrains qu'ils se creusent et dont l'orifice est au-dessous du
niveau de l'eau. Nous pensions, malgré leurs fortes dents, que
c'étaient de jeunes caïmans, mais non seulement les indigènes
nous ont assuré qu'ils étaient fort vieux et d'une espèce spéciale,
mais nos Soudanais ont confirmé leurs dires et affirmé que ce
petit caïman existe aussi dans les affluents du Niger : ils l'ap-
pellent non pas baoïa comme le grand caïman, mais bassa en
bambara et longana en dioula. Les Kroumen le nomment kana.
Nous avons pris au filet deux grands crocodiles, les seuls que
nous ayons jamais vus. Ils sont d'une espèce singulière : leur
museau est excessivement mince et allongé, moins qu'un gavial
certainement, mais cependant bien plus que le caïman ordi-
naire. Cette espèce ne paraît pas féroce, et on se baigne impu-
nément partout.
Les sangliers sont à poil roux très fin, n'ont que de courtes
défenses, et ressemblent fort au cochon dont leur chair a le goût.
— 289 —
19
MISSIO V IIOSTA I VS-D'OLLONE.
Au contraire les cochons domestiques qu'on trouve sur le litto-
ral ont le poil noir.
Il y a deux variétés de buffles, l'une noire, l'autre brune ; de
nombreuses variétés d'antilopes connues au Soudan (l'une,
couleur gris de fer, n'existe que dans la forêt et le Soudan méri-
dional).
J'ai donné le curieux signalement du blé.
M. Milne-Edwards attachait un grand intérêt à déterminer
l'aire d'habitat des singes. Voici donc la liste de ceux que nous
avons rencontrés; la comparaison avec celle dressée par Binger
dansl'Indénié facilitera celte détermination :
1° Le Oué ou Chimpanzé, rencontré par Binger;
2" Le Téoulo, noir et rouge brun, sans doute le tah-hié de
Binger, quoique je n'aie pas reconnu la manière de sauter
décrite par celui-ci ; c'est de beaucoup le singe le plus commun,
il vit en bande de vingt à trente individus ;
3° Le Plé, ou foë de Binger (cependant il a la tête non pas
blanche, mais noire, avec une sorte de crinière blanche retom-
bant sur les épaules) ; on en voit rarement plus de quatre ou cinq
ensemble ; très souvent ils sont avec une bande de téoulos qu'ils
abandonnent à la première alerte, si bien que presque toujours
ceux-ci sont seuls tués ;
4° Le Glé ; sa description ressemble fort à celle du tic de Bin-
ger, sans être identique : dos gris parsemé de poils clairs, avec
une ligne brun-rouge foncé suivant l'épine dorsale; ventre et
queue blancs, cuisses d'un feu éclatant, face noire avec sourcils
blancs.
5° Le Tatoué, ou pain à cacheter [adéré de Binger);
6° Le Kadoué, gris souris, face rose cuivrée;
7° Le Doué, appelé aussi tokoui et tabahou, face claire, robe
gris verdâtre;
8" Le Glébli, noir avec barbiche blanche;
9° Le (nom devenu illisible) entièrement blanc; dans la forêt
il n'existe, parait-il, que chez les Boos et Booniaos, dans la
boucle du Cavally, où nous l'avons vu. Je sais qu'il y en a
— 290 —
FAUNE.
aussi dans le Kissi ; et c'est peut-être le Soula Massa (domini-
cain?) vu par Binger près de Kong.
De ces espèces, seuls le chimpanzé et le téoulo (colobus fuliyi-
nosus de Moskowitz) sont représentés au Muséum de Paris. Le
colobus polycomus du I)1' Maclaud (Guinée) ressemble fort au
plé, mais il n'a que de rares cheveux blancs sur les côtés, tandis
que la perruque du plé est abondante et couvre toute la tète ; le
colobus fuliginosus de Maclaud n'a pas la face rose, mais noire,
ni le ventre rouge, mais jaune clair, et est bien plus semblable
au colobus rufofuliginus du Sénégal. Le glé se rapproche du
cercopithecus Braz z œ .
Le singe blanc n'est peut-être qu'un albinos de cercopithecus
ruber.
En somme, cinq de ces espèces ont été signalées par Binger
dans Flndénié ; une autre, peut-être, existe en plaine vers
Kong, ainsi que dans les pays couverts du Kissi; enfin, quatre
espèces de l'Indénié ne se rencontrent pas dans le Cavally, non
plus que trois espèces du Cavally dans l'Indénié.
Il y a de curieux rapprochements à faire entre les singes de la
Côte d'Ivoire, de la Guinée et du Congo, qui sont parents, mais
non identiques.
Nous avons eu un jeune chimpanzé pris après le meurtre de
sa mère. Il était très intelligent et très affectueux envers nous,
mais, chose curieuse, plein de mépris pour tous les noirs.
Au contraire, tous les singes que nous avons eus ou vus ont
toujours manifesté une terreur épouvantable à notre approche,
malgré leur familiarité avec les noirs; en une foule de points,
le chimpanzé se différencie nettement des autres singes, aussi
les indigènes prétendent qu'il est non un singe, mais un homme.
Cet animal a un langage, rudimentaire sans doute, mais par-
faitement précis : j'ai pu noter neuf intonations différentes cor-
respondant nettementà neuf ordres d'idées constants. J'en citerai
un bien curieux: jamais cet animal n'arrivait en notre présence sans
s'arrêter et nous saluer de trois sons brefs émis en avançant les
lèvres, après cela seulement il se considérait comme introduit;
— 291 —
MISSION H0STA1 VS-D'OLLO \ E.
la plupart du temps, il procédait de même avant de repartir.
Cela signifiait clairement bonjour et au revoir, et jamais ce signe
n l'tait employé clans un autre cas. Cela était parfaitement spon-
tané, et j'ai pu faire les mêmes observations sur d'autres chim-
panzés.
Dans toute la foret on trouve des chiens pareils à nos roquets :
ils sont généralement blanc et feu, à poil ras- Signe particulier,
ils hurlent, mais ils n'aboient jamais. Ils ne rendent aucun ser-
vice, ni comme chiens de chasse, ni comme chiens de garde.
Dans quelques tribus, celle des Paloubés par exemple, on les
mange.
Le chat, évidemment importé, est très rare.
Je signalerai deux filaires que des tirailleurs ont prises dans
l'eau après une forte pluie qui avait lavé la terre, et qu'ils m'ont
affirmé être des vers de Guinée. Ces deux filaires ont été
envoyées au Muséum avec d'autres insectes, mais ne sont jamais
arrivées à destination. C'est grand dommage : on sait que, sui-
vant l'opinion admise, le ver de Guinée ne croit qu'à l'état para-
sitaire, non à l'état libre; il eût été fort intéressant de pouvoir
contrôler le fait. Suivant les noirs, cet insecte se trouve dans
de petits grains de terre agglomérés qu'on voit souvent sur
le sol et où sont contenus les œufs. Les pluies dissolvent ces
amas, et les œufs sont bus avec l'eau ou s'introduisent dans les
plaies par les lavages.
Les bœufs sont petits et liés rares : les moutons sont très
beaux, sans laine, mais avec une crinière de longs poils; quel-
ques chèvres, des canards delîarbarie. Enfin, lespoulessont assez
nombreuses, quoiqu'on ne sache guère faire couver; ces poules
viennent dormir dans la case de leur maître, quelquefois dans
un double fond pratiqué à cette fin dans la paroi ; nourries
surtout des grains de riz tombés des mortiers, elles ont une
chair blanche et agréable. On trouve quelques pigeons importés.
Il y a excessivement peu d'oiseaux. Les plus communs sont
diverses espèces de touracos, des calaos, des perroquets gris à
tète rouge ; les pigeons verts et les tourterelles sont plus rares.
— 292 —
FLORE.
Des hirondelles noires ou bleues assez nombreuses ; des perdrix
grises, assez rares ; des compagnies de pintades bleues avec une
magnifique huppe bleue à la place de corne.
Il me faut mentionner au Soudan, outre le fabuleux poulpe
(guidiara) dont j'ai parle', l'existence de deux sortes de hyènes.
Toutes deux sont beaucoup plus grandes, plus fortes et plus
hardies que celles d'Algérie ou d'Orient. Mais l'une surtout, que
les indigènes appellent soouara (cheval panthère), serait formi-
dable et inspire une très grande terreur. Un soouara avait tué un
sergent français dans une case peu avant notre passage. Cette
hyène serait, paraît-il, tachetée.
Flore
On peut dire que presque toutes les cultures réussissent dans
ce sol riche. Les légumes d'Europe plantés à Fort-Binger sont
venus fort bien, quoique la saison fût très pluvieuse et le soleil
trop souvent caché.
Voici les principales cultures du pays, qu'on ne trouve pas
toutes, loin de là, dans chaque village :
Le riz de montagne, blanc, plus rarement rouge, base de
la nourriture ; le manioc, très abondant aussi; le plantain ou
grosse banane, qu'on ne trouve guère que près delà côte; la
patate, peu sucrée et très agréable; l'igname, très rare (on trouve
parfois l'igname sauvage); le maïs, les haricots ; le bananier,
partout sauf chez les Koposet Pérabos ; orangers (à fruits amers),
citronniers, kolatiers, arachides, piments. Nous avons trouvé à
Paoulo des arrow-root, et aussi de petits haricots de la taille et
delà couleur d'une lentille. Enfin partout un tabac assez agréa-
ble,quoique les indigènes lui préfèrent de beaucoup le tabac de
Virginie dont nous avions emporté plusieurs charges.
Ce tabac si abondant a-t-il été importé? Cela n'est guère pro-
bable, puisque les indigènes vivent sans communication avec le
reste du monde. Ceci viendrait à l'appui do la thèse de Binger
qui pense que le tabac serait originaire du Soudan.
— 293 —
.1/ / S S 10 Y // OS TA I Y S -D'OLLON E .
A ce sujet, une remarque curieuse est à faire : Binger, eulre
autres arguments, dit que le tabac est appelé en langue mandé
taba. Cependant, si on montre du tabac à un Mandé quelconque
en lui demandant le nom indigène, il vous répond e sara », et non
« taba ». Binger s'est-il donc trompé ? Pas du tout : les Souda-
nais distinguent deux qualités de tabac, l'une supérieure, qu'ils
fument et qu'ils nomment sara, l'autre inférieure, qu'ils prisent
et qu'ils nomment taba. Et comme ils trouvent très bon le tabac
européen, ils rappellent sara, si bien que ce produit, qui pro-
bablement est venu de cbez eux avec son nom, perd celui-ci dès
qu'il rentre dans le pays où il l'a reçu originellement.
Chez les Graoros, nous avons trouvé une petite prune jaune,
oblongue, assez agréable ; chez les Boos, sur un grand arbre
inconnu ailleurs, mais là très fréquent, un fruit pareil à une
grosse reine-claude, dont la chair jaune, assez fade, est prisée
des éléphants, et dont le noyau contient une amande d'où les
indigènes extraient une graisse.
Enfin, il faut signaler un singulier fruit dont il peut être tiré
parti : il ressemble à une châtaigne rouge, en l'ouvrant on
trouve, dans trois cavités, trois noyaux noirs recouverts d'une
sorte de gélatine qui y adhère fortement. Cette gélatine est
extraordinairement sucrée, si bien qu'il suffit de placer un de
ces noyaux dans sa bouche pour sucrer au passage n'importe
quelle boisson. Nous en avons souvent fait usage quand nous
n'avons plus eu de sucre.
Je ne m'étendrai pas sur les essences de la forêt, pour la plu-
part inconnues et dont je ne sais que les noms indigènes.
Le palmier à huile se trouve dans toute la forêt, mais seule-
ment dans les endroits où on en a planté, car sa graine trop
lourde ne peut être transportée par le vent. Il est donc inutile
d'en chercher loin des villages, et même il est rare dans certaines
régions. Le cocotier n'existepas dans la forêt. On en voit quel-
ques-uns cependant chez les Tépos et chez les Graoros ; ils ont
été importés par des hommes qui ont vo}ragé sur les bateaux,
comme un souvenir de leurs voyages dans le pays des blancs (!)
— 294 —
FLORE.
Le kolatier pousse partout, maison ne le trouve en abondance
qu'à partir du pays kopo jusqu'à la lisière Nord, et seulement
où on l'a planté.
Le caïlcédra est utilisé par les indigènes pour guérir les plaies
de la même façon que Binger a observée au Soudan : lavages
avec une décoction du bois, ensuite écorce réduite en poudre
servant à saupoudrer la plaie. Cette méthode nous a bien réussi
dans plusieurs cas d"éruptions. Il est à remarquer qu'aucun de
nos hommes ne la connaissait, elle doit donc être peu répandue
au Soudan.
APPENDICE IV
Ethnographie.
Les peuples delà forêt que nous avons traversés constituent-
ils une ou plusieurs races spéciales, ou sont-ils apparentés
aux peuplades voisines, déjà un peu connues, qu'on tend à ratta-
cher à deux grandes races : les Mandés et les Achantis ?
Avant d'aborder cette étude, je demande à faire quelques
remarques préjudicielles.
Depuis Steinthal et surtout depuis Binger qui a su attirer par
ses magnifiques découvertes l'attention de tous sur ces régions,
le nom de Mandé a été universellement admis en Europe comme
celui de la race qui occupe la plus grande partie de l'Afrique
occidentale et à laquelle appartiennent différents peuples : les
Bambaras, les Malinkée, les Dioulas, les Sarakolés, etc.
Il est bon qu'on sache que ce nom de Mandé est tout à fait
inconnu en Afrique.
Binger, qui a séjourné longtemps dans le centre intellectuel do
Kong, a appris là des choses que. à la suite des guerres, des
destructions de villes et de peuples, tout le monde ignore main-
tenant. L'étymologie qu'il donne de Mandingue {Mandénké,
homme de Mandé) et de Mandé (Ndé ayant pour tenue le ma ou
lamantin) est parfaitement logique et vraisemblable. Mais, si
quelques anciens instruits ont pu la lui fournir, il ne s'ensuit pas
qu'elle soit connue du peuple. Je n'ai pas rencontréun soi-disanl
.Mandé connaissant ce nom de Mandé.
— 290 —
ETHNOGRAPHIE.
Et alors, tout en reconnaissant l'intérêt philologique des ren-
seignements recueillis par Binger, je me demande quelle utilité
il y a d'adopter ce nom de Mandé qu'ignorent tous ceux aux-
quels il est appliqué. Il y a en France des populations issues de
Celtes et d'Ibères ; cependant, ce serait une singulière façon
d'instruire les étrangers que de leur enseigner qu'au Nord des
Pyrénées habite un peuple appelé les Celto-Ibères. Le voya-
geur muni de cette notion en tirerait peu de profit . C'est cepen-
dant ce qui se passe pour les Mandés.
Sans doute, il y a plusieurs peuples parents parlante peu près
la même langue, et qu'il serait utile de pouvoir désigner sous un
seul nom générique, mais ce nom n'existe pas. Si on veut en
créer un, pourquoi ne pas adopter soit celui donné par les pre-
miers voyageurs, Mandinkés (Mandingues), lequel au moins
s'applique à une des fractions de cette race, soit plutôt celui de
Bambaras qui est dans le môme cas, et qui, de plus, commence
à être adopté partout : en effet, par suite de la nécessité de
distinguer dans les corps de troupe français les soldats suivant
leur langue, les Bamanas (par corruption Bambaras), très
nombreux, ont fait adopter leur nom pour tous ceux de même
idiome, si bien que ceux-ci, retournés chez eux, y ont appris
que les Français les appellent Bambaras, et que ce nom com-
mence à être accepté comme désignation générique par les
fractions malinkés, dioulas, etc1.
Une deuxième remarque, c'est que je ne sais s'il est exact de
distinguer, comme le fait Binger, les deux noms Mandinkés ou
Mandés en général, et Malinkés, fraction de cette race. A mon
avis, il n'y aurait là qu'un seul mot désignant uniquement les
populations parentes qui habitent le Fouta-Diallon, les vallées
du Haut-Niger, du Milo et du Dion. Sans doute, certains noirs
prononcent plutôt Mandinké, d'autres plutôt Malinké, mais
toujours je les ai entendus désigner ainsi le même objet, ce
1. Cependant, chose à noter, ce nom de Bambara était précisément employé
jusqu'à présent par tous les peuples de celte race pour désigner les peuplades
fétichistes qui n'en font pas partie, et était synonyme de sauvage, d'infidèle.
Il y a là une source de contusions singulières.
— 297 —
MIS s 1 0 Y // 0 S TAINS-D'OLLO N E .
peuple, et jamais l'ensemble de la rare. Je crois donc qu'il
n'y a là qu'une nuance de prononciation, mais non deux idées
distinctes.
Enfin, tout en rendant hommage aux efforts de ceux qui ont
tâché de mettre de l'ordre dans le chaos des peuples de l'Afrique
occidentale en s'efforçant de trouver des rapports et d'établir des
parentés, je me demande si l'amour des classifications et des
systèmes n'a pas quelquefois entraîné un peu loin. Sans doute la
philologie est un bon guide, mais encore faut-il qu'elle soit
poussée très à fond et que toutes les observations confirment ses
indications.
Depuis longtemps on s'est accoutumé à ranger les Sousous
(c'est ainsi que les indigènes prononcent, et non Sosos' parmi
les Mandés. Il est fort possible qu'on ait raison. Cependant les
Sarakolés, les Malinkés, les Bambaras et les Dioulas, qui se
comprennent entre eux et se proclament parents, ne compren-
nent pas un mot de la langue sousou et déclarent n'avoir rien
de commun nvec cette race. Il faut ajouter que presque tout,
construction des cases, vêtements, mœurs, etc., est aussi diffé
rent que la langue et que les traditions.
A la vérité. M. Delafosse propose une solution élégante pour
expliquer ces différences : les Mandés se diviseraient en deux
groupes qu'il appelle, suivant la façon dont ils disent dix, le
groupe de tan et le groupe de pou. Les Sousous feraient partie
du groupe de pou, et les autres peuples, Bambaras, etc., du
groupe de tan. Cela est très ingénieux; seulement, il reste à
démontrer que les deux groupes sont parents.
D'ailleurs, et ceci nous ramène à la forêt, il faudrait aussi
démontrer que le groupe de pou est bien un groupe. Rien n'est
moins significatif que la numération, car souvent un peuple
emprunte, pour la facilité de ses rapports commerciaux, la façon
de compter de ses voisins. Et tous les gens de la forêt disent pou
pour dix, bien que leur numération soit quinquennale.
Il me semble que, tout en les contrôlant, on doit tenir grand
compte des traditions des peuples. Quand l'un se proclame parent
— 208 —
ETHNOGRAPHIE.
de son voisin, et étranger à un autre, c'estunindice très sérieux,
car si la mémoire de la communauté d'origine a pu se garder pour
l'un, pourquoi ne se serait-elle pas conservée aussi pour l'autre?
Il n'y a pas de raison que ces choses s'oublient de façon inégale,
le mode de transmission étant le même, à moins de causes exté-
rieures, telles que migrations, nature différente de la contrée
(forêt, plaine ou montagne) qui modifie le genre de vie, etc.
Toutes les peuplades que nous avons traversées jusqu'à la
branche nord du coude du Cavally se disent parentes, malgré
les guerres continuelles qui les déchirent, et elles proclament
aussi leur parenté avec toutes les tribus qui s'étendent jusqu'au
bas San Pedro et au Sassandra moyen à l'Est, jusqu'au Diobo
et au Nipoué moyen à l'Ouest, au Nord jusqu'aux hautes mon-
tagnes entre Cavally et Sassandra, en somme, sur tout l'espace
compris entre les 9n et 12° de longitude Ouest, la mer et le 7° de
latitude Nord. Ce sont ces peuplades que, faute de nom géné-
rique, j'ai appelées Kroumen, du nom que depuis longtemps les
marins leur donnent sur le littoral.
Nous n'avons rien pu apprendre sur les populations à l'Est et
à l'Ouest de ce rectangle, trop éloignées de notre route. Celles
du Nord sont toutes appelées Gons par les Kroumen comme si
elles appartenaient toutes à une même race. Elles-mêmes n'ont
pas de nom générique ; leurs voisins du Nord appellent Ngué-
rés celles qui sont à l'Ouest du Cavally, Dioulas celles de
l'Est. Par suite d'hostilités ou faute d'interprètes, nous
n'avons rien pu apprendre des Gons sur leur parenté avec
d'autres tribus que celles traversées ; mais, en tous cas, ils se
proclament étrangers aux Kroumen et aux Guerzés qui les
limitent au Sud et au Nord, et en effet ils n'entretiennent aucun
rapport avec ces races dont la langue est différente.
Je crois que les Kroumen ont raison de se dire d'une autre
race que les tribus en dehors du rectangle que j'ai indiqué. Sur
la côte, une différence de caractère fort sensible est depuis
très longtemps observée : de tout temps les Kroumen sont
entrés en relations avec les navires, tant pour commercer que
— 299 —
MISSION H0STA1 \ S-D'OLLO VA.'.
pour se louer comme matelots ou travailleurs, fait qui ne se
produit nulle part ailleurs, même chez leurs voisins immédiats.
11 y a là une caractéristique très nette qui distingue les Krou-
men des autres tribus du littoral. 11 y en a une autre qui les
sépare de leurs voisins du Nord, les Gons : ceux-ci sont anthro-
pophages par goût, tandis que, je l'ai dit, les Kroumen ne
mangent leurs ennemis que par vengeance, quand ils les ont
tues, niais ils ne tuent personne pour le manger, comme le font
tous les Gons.
La parenté des tribus Kroumen entre elles est confirmée par
la langue dont le fond est partout le même, quoique chaque tribu
ait son patois propre.
Je pense donc qu'il faut considérer les tribus que j'appelle
Kroumen comme une race à part. Et cependant en dehors des
particularités que je viens d'énumérer et des traditions, on ne
trouve guère plus do dillerence entre les Kroumen et les autres
peuples de la forêt qu'entre les difierentes tribus de cette race.
A vrai dire, tous les habitants de la forêt se ressemblent
beaucoup, tant par le physique que par le caractère et les
mœurs. Cette ressemblance, qui n'implique point la parenté,
doit tenir à la nature spéciale du pa}'s : dans ces fourrés impé-
nétrables, il n'a pu s'établir de société organisée, toutes les
familles vivent isolées, il n'y a point d'hiérarchie, point de
règles, et l'homme est resté primitif, sans rien d'acquis ni d'arti-
ficiel. Il faut ajouter que tous sont intelligents, et que l'on ne
trouve pas à la Côte d'Ivoire une seule race inférieure. Par
suite tous, placés dans les mêmes conditions, ont fait à peu
près les mêmes progrès, acquis les mêmes idées, des coutumes
analogues, et au premier abord, ils semblent tous pareils. Mais
c'est précisément ce qui donne plus d'importance aux différences
qu'on arrive à remarquer.
Nulle part il n'y a de marque ethnique. Un grand nombre de
Kroumen ont bien une barre noire verticale composée de nom-
breuses petites stries au milieu du front et du nez (Voir
page 145 le masque sculpté qui reproduit ce signe), mais cette
— 300 —
ETHNOGRAPHIE.
marque devient de plus en plus rare à mesure qu'on s'éloigne de
la côte et finit par disparaître tout à fait. (Gela s'accorde avec
une tradition recueillie par M. Delafosse et d'après laquelle les
gens de la Côte, qui étaient autrefois d'accord avec les négriers
pour leur vendre des esclaves, se marquaient ainsi pour ne point
être capturés comme eux.) Les armes, javelots, sabres, arcs, et
les instruments de musique, tam-tam, cithare, guitare, petit
balafon, sont partout pareils, fabriqués et employés de même,
ainsi que les poteries et vanneries. Et c'est toute l'industrie
locale.
En fait d'objets matériels, on ne peut guère trouver à distin-
guer que les cases. En principe, chez tous les peuples que nous
avons vus, elles sont rondes, mais avec des exceptions et des
particularités.
Généralement, ces cases sont en planches jointives revêtues
de terre à l'intérieur, ainsi qu'à l'extérieur dans la plupart des
tribus, avec un toit en feuilles de palmier et un grenier assez
haut. Cependant les cases provisoires dans les cultures sont
rectangulaires et tout en bois.
Chez les Paloubés, la paroi n'est constituée que par un clayon-
nage en lamelles de bambou non revêtu de terre. On voit
apparaître là une sorte de véranda rudimentaire. lattes de
bambou horizontales soutenues par des piquets et cerclant la
case de si près qu'il est impossible de pénétrer dans l'intervalle.
Je pense donc que cette disposition n'a d'autre but que d'em-
pêcher les animaux d'enfoncer la fragile paroi.
Chez les Sapos, ces deux innovations reparaissent avec une
troisième : les cases carrées ou rectangulaires à pilotis. Les
premières ont des toits coniques, les deuxièmes des toits à
double pente ; toutes sont en clayonnages de lamelles de bam-
bou, avec une cloison intérieure qui forme deux chambres, et
un plancher également en clayonnage reposant sur des piliers
en bois. Il y a aussi des cases rondes reposant sur le sol
dont plusieurs ont des vérandas encore très étroites. (Voir
pages 129 et 138.)
— 301 -
MISSIO V HOSTAINS-D'OLLO VE.
Chez les Kopos, nous avons vu deux cases rectangulaires
revêtues de terre avec séparation intérieure. Toutes les autres
cases étaient rondes avec un toit conique, très pointu. Elles sont
entourées d'une véranda étroite, mais utilisable comme abri, et
sont séparées en deux pièces par un mur en terre. (Voir
page 151.) Le plafond est à un mètre de terre, sauf devant la
porte, et sert d'étage. Cette disposition, moins la véranda, se
prolonge jusque chez les Gons, mais là elle n'est pas uniforme et
beaucoup de cases n'ont ni séparation intérieure, ni plafond bas.
Chez les Pérabos, la plupart des cases ont un rebord extérieur
en terre servant de banc circulaire. (Voir page 153.)
Enfin chez les Guerzés de la lisière, la case forme une seule
pièce et a des murs en terre épais, comme chez les Malinkés, le
plus souvent avec un rebord circulaire à l'intérieur et à l'ex-
térieur.
Les villages tantôt n'ont aucune forme définie et sont entourés
d'une brousse épaisse, tantôt sont rectangulaires et protégés par
une palissade. Chez les Mboros et Hounés, ils sont absolument
ronds et entourés de bananiers.
Une telle diversité ne permet aucune conclusion.
Le costume prête à une distinction : les Kroumen n'ont point
de vêtement ; quand ils ont une pièce d'étoffe, ils la drapent
autour de la taille sans la fixer. Au contraire les Gons font tisser
leur coton indigène par des captifs malinkés, dans chaque vil-
lage on trouve un métier à tisser, et ils se font faire des tuniques
ou dolokés à la mode soudanaise, que portent tous les notables.
(Voir page 203). Quelques-unes de ces tuniques ont pénétré chez
les Kroumen du Nord, mais chez eux, c'est une importation
étrangère, non une mode nationale. Chez les Gons, on voit aussi
des barbes et des cheveux rasés, tandis que tous les Kroumen
portent la barbe et les cheveux assez longs, disposés de façons
diverses et fantaisistes.
La circoncision se pratique à partir des Sapos dans tout le
Nord de la forêt, aussi bien chez les Gons que chez les Kroumen.
N'ayant pu converser avec les Gons, nous ne connaissons pas
— 302 —
ETHNOGRAPHIE.
assez leurs mœurs pour en parler. Il faut cependant signaler
que leurs chefs jouissent de plus d'autorité — quoique toujours
d'une façon patriarcale — que chez les Kroumen, et que par
suite les travaux d'utilité générale, routes, ponts, sont mieux
exécutés chez eux.
Origine des races. — Peut-on apparenter à une autre race les
peuples que nous avons traversés ? A première vue, cela parait
impossible, et cela le restera tant qu'une sérieuse étude de tous
les dialectes de la forêt n'aura pas été faite. (Nous avons entre-
pris un vocabulaire, mais les patois changeant à chaque jour-
née de marche, nous avons dû renoncer à compléter ce travail.)
Les Achantis et leurs dérivés, les Agnis et les Attiés,qui,
comme les Kroumen, habitent la forêt et le bord de la mer, pré-
sentent avec ceux-ci des différences si nombreuses, dès qu'on
les étudie (Voir notamment l'étude du capitaine Crosson-Du-
plessis, de la mission Houdaille, sur les populations Attiés),
qu'on peut pour le moment rejeter toute parenté.
Faut-il en faire autant pour les Mandés ou Bambaras, pour
lesquels la différence de milieu expliquerait la différence complète
de mœurs? Je le crois aussi. Toutes les populations soudanaises
se distinguent par une véritable haine de la forêt, et elles la
font disparaître par le fer et surtout le feu partout où elles s'éta-
blissent. Au contraire, les gens delà forêt tiennent avec passion
au mystère de leur fourré. Il y a là une telle antinomie de carac-
tères que, s'ajoutant à tant d'autres différences, elle me parait
provisoirement décisive
Les observations faites par d'autres explorateurs permettent
d'établir des rapprochements entre diverses peuplades de la
forêt.
M. Eysséric note chez les Gouros, sur le Bandama, que les
crânes des animaux tués à la chasse sont entassés au pied d'ar-
bres fétiches : c'est une coutume que nous avons observée chez
les seuls Tabétouos. Ses photographies montrent des petites
chaises pareilles à celles de tous les Kroumen et Gons, et des
danses de femmes identiques à celles que nous avons vues. Les
— 303 —
\IISSION HOSTA INS-D'OLLO \ E.
types et les costumes sont peu différents. Cela permet de sup-
poser que les Gouros, et probablement les populations intermé-
diaires, sont apparentés avec les Kroumen.
Les photograpbies du capitaine Woelffel chez les Dans ou
Dioulas et cbez les Blolos ressemblent tout à fail à ce que nous
avons vu cbez les Gons, et tout ce qu'il décrit s'applique très
bien à ceux-ci, de même que les observations faites par le lieu-
tenant Blondiaux cbez les Lus (Bandama) --que je crois diffé-
rents des Gouros — et les Ouobés (Sassandra). Je pense que
toutes ces peuplades furent, une couebe de population de même
race au-dessus des Kroumen. Je ne crois pas que cette race soit
parente des Bambaras.
On sait que les Vaï, population à l'ouest de Libéria, ont un
système d'écriture qu'ils ont inventé. Or, en trois endroits, à
Youkou sur les murs d'une case, à Hirébo cbez les Paloubés,
sur un écriteau à l'entrée du village, et à Yubélo sur un autre
écriteau au milieu de la grande place, nous avons vu des ins-
criptions que j'ai copiées. Cbaque fois, les indigènes inlerrogés
ont affirmé que cela n'avait aucun sens, et que les hommes qui
étaient allés à la plage avaient fait cela pour imiter ce qu'ils
avaient vu. Voici l'inscription de Youkou :
EO: AWA.CIOA
Cette inscription est bien singulière. La lettre grecque A ne
figure pas dans les alphabets européens usités sur la côte ; en
revanche, L'alphabet vaï, qui la contient, ne renferme pas A,
C, W.
Les deux autres inscriptions, notées dans un autre carnet,
sont devenus illisibles par suite des pluies. Je me rappelle
qu'elles contenaient de nombreux signes n'appartenant pas à
l'alphabet latin, mais à cette époque M. Delafosse n'avait pas
encore publié l'alphabet vaï, et je n'ai donc pu savoir, s'ils y
appartenaient. Cette perte est bien fâcheuse, car ce serait une
découverte curieuse que d'apprendre que les gens de l'intérieur
savent écrire. Déplus, comme on rattache les Vaï aux Bamba-
ras, si les Kroumen parlaient et écrivaient le vaï autrement
— 301 —
ETHNOGRAPHIE
que pour l'avoir appris à la côte, cela ferait faire un grand pas à
la question de leurs origines.
Je voudrais terminer, par quelques mots, sur une hypothèse
que j'ai indiquée dans l'ouvrage.
Partout les gens de la forêt se ressemhlent étrangement : ils
vont nus ou à peu près, ils détestent et repoussent l'étranger, ils
vivent disséminés par familles indépendantes de toute autorité
réelle, ils ne défrichent que juste l'espace nécessaire à leurs
cultures, et cachent leurs villages dans les fourrés les plus épais.
Les populations hors de la forêt présentent les caractères dia-
métralement opposés.
Or, partout où une région hoisée s'est conservée au milieu
des plaines, on peut constater que les habitants sont identiques
à ceux de la grande forêt, qu'il s'agisse des Koniagui en
Guinée ou des Samos ' au Soudan. Avec le moindre bois repa-
raissent les mœurs de la forêt, alors que tout en diffère aux
alentours. Si on constate en même temps que le sol est géologi-
quement le même au Nord de la ligne de partage des eaux qu'au
Sud, qu'il n'est rocheux et aride que sur les pentes, tandis que
dans les fonds on croit retrouver la forêt vierge; si, avec cela,
on observe que la race bambara, très envahissante, déteste le
fourré et défriche de toutes ses forces par le feu ; qu'elle ne
s'arrête que juste à la lisière delà forêt où quelques villages sont
déjà occupés par elle, une hypothèse se présente d'elle-même :
est-ce qu'autrefois la grande forêt ne s'étendait pas très loin au
Nord"? Les Bambaras en auraient, par le feu, fait reculer pro-
gressivement la lisière, occupant à mesure les terrains décou-
verts. Les pluies, emportant les terres que rien ne retenait plus,
auraient vite appauvri tous les terrains en pente.
Et ainsi s'expliqueraient ces phénomènes du Soudan pauvre
en végétation, tandis que la forêt est splendide, des Bambaras
partout installés sur la lisière même des forêts, jamais dedans ;
d'indigènes aux mœurs opposées, embusqués partout où il y a
I. II esta noter qu'un grand nombre il'' noms sanios se retrouvent identi-
ques chez les Kroumen.
— 305 —
20
MISSION HOSTAINS-D'OLLONE.
un fourré, témoins demeurés des époques anciennes. La forêt
recule avec ses habitants devant les Bambaras. Je suis con-
vaincu que dans quelques années ceux-ci auront tout brûlé jus-
qu'à Nzo, pendant que leurs éclaireurs envahiront le pays des
Gons.
On comprendrait aussi la densité (''tonnante des populations
de la forêt, près de la lisière : les peuplades se sont resser
rées à mesure que leur territoire diminuait. En même temps, od
comprendrait pourquoi se produit chez les peuples kroumen
une sorte d'émigration vers le Sud, car toutes les tribus occu-
pent, à ce qu'elles nous ont raconté, des territoires plus voisins
de la côte qu'autrefois, et dans beaucoup de peuplades on trouve
des colonies de tribus du Nord : c'est sans doute un résultat de
la poussée des Gons refluant sur le territoire krouman.
Et je crois que les Guerzés, les Tomas, etc., ces populations
qui vivent dans la zone de clairières intermédiaire entre la foret
et la plaine, et que, d'après leur langue, on veut ranger parmi
les Bambaras1, étaient autrefois des populations absolument
forestières, car elles ont conservé le type et une foule de cou-
tumes delà forêt. Mais ils se sont trouvés les premiers assaillis,
et après avoir reculé jusqu'au territoire des Gons, ils se trou-
vent maintenant, bien malgré eux, hors de la forêt, puisqu'elle
a disparu en grande partie de leur pays. Que le contact avec
les Bambaras ait amené des mélanges et que la langue s'en soit
ressentie, c'est naturel. Mais l'origine de ces populations n'est
pas bambara ; tout chez eux exprime au contraire l'hostilité
contre cette race et ses moeurs.
t. Capitaine Rambaud : La langue mandé.
APPENDICE V
Commerce.
e tableau suivant indique le mouvement commercial de la
-J Côte d'Ivoire depuis dix ans.
A NNÉES
Importations
Exportations
C.om.merce Total
4890
1.127.621 IV.
1.672.270 fr.
2.799.891 fr.
1891
2.529.714 »
3.001.353 »
5.531.067 »
1892
1.979.578 »
3.738.734 »
5.718.312 .»
1893
2.475.487 »
4.362.096 »
6.837.583 »
1894
3.124.052 »
4.069.400 »
7.193.452 »
1895
2.999.596 »
3.706.451 »»
6.706.047 »
189(3
4.638.413 »
4.701.140 »
9.339.543 »>
1897
4.579.112 »
4.388.906 »
8.968.018 »
1898
5.527.352 »
S.0'26.641 o
10.553.993 »»
1899
6.389.886 »
5.863.255 »>
12.253.141 »
Dans le total de 12 253 000 francs pour 1899, la France entre
pour 4 238 000, 1621000 aux importations, et 2 627 000 aux
exportations, soit environ un tiers. Presque tout le reste appar-
tient à l'Angleterre,
Comme partout en Afrique, les principaux produits importe's
sont les tissus, les boissons, les armes et les munitions. Aux
exportations on trouve les huiles et sucs végétaux, les bois,
diverses denrées coloniales, et le caoutchouc. Celui-ci a donné
comme mouvement d'exportation 2 850 000 francs en 1899
contre 1 304 000 en 1898 et 588 000 en 1897.
De ces chiffres il ressort qu'en dix ans le commerce total a
quintuplé, de même que la production du caoutchouc depuis trois
ans qu'on s'en occupe.
— 307 —
MISSION IIOS TA WS-D'OL I. O NE.
Et pourtant ces augmentations ne peuvent donner aucune idée
du développement que doit prendre ce pays. La sécurité n'exis-
tant encore nulle part, il n'y a de commerce que sur la cùle
même, et en réalité seulement sur la côte orientale où les lagu-
nes permettent la circulation de petits vapeurs que la barre
empêche le long du littoral. Aucune exploitation n'existe à terre,
sauf la magnifique plantation de café de la maison Verdier, à
Elima, et quelques-unes, toutes récentes et qui ne donnent encore
rien, sur la lagune Potou, sur celle de Grand-Bassam, à
Ouapou et sur le Gavally. Donc on se contente d'acheter les
produits naturels qui se trouvent sur le rivage môme et peuvent
être récoltés sans fatigue par les habitants du littoral.
En tenant compte de conditions aussi désastreuses, on peut
apprécier comme il convient les progrès accomplis et deviner
quel développement merveilleux va prendre lo commerce dès
que la sécurité, qu'on s'efforce actuellement d'établir partout par
une occupation méthodique, permettra aux Européens de
pénétrer dans l'intérieur et aux gens de l'intérieur de communi-
quer avec la côte ' .
Voici ce que dit le lieutenant-colonel Marchand de la région
centrale : «. J'affirme sans crainte d'exagérer que les plus riches
contrées de l'Amérique seraient difficilement comparables au
Baoulé pour la richesse et la variété des productions. J'estime
la quantité d'acajou immédiatement exploitable, sans compro-
mettre la reproduction, à 80 millions de tonnes. La canne à
sucre pousse à côté du riz, et la kola couvre des surfaces
immenses. » (Bulletin du Comité /te l'Afrique française
Î894, n" 4.)
Le capitaine Macaire, de la mission Houdaille, parlant des
pays à l'Est du Bandama, écrit : « La forêt renferme comme bois
exploitables dans la zone que nous avons traversée une valeur
de 2 .">00 francs par hectare. Nous n'avons pas compté dans ce
I. Les statistiques 'I'1 1900, publiées depuis l'apparition de ce livre, con-
firment de façon éclatante les pronostics : le commerce a atteint 1" 155 4ii2 IV.,
on augmentation de près d'un tiers sur 1S99.
— 308 —
COMMERCE.
chiffre le caoutchouc et l'huile de palme dont le commerce est
susceptible d'une grande extension. » (Revue des Cultures colo-
niales >in 48.)
La partie Ouest que nous avons explorée ne le cède en rien au
reste de la Côte d'Ivoire.
On voit donc que peu de pays présentent une telle richesse,
et cela dès le rivage même. Mais on va m'objecter que, même
lorsque la sécurité sera assurée, la difficulté de trouver des tra-
vailleurs et le manque de moyens de transports empêcheront
tout progrès.
Cette crainte, à mon avis, ne provient que de ce qu'on envi-
sage la situation d'une façon trop étroite. Les indigènes ne
veulent pas actuellement travailler, ni servir de porteurs, c'est
vrai, mais, malgré leur crainte de l'étranger, ils sont excessi-
vement commerçants, très calculateurs, et très avides de tout ce
qui leur manque. Il faut le leur apporter sans qu'ils aient à se
déranger, et leur acheter de même leurs produits. Des chemins
de fer seront évidemment le moyen de transport et d'exploitation
le plus puissant, mais outre qu'il faudra du temps et de l'argent
avant qu'ils soient construits et en état de rapporter, ils n'exer-
ceront dans les premiers temps leur action que sur leurs
riverains directs.
J'ai indiqué dans mes conclusions quelle serait la vraie solu-
tion immédiate : ouvrir des routes sûres aboutissant à des
centres soudanais. Les dioulas, qui font mille kilomètres
pour gagner Konakry ou Saint-Louis, préféreront n'en faire
que 300 ou 400 pour atteindre la mer à la Côte d'Ivoire.
Ils en ont tellement le désir que, partout où ils ne sont pas
sûrs d'être mangés, ils pénètrent dans la forêt. Au besoin les
premières caravanes pourront être escortées.
Ce sont les dioulas qui transporteront à domieileles produits
européens que les indigènes désirent. En échange ils leur achè-
teront les kolas, objet d'une consommation prodigeuse au Sou-
dan, et le caoutchouc qu'ils porteront à la mer. Ce caoutchouc
sera récolté par les indigènes eux-mêmes, car c'est là un
— 309 —
MISSIO \ HOS TA INS-D'OLL ONE.
travail tel qu'ils l'aiment : on peut le faire à son heure, le cesser
dès qu'on le désire, et on n'a à obéir à personne. J'affirme que
toutes les races que nous avons traversées s'y consacreront,
non seulement sans difficulté, mais même avec ardeur, tant elles
désirent acquérir nos produits.
Le dioula, dont le passage est ailleurs une cause de ruine,
comme je l'ai dit, sera au contraire ici une cause de richesse,
parce qu'il trouvera sur place de quoi alimenter son commerce.
Et quand les relations commerciales seront ainsi établies, la
pénétration des Européens et l'exploitation directe parles Euro-
péens deviendront facile. Les bénéfices qui seront réalisés
dès les premiers jours seront formidables, provenant à la fois
du caoutchouc, sans valeur pour les indigènes, et des produits
européens excessivement prisés. On en jugera par les prix sui-
vants : pour un mouchoir, morceau de cotonnade valant 0 fr. 15
en réalité, on peut avoir deux kilos et demi de riz, pour deux
mouchoirs un poulet, pour un fusil valant 5 francs un mouton,
et pour tvois fusils un bœuf.
Outre l'exploitation directe de la foiêt, l'ouverture de ces
routes facilitera celle du Soudan. On se fait, je crois, une idée
très inexacte de la puissance de production et d'acquisition du
Soudan. Les éléments d'appréciation ont été jusqu'à présent
tous aussés. D'abord les guerres incessantes avaient ruiné le
pays, et il lui faudra quelques années pour se relever. Ensuite,
comment juge-t-on de son avenir ? par les progrès que
révèlent les statistiques de douane. Rien de plus faux à n.on
avis.
Les Européens n'amènent pas leurs marchandises) dans l'inté-
rieur : ils les débarquent sur le rivage, et elles ne peuvent se
répandre dans le pays, faute de moyens do transports, qu'à dos
d'homme. Chaque homme ne pouvant porter qu'un poids d'en-
viron vingt-cinq kilos, et sa vitesse de marche étant d'environ
vingt kilomètres, on voit que la quantité de marchandises ven-
dues dépend, non de la capacité d'achat du pays, mais : 1° du
nombre d'hommes servant de porteurs ; 2° de la distance, car le
— 310 —
COMMERCE.
prix de la marchandise, augmentant avec elle, finit par dépasser
les ressources ou les désirs des acheteurs.
Or le nombre des dioulas est formidable et ne peut guère
augmenter : ils sont certainement plusieurs centaines de mille.
On peut dire que tous les hommes valides qui ne sont point nota-
bles ou tirailleurs sont dioulas. Si le pays n'achète et ne vend
pas plus, c'est qu'il est impossible de porter plus de marchan-
dises.
Et en même temps on voit combien un tel régime est funeste
à la puissance de production du pays. Les régions éloignées
n'ont aucun intérêt à produire des objets que les frais de trans-
port à la côte rendraient d'un prix inabordable : elles ne culti-
vent donc ou ne fabriquent que ce qui leur est nécessaire. Mais
même près de la mer, la seule existence des dioulas suffit à
expliquer pourquoi le pays est si peu et si mal exploité.
Qui donc travaillerait aux champs? Tout le monde est sur les
routes. Il est bien évident que ceux qui exercent ce métier, dur
entre tous, de dioula, sont ceux dont l'énergie, l'ardeur au tra-
vail et au gain, produiraient le résultat le plus considérable, si
elles étaient appliquées à un labeur productif au lieu d'être
dépensées inutilement en marches. Il ne reste guère au village
que des invalides ou des paresseux. Quand les chemins de fer
rendront libres pour le travail de la terre ces milliers d'êtres
actuellement réduits au rôle de bête de somme, la production
du pays centuplera.
ON IIOSTAINS-D'OLLONE.
Hachette et O
CÔTE n'iVOir.E AU SOUDAN ET A LA GUINEE.
MISSION IIOSTAINS-D'OLLOXE.
DE LA CÔTE D'IVOIRE AU SOUDAN ET À LA GUINÉE.
buba
lan (Blonàiai
~"*-\
i
ngc
Td 18&)
LàqouaLé
TAP3LE DES MATIÈRES
Avant-Pkopos
CHAPITRE 1
But de la .Mission. — La Côte d'Ivoire. — Choix de la route et organi-
sation. — Samory. — La mission du Cliari 1
CHAPITRE II
Hostilité des Tépos. — La forêt. — Râpé Yékiré . 16
CHAPITRE III
Traversée des pays Tabétouos. — Menaces des Tépos. — Arrivée sur le
Cavally 32
CHAPITRE IV
Création de Fort-Binger. — Reconnaissances. — Hostains se rend à la Côte. 60
CHAPITRE Y
Mœurs des indigènes. — La famille. — Les captifs. — Justice. — Religion-.
— Commerce. — La tribu. — Les Tabétouos — Histoire et légendes . . 78
CHAPITRE VI
Reconnaissance chez les Graoros. — Retour d'Hostains. — Départ de
Fort-Binger 97
CHAPITRE VII
Graoros. — Paloubés. — Sapos 110
CHAPITRE VI 11
Kopos et Pérabos. — Incidents. — Boos et Booniaos 148
CHAPITRE IX
Les Gons. — Guet-apens 166
CHAPITRE X
Combats 178
— 313 —
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE XI
Soumission des Nguérés. — Sortie de la forêt. — Arrivée au posle de
Beyla. — La mission Woelffel. 191
CHAPITRE XI]
Traversée du Soudan.. — Lis Etats de Samory. — Kankan. — Traversée
de la Guinée! — Le Fouta -Diallon. — K.onakrj 22i
Conclusions ï->~
APPENDICES
1. Historique résumé des tentatives de pénétration dans la Côte d'Ivoire
el de jonction avec le S lan. 203
II. Questions géographiques. — Echelle vraie. — Les monts de Kong. —
Le Cavally, la Sassandra, le Saint-Paul 210
III. Climat 283
Nature cl configuration du sol 281
Faune 288
Flore 293
IV. Ethnographie 290
V. Commerce 307
FIN DE LA TABLE lu S MATIÈRES.
Leva'loii-Perret. — Imp. Crète ie l'Arbre, 55, rue Froment.
■< /
I A
-t /
S
v^
\9
I IRU \UN
Reh.Vn »k ' °8 An9e|es, CA 90024-1388
J^_^tehjtwas borrowed
£
■3WV
£
Form L!
'^
5tfE-UNIVER%
v^lOS-ANCElfjv.
3WV
^•LIBRARYQ^ ^UIBRARYtf/^
^UONV-SOI^" ^MAINIHU^ ^OJIIVDJO^ %)JI1V3-J0^
AV\E -UNIVERS//,
vvLOS-ANCElfj>
o
^OFCALIFO/?^ ^OFCALIFO/?^
<Tii30Nvsoi^ %H3AiNn3v\vN ^ÀavaaiH^ ^àhvhsii-ï^
-<
^UIBRARYQ^ ^l-UBRARYOc
^OFCAIIFO% ^OF-CALIFOflfc,
<\V\E- UNIVERS/A
o
<TJ1]DNV-S01^
AME UNIVERS//,
et" — -
g 3
"fr/HiaAINIHlW*
.vlOSANGElfj>
>-
VES>.
-<
•\V\E UNIVERS"/^
<Til30NV-S01^
vvlOS-ANCHf.n*.
"fr/flHAINIHWV
IcM,
Si r_XA.
3 1158 00414 4217
^Aavaaiiî^7
^àhvhsii-ï^
-<
^UIBRARY-0^ ^UIBRARYQ?
^
UC SOUTHERN REGIONAL LIBRARY FAÇ]LITJ
A 000 607 038 7
3^
^OJITVDJO^ ^/OJIIVDJO^ <fji30NV$0^ "%13AIN(V3WV
-<
i?
^OF-CALIFOfy* ^OF-CALIFOB^
6:
<^y§ f'wpn li^:
AWE-UNIVERî/a
^lOSANGEtfj>
"^/HHAINfHWV
^ILIBRARYQ^
^OJIIVD-JO^
^OF-CALIFOfcfc
^AHvaan-^
^LOSANGElfj>
%a3AIN(HWV
^lOS-ANGElfj^
%a3AINfl3\W
^•IIBRARYO^
^/OdlWDJO^
^OF-CALIFOftfc